Le Voyage et l’Ascension (Diaristique)

Extrait de "Chapitres"

L’idée d’écrire s’est tôt imposée à moi. Elle a quelque chose d’incongru, bien entendu, et je dirais, pour au moins la justifier, qu’elle a été favorisée par un certain climat familial et sans doute aussi par le fait que j’étais très indolent et réticent devant le moindre effort physique, tandis que l’action mentale, qui consiste à se lancer dans de longues rêveries et d’interminables méditations, ne m’apparaissait jamais sous un jour déplaisant. Et comme il est impossible de penser du vide (la pensée, contrairement à la nature, a bel et bien horreur du vide), et que je n’avais pas suffisamment vécu pour avoir matière à ruminer, je sustentai ma manie par de grandes lectures.

Or un certain degré d’incontinence dans la lecture mène nécessairement à l’idée qu’écrire est une activité tout à fait naturelle et recommandable. Elle ne m’étonnait pas donc, en tant que telle, et ce qui me posa problème, au départ, c’était de savoir dans quelle branche de l’écriture j’allais faire s’épanouir mes facultés intellectuelles. De plus, il me semblait que l’écriture était obligatoirement liée à la maladie, ou au moins à une certaine débilité physique (ce qui, heureusement, paraissait bien être mon cas) ainsi qu’à des goûts moraux et sexuels incompatibles avec la conformité sociale. Aussi, la question de savoir si j’allais m’illustrer dans la Littérature ou dans la Philosophie revêtait-elle une très sérieuse importance, car le choix devait décider de mon mode de vie adulte.

Assurément, me disais-je, chacune avait de pressants mérites, et aucun raisonnement ne parvenait à trancher le litige. La Philosophie est indispensable pour comprendre la valeur réelle d’objets aussi phénoménaux que l’Argent, Dieu, le Football et toutes ces choses dont on vous obsède sans que vous ayez jamais l’occasion de les considérer dans le calme et la tranquillité. Elle vous mène également à la poursuite assidue et ordonnée de ce point de mire erratique qu’est la vérité dans le monde moral. De toute façon, à moins d’envier secrètement la condition judicieuse des habitants du règne animal (ce qui nous arrive à tous, de temps à temps, et je crois que l’être le plus favorisé en l’occurrence est sans doute cet animal dont Schopenhauer se gausse si étourdiment, la taupe) je ne voyais pas comment on pouvait se passer de la fréquentation des Philosophes. Ou plutôt, hélas ! je ne le voyais que trop bien. Il faut en effet disposer d’un loisir inviolable et d’une santé florissante pour se permettre de descendre profitablement dans les puits formidables creusés par Kant ou Hegel dans la conscience et l’histoire intellectuelle des hommes et explorer d’un œil alerte les labyrinthes souterrains – ou plutôt subconscients – de ces infatigables miniers de l’esprit. A l’âge où j’étais, cependant – moins de vingt ans – pareille tâche ne me paraissait pas le moins du monde insurmontable, et je parcourais les champs de la Philosophie avec une assurance paisible. Bien sûr, mes lectures étaient parfois ralenties par des mots énigmatiques ou des développements impénétrables, mais je m’en tirais en ignorant purement et simplement ces embarras. D’ailleurs les Philosophes sont si prolixes et, d’une certaine façon, si ambitieux qu’on finit toujours par les retrouver, après les avoir perdus quelques pages plus tôt.

La raison pour laquelle la Philosophie ne me satisfaisait pas entièrement lui était donc extérieure : c’est qu’elle n’était pas la Littérature. Je le savais non pas par définition, mais par une différence d’attrait que je percevais « clairement et distinctement » entre un texte philosophique et un texte littéraire. La Philosophie exerçait sur moi l’attrait de la pureté, de l’aisance, de la complexité et de la légèreté de la pensée. La pensée était en moi, en ma conscience, un acte si incorrect, si terne, si pesant, que les phrases de Leibniz ou de Spinoza peuplaient ma tête d’orbes lumineux.

Mais que dire, j’ouvrais Balzac, ou Racine, ou Dostoïevski, et les mots de la Philosophie devenaient aussitôt, à mes yeux, aussi irréels que ces objets cosmiques qu’on ne peut contempler qu’en réglant minutieusement le foyer d’un télescope – sans parler de ceux que l’on conçoit, mais que l’on ne peut percevoir. Elle possède la magnificence d’une éternité ou d’une quasi-éternité : celle des lois, des réalités sans fin qui régissent les réalités finies. Entre cet inaltérable speculum de Spinoza : « Amor est titillatio concomitante idea causae externae » et la plainte de Phèdre :

On passe d’un état à l’autre, ou plutôt d’une dimension à l’autre. La première est celle de l’esprit qui se hisse au dernier sommet de ce qu’il conçoit et en comprime le vertige dans un éclat, une effigie, une dissertation. Le Philosophe est alors semblable à un astronome, ou plus physiquement, à un astronaute. Il s’exile dans un monde que le regard commun entrevoit à peine, et qui lui paraît à lui-même à la fois étrange et familier. Peu s’en faut, en effet, qu’il ne doute de son existence, comme on doute de l’existence de ce qui est inconnu de la plupart des gens. Mais comme son œuvre et son métier sont de rapporter des nouvelles de ce monde, il doit en tenir le plus grand compte. Il s’agit, comme je l’ai dit, de l’esprit humain, et l’un des paradoxes de la pratique philosophique, c’est que la fréquentation des humains vous fait douter de l’existence de l’esprit humain.

Sans doute l’un des charmes de la Philosophie est quelque chose qui nous détache presque de ce souci qu’est la vie, ou même de l’esprit humain ; c’est parfois l’approche de quelque chose qui est si éloigné de toutes nos conceptions réelles qu’il suscite en nous une fascination indicible, semblable en quelque façon à celle de la poésie, mais complètement dégagée de toute impulsion familière. Ce charme a été bien décrit par l’étrange polygraphe anglais, sir Thomas Browne, dont je traduis comme je peux, ici, la prose chantournée et érudite : « Que tes pensées aillent vers ces choses qui n’entrèrent point dans le cœur des bêtes : songe à des choses de longtemps éteintes, ou de longtemps à venir : accoutume toi aux cortèges des étoiles et observe les vastes étendues qui sont au-delà. Que les canaux intellectuels te donnent perception de ce que ne peut atteindre l’organe visuel. Aie un coup d’œil sur l’incompréhensible ; et des pensées sur des choses que la pensée ne peut qu’effleurer. »[1]

Rien ne me semble plus éloigné du champ de la Littérature, champ des réalités finies : états d’âme, impressions sensitives ou sentimentales, douleurs et bonheurs, amour, haine, colère, les autres passions, menues et grandes choses d’une vie, ou d’une affaire. Tout ce qui, en même temps, est nouveau, et n’est pas nouveau sous le soleil, c’est l’empire de la Littérature. Or qui n’est pas sous l’empire de la Littérature ? Qui n’est pas sujet au roman, au poème, au théâtre, à l’histoire ? Nul n’y échappe, et on ne s’exile pas de la Littérature. Donnez-moi un Londonien, et donnez-moi un Pygmée : disons, Mark Dalgliesh, et Subango. Dalgliesh habite un meublé dans le South End. Il collectionne les éditions illustrées des classiques anglais et français du XIXème siècle, Cruickshank, Doré…  Il a une amie, Doris, qui boucle une thèse sur le roman industriel et rêve de manger des gaufrettes dans une jolie maison, avec pelouse et garage, dans le Surrey. Mais étant féministe prolétarienne, elle rougit de ce rêve petit-bourgeois (soit dit en passant, rien ne montre mieux la puissance de notre location temporelle, si je puis dire, que ce genre de préjugé historique qui, manifesté à une autre époque, nous paraît, dans sa forme singulière, si incompréhensible : que l’on puisse avoir honte d’avoir une jolie maison par idéologie, quel habitant de Trébizonde, au Xème siècle, le comprendrait ? – bien que lui-même, peut-être, aurait de semblables scrupules par religion, de quoi l’idéologue du XXème siècle du reste se gaussera bien fort). D’ailleurs, pense-t-elle, Mark la respecte à cause de son idéologie – et Mark aussi le croit. Mais c’est en fait un tantinet plus compliqué : Mark s’en bat les c… du féminisme prolétarien, bien qu’il n’y songeât pas aussi crûment, mais il a l’impression que pour être féministe prolétarienne dans le monde comme il va, il faut avoir du cran et de la suite dans les idées.[2]Ce qu’il admire, c’est la psychologie de Doris. D’ailleurs il l’appelle toujours Doris, mais au fond, il voudrait bien l’appeler Dodo. Doris a un frère. Appelons-le Maurice. Grâce à ce prénom, Maurice se trouve être homosexuel. Mais comme il est un officier de marine plutôt guindé, il n’a aucune chance de flasher sur un garde-chasse : d’ailleurs nous sommes dans les années 1980, et non dans cette Angleterre « morbidement inégalitaire » (dixit Doris) des années 1920. Alors il se rabat sur un marin. Pour corser le drame, ce marin est noir. Vous voyez d’ici toutes les déblatérations psychologisantes sur la déliquescence de l’Empire britannique qu’une telle situation autorise. Etc. Et pendant ce temps, que fait Subango ? Subango danse. Ensuite, il doit aller en ville parce que sa femme est malade et qu’au terme d’un débat processif entre l’homme médecine Okabéné et le père Adéodat Donadieu, on en est arrivé au mezzo termine que tandis qu’Okabéné manipulera amulettes, herbacées et personnalités occultes, Subango se rendra dans une pharmacie, en ville, pour acheter de l’Insuladrine®, du Vocalose et du Parpagamel. Cette situation posée, je n’ai plus qu’à suivre Subango dans la touffeur de la forêt, puis dans les tumultes de la ville, rapportant par le menu divers incidents occasionnés par son état de pygmée et par son caractère distrait et un rien facétieux. J’aurais là deux romans, je pourrais même les mêler en un seul ouvrage, alterner un chapitre londonien et un chapitre pygmée. Toute vie est à l’occasion romanesque. Bien que la Philosophie s’ajuste à l’infini, la Littérature attire plus immédiatement par sa vastitude, surtout lorsqu’on y inclut bien plus que la poésie et le roman. C’est un empire rutilant, varié, avec des dépendances lointaines, des colonies sénatoriales, des dominions et des satellites. Parfois, il me semblait que la Philosophie elle-même n’était qu’un de ces satellites. Mais en général elle m’apparaissait plutôt sous la forme élevée d’une montagne qu’on gravit lentement, jusqu’à la lumière quintessenciée des cimes. Entre l’empire de la Littérature et la montagne de la Philosophie, les tentations sont d’ordre différent. C’est l’invitation au voyage, et l’appel de l’ascension.

[1] “Let thy thoughts be of things which have not entered into the hearts of beasts: think of things long past, and long to come: acquaint thyself with the choragium of the stars, and consider the vast expanse beyond them. Let intellectual tubes give thee a glance of things which visive organs reach not. Have a glimpse of incomprehensibles; and thoughts of things, which thoughts but tenderly touch.” Cité par Giles Lytton Strachey in Books and Characters, French and English, Harcourt, Brace & Co, New York, 1922, p. 40.

[2] Je ne puis m’empêcher de noter ce fait curieux, ici. Ce texte n’est que la cinquième ou sixième version d’un essai commencé à Dakar vers 1998. Les détails sont identiques, seule a quelque peu changé l’expression. Mais depuis, j’ai traversé l’Atlantique et je me suis fait deux amis américains, K et I, avec K, fils de famille aisée, qui collectionne non pas des éditions illustrées des classiques du XIXème siècle, mais des bannières rituelles haïtiennes, et I, son amie, qui est féministe prolétarienne. Et bien que je ne puisse affirme – à Dieu ne plaise – que K s’en bat les rouflaquettes du féminisme prolétarien, du moins je suis certain qu’il est attaché à I en partie à cause du cran qu’elle montre, dans le monde comme il va, en tant que féministe prolétarienne.

Par Rahim SAMINE

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