L’Arbre (Fiction)

Le village apparut à l’heure blême où l’aube fuyante rendait toutes choses fragiles et solitaires, où les êtres sortant du ventre occulte de la nuit, retrouvaient les évidences du jour. C’était un village d’importance moyenne où les paillotes étaient à première vue plus nombreuses que les constructions en pisé. Ses sentiers de sable étaient encore déserts, mais les rares échos des activités matinales parvenaient à Almou et à Djibril.

« Nous nous sommes fourvoyés durant la nuit », dit Almou, « nous aurions dû camper à Bégourou. »

« Ce qui est bizarre, c’est qu’aucun village n’est mentionné par ici », répondit Djibril. « Pourtant, elles sont bien faites ces cartes, d’habitude. »

« Cela peut être un nouveau village », remarqua Almou – mais ce disant, il scruta les piliers qui soutenaient une tente en auvent, au devant d’une case, et il ne lui parut pas que cela dénotait un caractère récent. C’était du bois noirci par les touchers et les effleurements.

« Le mieux à faire, c’est d’aller nous renseigner », conclut-il.

Il sauta de la Land Rover, s’avança vers le village. Il aperçut soudain un garçonnet d’environ une dizaine d’années, posté là comme s’il attendait sa venue.

« Bonjour gamin », dit Almou, « comment s’appelle ton village ? »

« Il n’a pas de nom » répondit aussitôt l’enfant.

Almou songea qu’il était mal réveillé ou mal poli. Djibril les avait rejoint. Ils demandèrent à l’enfant de les conduire chez le chef du village.

« Et tu t’appelles comment ? » demanda Almou chemin faisant. L’enfant ne répondit pas. Il se contenta de lever sur lui un regard extraordinairement limpide, comme un reflet du ciel blond, à l’est, où le soleil levant chatoyait la brume légère.

Ils croisèrent quelques adultes, dont l’air sombre, presque hostile, les mit un peu mal à l’aise. La maison du chef se trouvait au cœur du village, juste devant un arbre qui portait, malgré la saison, un feuillage magnifique. Ils entrèrent dans une vaste concession qui se révéla être, comme toutes les maisons de chef, un village dans le village. Ici aussi, les adultes, en les voyant passer, se figeaient dans le geste qu’ils accomplissaient, muets et impassibles. Une vague gêne s’emparait des deux compagnons. Almou murmura en français : « Ils n’ont pas l’air hospitalier du tout. »

L’enfant s’arrêta devant une tapade et fit signe à Almou et Djibril d’avancer. A l’intérieur, se trouvaient quatre vieillards assis sur des nattes et réunis autour d’un cinquième installé sur un tabouret incurvé. Les deux jeunes gens s’accroupirent pour les saluer. Les vieillards répondirent par de vagues hochements de tête. En fait, le chef resta même parfaitement immobile. C’était un beau vieillard qui avait un air de noblesse et de contrôle de ses gestes et de ses attitudes impressionnant. Almou et Djibril le trouvèrent d’abord vaguement inquiétant, puis se rendirent compte que cette impression venait du fait que son visage, poli comme un masque de bois ambré, ne portait pas une ride – alors que ses cheveux, sa barbe et sa moustache étaient d’un blanc cotonneux. Ce contraste avait quelque chose d’effrayant. Il était vêtu d’un boubou indigo avec autour du cou une écharpe à franges. Ses yeux reluisaient avec l’éclat sec d’un caillou blanc.

Almou expliqua en peu de mots – car sa gorge le serrait – que son ami et lui s’étaient égarés sur la route de Téra au cours de la nuit, et qu’ils souhaitaient retrouver leur chemin.

« Ne vous reposerez-vous pas d’abord ? » demanda le chef d’une voix extrêmement douce, presque plaintive et un bon sourire creusa ses joues.

Almou et Djibril n’avaient pas envie de moisir dans ce village qui n’avait rien de bien attrayant, mais il leur parut impossible de refuser la proposition du chef. Ils acquiescèrent donc.

On les conduisit alors à une case d’hôte dont l’intérieur était d’une propreté méticuleuse, avec comme ameublement un haut lit de bois. Il y avait au centre un foyer nu. On leur apporta ensuite du « labdourou », gruau de mil préparé comme seulement à la campagne, sans sucre. Après l’avoir bu, ils s’endormirent comme des masses. Ils n’ouvrirent l’œil qu’au commencement de l’après-midi. Leur déjeuner – riz, sauce rouge, pintade – les attendait dans un coin, près de l’entrée. Il était délicieux, pimenté à point. La vie leur parut plus rose.

« Je crois qu’il est temps de partir », dit Djibril, après ce repas.

Ils sortirent avec l’intention d’aller prendre congé du chef et de lui demander un guide. On leur dit qu’il « reposait », c’est-à-dire qu’il siestait. Ils décidèrent d’aller inspecter leur véhicule et constatèrent au passage que les gens du village étaient toujours aussi farouches. Personne ne s’était approché de la Land Rover. Djibril prit son appareil photo.

« Tiens », dit-il, « tu vas me tirer une pose sous l’arbre. As-tu remarqué combien il est beau ? »

Almou comprit tout de suite de quel arbre il parlait. Ils revinrent vers la grande place où se dressait l’arbre en question, encore plus beau dans la lumière vibrante de l’après-midi. Son abondant feuillage tremblait comme un grand incendie vert. Le tronc était non pas brun, mais pourpre, un rouge granuleux de rouille, comme déteint sur le bois musculeux et lisse.

« Je me demande quel type d’arbre c’est », fit Almou. « As-tu remarqué qu’il ne porte pas une fleur ? C’est curieux, non ? »

« En tout cas, l’ombre est fraîche », constata Djibril.

Almou eut soudain l’impression d’une pesanteur autour de lui. Il se retourna. Les villageois, figés aux portes de leurs demeures, les regardaient avec une attention qui lui parut quelque peu grossière. Il haussa les épaules. Djibril lui cria de s’avancer à contre-jour. Il posa une main sur le tronc et le caressa.

« Ecoute le bruit que ça fait, on dirait un soupir ! »

En effet, c’était à s’y tromper. Le frôlement des doigts contre les douces nervures de l’arbre soulevait un bruit impalpable et profond comme un soupir humain. Almou prit la photo.

« Tu ne veux pas une pose ? » demanda Djibril en le rejoignant.

« Non, ce village commence à me porter sur les nerfs. Allons voir si le chef est réveillé. »

Comme ils allaient entrer dans la grande concession, Djibril s’arrêta, chancela, et s’accrocha à l’épaule de son ami.

« J’ai un vertige terrible ! », souffla-t-il.

« Petite nature », plaisanta Almou en le soutenant. Il le mena jusqu’à la case d’hôte et l’étendit sur le lit, un peu étonné tout de même de le voir d’un coup ruisselant de sueur, sa chemise collant à la peau. Il lui épongea le front avec son mouchoir, songeant que c’était peut-être un accès de paludisme. Djibril s’était semble-t-il endormi, et respirait bruyamment. Almou se rendit chez le chef. Le vieil homme était de nouveau installé sur son trône, mais cette fois, dans le vestibule ouvert. Il était toujours flanqué des quatre vieillards moroses. Il sourit pour accueillir les salutations du jeune homme.

« Mon ami ne va pas bien », dit Almou, « il faut que nous partions tout de suite. Quelqu’un peut-il nous guider jusqu’à la route de Téra ? »

« Koda le fera, j’espère que ton ami guérira », répondit le chef.

Almou remercia, puis alla chercher de la nivaquine et de l’aspirine dans la trousse de santé de la Land Rover. De retour à la case d’hôte, il retrouva, accroupi au chevet de Djibril, le garçon qui les avait accueilli le matin même. Il regarda Almou avec ses yeux clairs et impassibles et chuchota, en le voyant répandre les cachets de médicament dans la paume de sa main :

« Il va mourir ».

Almou lui jeta un regard excédé et s’approcha de son ami pour lui faire prendre les remèdes.

Mais Djibril repoussa le gobelet.

« L’enfant a raison », fit-il d’une voix faible et éraillée.

Almou allait protester lorsqu’il rencontra le regard de son ami. Ce qu’il y lut lui serra le cœur.

« Regarde sa peau », dit l’enfant. « C’est l’arbre. »

La peau de Djibril était devenue grise et sèche, comme du bois mort. Almou recula, intérieurement horrifié, comme devant une lèpre inconnue. Il lui semblait que les choses tournaient en un cauchemar tangible. Le souffle de Djibril était devenu un bruit angoissant, un râle de forge. Affolé, il se redressa et courut vers le vestibule ouvert, où il se jeta aux pieds du chef.

« Faites quelque chose, il est en train de mourir », bégaya-t-il.

Sa voix se brisa. Le chef se leva lentement.

« Calme toi mon enfant », dit-il.

Almou leva vers lui des yeux baignés de reconnaissance anticipée. Il le suivit jusqu’à la case où Djibril semblait, à présent, aux dernières extrémités. L’enfant n’était plus là. Le chef se pencha sur l’agonisant, les yeux humides d’une tendresse infinie, des rides de souci fronçant son vaste front lisse. Puis il tourna la tête vers Almou avec un geste de découragement. Ce dernier le regarda avec incompréhension, puis sentit ses jambes se dérober sous lui, et se retrouva bientôt par terre, prostré, incrédule. A la porte, des hommes attendaient. Almou les regarda comme s’ils avaient été les habitants d’un rêve lointain. Une morne terreur le glaçait. Il s’agenouilla près du corps de son ami, et soudain, l’aspect de sa peau lui livra un message bizarre. Elle n’était pas grise, mais blanchâtre, exactement comme si les veines ne contenaient plus une seule goutte de sang. Le soupçon qui le prit fut si urgent qu’il se procura une pointe de bois dur, cassée sur l’un des bâtons du lit, tâta la peau d’une froideur sèche et enfonça l’écharde. Le sang ne perla pas, l’écharde reparut vierge. Quel était ce mal ? Son regard interrogea les hommes qui se tenaient à la porte, mais ils refluèrent aussitôt.

« L’arbre ! »

L’enfant avait parlé de l’arbre. Il ne pouvait s’agir que de cet arbre étrange qui se dressait sur la place du village. Il gagna l’endroit au pas de charge. Dans le doux rougeoiement du crépuscule, l’arbre balançait lentement ses branches chargées de feuilles virides. Il parut à Almou que les tons roses du tronc étaient plus vifs, presque gais. Il remarqua que personne ne s’avança dans son ombre pourtant généreuse. Aussi absurde que cela puisse sembler, Almou eut la certitude que cette ombre était maléfique, que c’était elle qui avait tué son ami. Il fixait sur l’arbre un regard chargé de haine et de fureur. On lui toucha l’épaule, il se retourna. C’était le chef.

« Veux-tu qu’on transporte le corps… »

« Qu’est-ce que c’est que cet arbre ? », l’interrompit sèchement Almou, oubliant tous ses devoirs.

Le chef regarda Almou avec un air de fatigue, puis il s’éloigna lentement sans écouter les cris du jeune homme :

« Cet arbre est empoisonné ! Il faut le détruire ! C’est lui qui a tué Djibril ! C’est lui ! »

Puis il se tut. Les villageois vaquaient à leurs occupations avec indifférence. C’était comme s’il n’existait pas. La nuit était tombée d’un coup. Almou n’apercevait que les contours de l’arbre, mais il voyait ses feuilles trop repues reluire sous la lumière hâve de la lune comme une myriade d’yeux, il les entendait bruire en un froissement comme métallique. Il retourna à la case d’hôte, méditant haineusement des absurdités. Le corps de Djibril, à la lueur du feu qu’on avait allumé, prenait une teinte de papier mâché qui en faisait presque un objet inconnu. Almou s’assit sur une natte circulaire déroulée près du foyer, et vit soudain le beau visage triangulaire de l’enfant du matin se découper dans l’ombre.

« Comment détruire l’arbre ? » demanda-t-il.

L’enfant sourit soudain, pour la première fois, et ses grands yeux s’emplirent de lueurs blanches et or.

« Il faut tuer celui qui l’a planté », dit-il.

« Qui l’a planté ? » reprit Almou.

« Le Père. »

« Qui est le Père ? Le chef ? »

« Il est notre père à tous. Je suis Koda, le dernier né. Les quatre aînés sont toujours à ses côtés. Les aînés des aînés sont morts il y a longtemps. Mais lui, il est toujours là. Car, il y a l’arbre. »

Ces paroles dites avec un sourire espiègle, comme s’il s’agissait d’une bonne blague, révélèrent à Almou toute l’horreur d’un secret incroyable mais évident. Il en eut la nausée. Ce vieillard au corps lisse et ferme… C’était donc ça !

Tandis qu’Almou réfléchissait au moyen de sa vengeance, un serpent d’un noir profond se glissa vers sa natte. Koda l’aperçut. Le serpent s’arrêta, comme incertain, et tourna sa petite tête plate vers l’enfant. Il fut aussitôt happé par les doigts fins. Eberlué, Almou vit Koda prendre la tête du reptile entre pouce et index, et l’écraser d’un coup, avec un bruit de cartilage brisé. Puis il se fit un collier de la liane de chair. A ce moment, le chef apparut à l’entrée. Il était torse nu, vêtu d’un simple pantalon bouffant de couleur sombre. La lumière dorée des flammes sculptait un corps superbe, couturé d’une musculature parfaite. Ses yeux étaient dardés sur Almou comme des flèches. Il marcha sur lui. Almou se redressa, mais d’un revers de sa main dure comme du bois, il l’envoya mordre la poussière. Il se pencha ensuite sur le jeune homme presqu’inconscient, plaça soigneusement les mains autour du cou, et commença à serrer. Almou râlait, inerte, tandis que les fortes mains serraient.

Soudain le chef lâcha prise, se cambra avec un gémissement bref. Koda, à l’aide du serpent mort, l’avait cruellement fouetté sur les reins. Almou, tressautant pour retrouver son souffle, lui envoya presque par accident une puissante ruade dans le ventre. Le coup déséquilibra le chef, qui retomba comme une masse sur le foyer. Il poussa un feulement rêche et se mit à flamber comme une bûche. La fumée noire qui emplit bientôt la case dégageait une forte odeur de bois brûlé.

Toussant et sifflant, Almou traîna le corps de son ami hors de cette case qui menaçait de devenir un enfer. Il eut le temps de voir une dernière secousse traverser les jambes du chef, tandis que son torse était déjà transformé en braise. Dehors, la foule s’était attroupée. A présent la case toute entière brûlait. Almou, les yeux pleins de larme, voyait des sourires hideux distendre les visages des villageois et entendait un murmure grondant s’élever parmi eux. Il s’éloigna, plié en deux et s’arrêta à la porte de la concession pour respirer un grand coup. C’est alors qu’il vit… L’arbre avait disparu, mais sur toute la place s’étendait à présent une mare noire comme de l’huile. On voyait, sous la lumière lunaire, le petit vent en rider la surface. Comprenant de quoi il s’agissait, Almou se mit à vomir violemment. Cela s’acheva par des hoquets désespérés. Une main fraîche effleura son avant-bras. C’était Koda.

« Tu m’as demandé comment s’appelait ce village ? Il s’appelait Tourokoyré, la Ville de l’Arbre. Aujourd’hui, il a changé de nom. Il s’appelle Kodakoyré, la Ville du Petit Dernier. »

Almou eut la force de sourire. Mais il se promit qu’aux premières lueurs de l’aube il quitterait ce village, quel qu’en fût le nom, et qu’il n’y remettrait jamais les pieds.

Par Rahim SAMINE

 

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