Offrande bleue (Poésie)

PRELUDE

Et quant à moi, Marie, poète des jours perdus

Et du fallacieux ennui

Je prendrai possession de ta vie

Ả l’instant fragile où tu te réveilles

Dans les lueurs de l’aube

Aux côtés de cet homme vieillissant

Dont le sommeil profond dévoile la chair fatiguée…

Et je te suivrai mesquinement

Jusque dans le désir qui déferle sur toi

En vagues silencieuses et magiques

Que toi-même ne comprends pas…

Et je m’installerai dans ton existence

De ménagère en proie à la faute

Avec la constance du péché…

Et j’écrirai ta petite figure pareille

Ả certaines aquarelles japonaises

Dont les vagues d’ombre se voilent sur les murs blancs…

Et j’adorerai tes douces mains

Qui reposent sur l’oreiller

Obsédantes de désir et d’abandon…

Et je dessinerais ton corps nu frémissant

Sous la caresse d’une rigole de sueur

Qui serpente au creux de tes seins

Et toute mon âme jeune à l’amour

Fondra dans ton odeur de lait

Mêlée de senteurs de musc.

Alors quand il n’y aura plus d’espoir pour les mots

Parle-moi encore par tes yeux vastes comme la mer

Où chavirent des souvenirs sans sépulture

Et dis-moi de quels abîmes, tu as le vertige.

J’aime tes yeux lorsqu’ils ont la profondeur de la haine

Et le déhanchement lascif de ton corps

Qu’assouplit le mystère de l’aube

Et tes mains qui vont au-delà de combien de crimes

Et tous tes gestes parce qu’ils ont la douceur des êtres inapaisés…

 

LA JEUNE MENAGERE (Donnons-lui trente ans, l’âge de toutes les tentations)

As-tu jamais contemplé la beauté de l’aube par ces dimanches paisibles comme aux premiers jours du mois d’Août avec de vagues senteurs de pluie dans les feuilles… ?

As-tu jamais contemplé la beauté de l’aube lorsque les arbres du jardin frémissent doucement dans le demi-jour et éparpillent sur la ville endormie leur parfum encore vierge ?

As-tu jamais savouré cette heure bientôt perdue où tout semble se fondre dans l’ombre bleue du matin ?

Regarde comme la pâleur bleutée du ciel se confond avec la Terre !

Regarde toutes ces lueurs qui tombent dans la maison assoupie par les fenêtres munies de grillage et recouvrent les meubles d’une douceur mystérieuse qui fait encore croire à la nuit.

Regarde le matin mantelé de nuit qui tombe sur les mandariniers poudreux de mon jardin.

Regarde la ville !

C’est une conque de brume traversée d’ombres pâles et de larges mains noires strient le jour qui naît.

Dans la maison assoupie, deux êtres reposent dans des odeurs de linges souillés par les corps abandonnés au sommeil.

L’homme, le visage durci par un mauvais rêve dort encore profondément.

Il est comme toi insensible à tout le mystère qui entoure les premières heures du matin.

Il est là, étendu à mes côtés, sur le même drap humide, mais la lumière de la lampe de chevet qui est plus un reflet qu’une lumière, blafardit son visage tandis que le reste de sa tête demeure dans l’obscurité.

Sa figure ainsi circonscrite, ressemble à un masque mortuaire creusé de sillons et amolli comme une pâte de cire qui fond doucement.

J’aurai voulu le contempler dans son sommeil comme je te contemple quand tu dors et que tu m’appartiens ainsi…mais à quoi bon ?

Ce visage, je le connais jusque dans ses tressaillements les plus secrets car il est né de moi et de toutes mes dérisions.

Je le connais si bien que je sais en le violant de mes doigts où trouver ce petit nerf enfoui sous des strates de soucis et de rêves vaincus.

Ce front dur et ce menton qui tremble de défaillir, c’est ma vie et c’est mon agonie ;

C’est l’épine qui marque le moindre battement de mon cœur

Et c’est quelque chose que tu ne connais pas parce que Dieu t’a prêté l’éternité pour être enfant de ma folie.

 

Qu’il est doux de s’abîmer dans la torpeur cependant que la chambre tout entière avec ses épaves fond doucement.

J’aime m’enfermer dans cette forteresse obscure, sentir mon immobilité sur le lit aux draps froissés et m’emplir de rêves.

Je sais bien qu’il me faudra bientôt me lever, m’arracher presque de force à ce doux enlisement car la chaleur visqueuse et la propre viscosité de ma peau, le désordre de la chambre mis à nu par le jour, feront disparaître la paix qui m’engourdit en ce moment.

Mais il n’est pas l’heure !

L’aube dure encore un instant et je cours pour attraper les dernières bribes de mon rêve.

J’ai envie d’être ce petit oiseau dont les ailes diaphanes se dissolvent dans la clarté infinie du ciel.

J’ai envie de sentir s’enrouler autour de mes ailes le vide argenté de l’éternité et de contempler ainsi la vaste mer givrée d’écume.

Seuls les oiseaux voient que le ciel se reflète dans le ciel et que les montagnes ont des collerettes de nuage.

Les nuages, quand on les regarde trop, prennent parfois le visage d’un être mystérieusement connu avant de s’éparpiller en flocons.

Mais l’oiseau danse toujours dans le vide comme un petit dieu enivré et affole mes yeux qui s’ouvrent, s’ouvrent dans cet univers distendu où l’éternité pleut partout en vagues absentes.

O oiseau porteur de songe !

Longtemps je t’ai contemplé par toutes mes nuits de solitude quand la lune encore n’est qu’une promission de mort.

Ton chemin est là, tracé dans le ciel, mais je ne sais jamais aux bords de quels mystères finit ta course.

Un jour peut-être m’amèneras tu vers les grands sycomores dont l’ombre teint les glaciers et je sentirai alors leur parfum sucré, moi dont le jardin ne contient que trois mandariniers et un bouquet d’azalées…

Tandis que mon regard illuminé se relève de ce rêve éperdu, je ne rencontre que le muret plus transparent qu’un filet d’argent que déligne l’horizon noir de la rue

 

 

L’aube est un voleur charitable qui dérobe à la vue la laideur des choses.

Elle me cache la façade lépreuse de l’immeuble d’en face et la propre laideur de ma maison avec sa peinture à huile écaillée où l’eau roussie des canalisations fait des rainures sombres.

Je me plais à croire que c’est le ciel vaporeux qui est descendu sur terre et cette vapeur bleue qui s’accroche aux arbres et emperle la pelouse, tu l’appelles sfumato.

 

 

L’ombre d’un orgueil de Chine caresse le carré de la fenêtre par où s’engouffrera tout à l’heure le jour, incendiant les tapis et les meubles.

J’imagine que l’ombre de cet arbuste c’est toi.

Tu es venu par cette heure encore obscure, voler l’intimité de cette chambre conjugale.

Tu n’as sans doute jamais su à quoi ressemble un tel sanctuaire, car c’en est un, fut-il voué au culte d’un dieu que tu ignores et méprises.

Alors tu regardes, effaré et un peu dégoûté le grand lit en bois peint encôné dans le voilage de la moustiquaire comme dans les abysses de l’océan et les corps étendus là, immobiles et vagues, ressemblent étrangement aux statues d’une civilisation éteinte ; gisants de plâtre et d’algues perdus dans les flots depuis des siècles.

Sur la commode de chevet, il y’a un carafon en verre dans lequel croupit le reste saumâtre d’une infusion et deux livres- Godbout et Naïm Kathan- sur lesquels des mains se sont esquintées sauvagement…

Pas les miennes qui n’ont jamais connu que la métromanie des tâches domestiques, celles qui durcissent les bouts des doigts et ébrèchent les ongles.

Pas les miennes qui ont oublié jusqu’à la douce craquelure des feuilles qu’on tourne dans le silence.

Non, celles de cet homme dont le souffle laborieux échauffe mon sein.

Amoureux comme lui des livres, tu auras aimé sentir la poussière de leurs couvertures empilées par mille nuits de sanctification…

 

Mais soudain, un mirage scintille dans la pénombre…

Il luit et emplit l’obscurité de reflets bombés et fuyants.

Qu’est cet animal fabuleux ?

Une idole pour mes rêves dérisoires ?

Une bête antique et sacrée ?

Non, regarde bien

Ce n’est pas une Chimère mais une porte ouverte sur toutes les folies et toutes les impostures ;

Non, regarde bien

Ce n’est pas une porte mais l’imposture même de ma coiffeuse au haut miroir entrelacé de dorures où brillent les flacons et les coffrets scellés, les boites magiques et les souvenirs inutilisables.

Elle se dresse avec tous ses feux de l’autre côté juste à l’angle de la salle de bain où l’on pressent les odeurs de parquet savonné et des tubes de dentifrice.

Ton regard démystifié par la vaine psyché, glisse maintenant, indifférent, sur les murs qu’obscurcissent les voiles de la nuit.

Les faux tapis persans répandent une odeur de vieille laine et sans doute souris- tu à l’idée qu’on puisse avoir le mauvais goût de supporter la mièvrerie des scènes que leur trame- un peu de laine et de velours- offre à la manière des contes arabes.

Tu n’aimes ni les cymbalières qui dansent dans les patios

Ni les paons empanachés et les colonnes de chameaux qui s’étirent sous les pyramides immenses comme des montagnes bleues.

Aux alentours, il n’y a rien

Aucune figure abstraite

Aucune statue exotique

Aucune illusion

Aucune distorsion

Aucune dérision

Aucune idée du beau selon toi

Rien que moi et moi, inaltérable et omnipotente et cet homme qui est mien comme jamais tu ne m’appartiendras.

 

 

Alors qu’un petit vent chante entre les mandariniers, plein de senteurs mortes, tu t’évanouis, insensible aux mains qui se tendent, imploreuses et vaines.

Tu es déjà loin de moi, quelque part où je ne puis plus t’atteindre dus-je hurler à mort comme une chienne affamée, à l’autre bout de la ville et à tes côtés aussi, il y a quelqu’un qui dort.

C’est une jeune fille splendidement drapée dont tu aimes la beauté délicate.

Tu ne la vois que de dos, mais ton doigt sculpte les graciles contorsions de son corps qu’on devine sous la déplissure du drap.

Tout à l’heure, elle t’émouvra moins lorsqu’elle t’offrira son beau visage parfaitement maquillé et que tu auras l’impression que ses lèvres roses appartiendront à tout le monde et même au chauffeur de taxi qui la mènera chez elle.

Ah ! Que ne garde-t-elle ces paupières vaincues par le sommeil et qu’aucun fard n’injurie et cette bouche qui frémit même dans l’inconscience avec une avidité de petite bête cruelle.

Mais pour les minutes encore fugitives qui restent, ta main repose sur ses hanches et la vague de ses cheveux dénoués ombre ton visage.

Juste derrière toi, c’est la fenêtre immense comme une porte et sans grillage d’où tu aurais pu voir le matin naissant qui déroule ses impostures.

Mais ton sommeil est sans mystère, peuplé uniquement d’espoirs et de paix, alors que le silence qui m’environne est plein de cris hostiles comme une myriade d’oiseaux ivres qui hurlent par les yeux.

 

Impuissante, je retombe dans mon assoupissement et toutes les odeurs ravivées par ton absence viennent à moi.

Parfums suspendus des mandarines et des caisses d’orange.

Mélange des linges souillés par les corps nus.

Senteurs vierges de la rosée et des azalées endormies

Et de nos sombres mystères, la résine et l’ambre gris.

Tout autour de moi

Des insectes aux ailes lustrées butinent la terre glacée ;

La toile cirée des guéridons laque la pénombre

Les roses artificielles dansent dans les soliflores, effeuillant sur l’aurore des baisers rouges comme des cerises

Et dans les fiasques déclissées, les bonbons enrobés de tungstène irisent le verre bombé.

Les cymbalières que tu n’aimes pas, ces femmes qui m’ont veillée durant dix ans, prennent à deux mains leurs lourds jupons et se mettent à danser en invoquant une démence frénétique que je ne me garderai pas de profaner.

Leur danse soulève une pluie d’or qui inonde toute la maison

Et les étincelles de la nuit défunte, comme des ailes, jouent dans les pots de miel où on voit le dessin d’un doigt d’enfant.

Elles jouent pareilles à des folles joyeuses et font descendre une beauté telle que nous n’en avons jamais rêvée.

Alors, les effigies de la nuit avant d’être rendues à leur tristesse de plâtre et d’écorce

Miroitent un instant, mystérieuses et belles.

 

 

Je te parle de tous les dimanches de ma vie où l’obole du matin fut mon désir et ma communion.

Je te parle de ce dimanche de ma féerie où le bonheur vint m’habiter comme une fête.

Ce dimanche, je l’ai pourtant vécu avant de savoir que tu existes

Mais je ressentais déjà ta présence par ce tiède matin d’Août

Où ma raison tout entière défaillait.

Car je t’ai aimé avant de t’avoir connu comme d’une figure anciennement connue et aimée.

Tu es ce fin jeune homme dont les yeux ne quêtent aucune tendresse

Et tu es cette image fugitive entrevue un jour de septembre, que j’invoque par certaines nuits comme on invoque un dieu sans consolation.

Le miracle de ta présence était partout et non pas seulement en moi.

Tu disais dans ton langage trop beau qu’il est des choses que l’homme ne doit pas voir car leur sens caché échappe à tout jugement.

Il ne fut pas permis à l’homme étendu à mes côtés de me voir abîmée dans cette féerie affolante qui déferlait sur moi en ondes silencieuses qu’aucune loi, ni aucun amour de Dieu ne saurait endiguer.

 

 

Une voix quelque part m’ordonne de me lever car le jour naît là-bas, entre deux toits, pâle et barbouillé de brume.

Mais je ne le puis pas encore, car le désir brise tout mon corps et m’étouffe dans la moiteur du lit.

Soudain le premier rayon de soleil glisse sur une feuille de mes trois mandariniers.

Il frappe l’homme au visage et le réveille dans un grognement de bête repue de sommeil.

De quels carnages sort-il et de quels dangers ?

Il embrasse doucement ma main avec gratitude et dépose des baisers timides sur ma bouche close et mes joues glacées.

Son corps est froid comme le mien, de ce froid humide de macération et ses baisers quoique légers, me paraissent lourds.

Je me cabre nerveusement malgré moi car je le hais en ce moment de m’éloigner du silence et de mon abandon.

Son regard dérive, incompris.

Alors honteuse, je le serre très fort dans mes bras et le berce tout doucement.

Je le berce ainsi, parce qu’épaissie par la maternité et ma vie immuable dans cette maison de poupée, je suis devenue beaucoup plus forte que lui.

Je veux encore le tenir sur mon ventre mais il lève sur moi des yeux inquiets.

Il est inquiet parce que dimanche, nous recevons.

Oh pas grand monde !

Juste des amis de l’homme et souvent des gens comme toi qui s’introduisent chez des gens comme moi, porteurs d’un message que personne ne peut comprendre, porteurs de tempête et de mystère.

Mais ceux-là viennent sans qu’on les voie, par les interstices de la maison et le souffle du vent.

 

 

De la fenêtre de la chambre, on aperçoit la rue qui fait un coude avant de se perdre derrière un pâté de maisons toutes aussi laides et avachies que la mienne et avec les mêmes canalisations pissant leur remugle ferrugineux.

Cette rue nouvellement pavée – ce qui fait encore plus ressortir la laideur des maisons- se prolonge jusqu’à la rue de l’Indépendance.

Mais j’aime parfois m’imaginer que j’ignore où elle finit.

J’imagine ignorer qu’en disparaissant derrière le pâté des maisons, elle débouche immédiatement sur la terrasse d’un troquet avant de poursuivre impassiblement son chemin à travers les méandres de la cité jusqu’à la statue verdegrisée de ce héros inconnu.

Non, j’imagine qu’elle est la voie étroite d’un monde magique et les gens qui l’empruntent deviennent des voyageurs en route vers l’infini.

Ceux qui en reviennent sont des créatures tout droit sorties du songe et qui secouent de leurs vêtements une fine poussière d’or.

Toi aussi tu es sorti de cette rue comme un mirage

Avec derrière toi tout le ciel bleu comme une auréole.

Tout à l’heure, les amis de l’homme viendront également par cette voie, faisant résonner leurs semelles en caoutchouc sur la dalle.

Alors que je suis échouée sur mon lit, je pense à ces visiteurs, à leur stupide appétit de cartes et à leur habitude de voir ces dimanches comme tous les autres jours.

Je pense aussi qu’à cause d’eux, je dois me lever.

Mais que ne me laisse-t-on mourir cinq minutes.

 

 

Le jour est maintenant entré, agressif comme une coulée d’or.

La petite bonne est venue tôt pour le repassage.

Je la contemple, penchée sur la planche à repasser.

On voit à travers sa blouse légère son corps maigre mais robuste,

Sa poitrine étroite, presque osseuse d’où s’échappent

Invraisemblables et monstrueux deux orbes immenses, danse librement.

Elle repasse avec une habilite joyeuse et féroce

Tenant comme un simple jouet le lourd et rustique fer à repasser à charbon.

Mais c’est un elfe.

Un foulard à pois emprisonne ses cheveux et aminci encore plus sa figure constellée d’acné.

Elle a dix-huit ans et la beauté de son âge.

On ne sait jamais si une femme est belle à cet âge.

C’est encore une liane finement déliée dont la sève ne s’est pas refroidie.

J’envie peut-être ses hanches vierges, ses seins qui n’ont pas encore connu l’avachissement d’une tétée sauvage et le tremblé inachevé de sa figure.

Alors moi aussi, à cause de tous ces matins, à cause de toi et à cause de cette enfant, je suis devenue Narcisse.

 

J’ai un miroir ovale de couleur jaune, du genre qu’on trouve dans le commerce courant et particulièrement chez les bimbelotiers ambulants.

Cet objet perfide et implacable est devenu la cause de tous mes tourments.

Chaque fois que la fenêtre s’éclaire et que cette fraîcheur un peu sèche pénètre dans la chambre, inondant les choses et les êtres de son parfum de grain chaud, j’éparpille les voiles argentés de la nuit ;

Car ma robe de chambre est une longue houppelande couleur gris-perle surchargée de guipures moirées mais ne crois pas que ça soit quelque chose de somptueux.

L’homme qui dormait tout à l’heure à mes côtés, est sorti pour son bain.

Je reste seule face au jour qui commence et surtout seule en proie à la damnation du miroir dont l’onde lisse m’attire irrésistiblement.

Viens susurre le Miroir, si doucement qu’il en parait le froissement d’une aile de papillon et que je cherche dans les murmures de la chambre cette voix qui n’en est pas une, qui est juste le froissement d’une aile de papillon.

Viens et contemple-toi comme tu n’as jamais osé le faire.

Ose !

C’est ici qu’Adam et Narcisse découvrirent avec émerveillement l’horreur de leur beauté.  

Et je contemple ce corps qui n’est même pas beau mais que je subis comme on subit d’être une femme et de n’être que cela.

Te souviens-tu de cette nuit où je m’étais dévêtue devant toi sous la lumière criarde que déversait la soucoupe d’une ampoule ?

C’était dans cet hôtel au luxe décadent qui est devenu aujourd’hui un vulgaire alcôve pour les amours interdites.

Je m’étais cachée derrière mes yeux, humiliée et vaincue, par cette longue entaille qui coupe mon ventre en deux,

Quelle différence entre ce corps qui s’étire et s’enfuit.

Ce corps embrumé, ce corps aux grâces difficiles qui se cherche avec une triste joie et le tien, dur et dense comme un dieu antique.

Tu es le dieu faunesque né du soleil et tu t’offres dans toute la majesté de ton corps nu

Quand tu t’imposes à moi, gigantesque et infini

C’est encore l’inacceptable mystère de ta perfection qui me jette devant ce lac corrompu entre ses festons dorés.

Chaque jour je l’abhorre et chaque jour je cède.

Mes yeux attristés se posent, résignés, sur les striures de ma gorge et les nervures qui durcissent mes mains.

Mais pourrai-je jamais vivre sans toi, O Miroir, reflet plus vrai que moi ?

La femme de Lot mourra du désir de ne pas savoir et moi je sais !

Prisonnière de ton culte, ma vanité se déliera encore et encore dans ton sourire impitoyable et je vouerai mes heures de solitude à chercher mes illusions dans ce lac où tu te fis faute.

On a blasphémé à tort le Serpent

Et voici des éternités que tu renies le salut à la face de Dieu.

 

 

Bientôt un autre homme débouchera de l’angle du rêve

Et il n’aura pas l’air mélancolique des êtres suscités par le rêve

Ni leur aspect évanescent et leur démarche aérienne qui semble à peine effleurer le sol.

Lorsque tu me parles des lutins et des démons primitifs pas nécessairement horribles ;

Lorsque tu me parles des créatures à huppe et des esprits de la savane ;

Lorsque j’ouvre le livre d’images de mes filles et que je me noie dans une rivière de larmes et de pastèques géantes

Lorsque je rêve aux fantômes dont le regard fluide me transporte au-delà des landes innommées,

Ce n’est pas cet homme que je vois.

Cet homme a mille avatars dans la ville.

Il montre une tête en boule et une bedaine flageolante

Et son sourire argenté par le plomb clame comme un panneau publicitaire « j’ai été il y a quelques années, grâce aux faveurs d’un sous-ministre, conseiller dans un district de seize mille âmes ».

Depuis, nous ne l’appelons plus que le conseiller, d’abord par dérision et aujourd’hui par habitude.

La république qui l’a nommé est tombée et le Conseiller a regagné l’étroit bureau qu’il occupait au Ministère des Mines.

Il a coutume de dire qu’il se sent le cerveau complètement spumeux.

Ce mot- spumeux –a été introduit par le troisième larron de la bande, l’archiviste du Palais de Justice et depuis ils l’utilisent à tout bout de champ.

Ils l’exhalent et l’éructent avec volupté car il a pour eux la douceur d’un vieux fauteuil.

Ils m’ont dit que c’est tout ce qui est couvert d’écume et avec indicible, stylé et extravagant c’est l’un de leurs mots préférés.

Les ministres sont soit stylés, soit extravagants et le gouvernement passe son temps à prendre des mesures aux conséquences indicibles qui finissent par les rendre spumeux, cela va sans dire.

Tandis que je m’ébroue sur ma couche, goûtant aux derniers instants de cette paix bientôt flouée, voilà le Conseiller qui arrive.

A-t-on idée d’être aussi matinal chez les gens.

Les carreaux de son habit et son sourire de chat du Cheshire s’affichent à travers les dentelures des mandariniers avant de disparaître, engloutis par la maison qui se réveille à peine, chargée de toutes les odeurs de la nuit.

De ma chambre, je ne le vois guère, mais ai-je besoin de voir pour connaître tous les gestes de ce jacquemart.

Depuis dix ans, l’archiviste et lui, ont définitivement pris leurs habitudes jusque dans les réflexes les plus imperceptibles.

Le Conseiller s’assoit sur le fauteuil à la veloutine verte d’où il grimace un sourire entendu aux meubles démodés de la salle de séjour.

Bonjour chantonne la vieille pendule francomtoise achetée chez un brocanteur et qui n’égrène plus aucun air. Ni Westminster, ni Sonnerie de Sainte Geneviève.

Bonjour, bonjour disent les petits personnages en biscuit de porcelaine, les femmes tenant d’une main légère leurs amples jupes et les hommes leurs violes.

Bonjour monsieur le Conseiller chuchotent, pleines de morgue les roses artificielles piquées dans leurs becs de verre.

Bonjour piaillent ensemble les tableaux dans leurs cadres qui semblent trop petits pour contenir leurs montagnes et les vagues de leurs océans.

Et le Conseiller engoncé dans son fauteuil préféré caresse d’un air de ravissement son gros ventre.

Dans la cuisine, la petite bonne qui a empilé dans le bac le linge repassé, infuse une tisane dans la grosse bouilloire qui siffle impérativement comme une locomotive.

Tu dis toujours que les hurlements de ce vieil ustensile sans grâce te rappelle je ne sais plus quel livre de Jérôme K Jérôme.

Nous n’avons jamais pu nous acheter une vraie cuisinière, juste cette gazinière antédiluvienne sur laquelle noircit et s’encroûte le cul de la bouilloire, ma bonne bouilloire aux hululements autoritaires.

Ne t’attends pas à ce qu’elle te corne un air pathétique pour que tu prennes pitié de son bec ébréché et de son ventre bedonnant.

C’est une bouilloire qui a à son actif dix ans de bons et loyaux services en dépit de son caractère de maritorne et jamais elle n’aura honte de ses oripeaux.

Elle trône ici en reine douairière et sa gueule effarouchée commande aux casseroles et aux marmites, mêmes celles qui exhibent leurs panses monstrueuses et se croient importantes.

Quant aux louches, aux verres et aux assiettes, ce ne sont que ses dames d’atours.

Elle a la rudesse d’un hanap, l’orgueil sans abaissement d’un seigneur féodal et ses armes sont marquées en flammes noire sur cette robe que tu crois être la parure d’un souillon, mais lorsqu’elle apparaît dans le salon, toutes les bouches s’arrondissent d’extase.

Ma bouilloire n’a pas toujours été ainsi.

Il y’a très longtemps, elle fut une gentille bouilloire couleur bleu de Prusse dont le souvenir me ramène bien au-delà de mon enfance dans le district de Toula.

Aujourd’hui, le feu et les vapeurs ont envahi le bleu de Prusse mais chaque fois que je tiens son anse, me revient le souvenir de mes jeunes années aux bords des tourbières de Toula.

 

Au fond de ces terres noires survit encore une maison où absolument rien n’a changé depuis le jour de ma naissance, juste un surplus de ruine et de tristesse.

Le feuillage roussi du raisinier continue toujours de déverser ses épines dans la cour et une génération identique de tourterelles à souiller les carreaux en céramique de la terrasse qui avait été la fierté de mon père.

Cet énorme margouillat à la crête bleutée fut le même qui me mordit le doigt dans la fente du bassin.

J’ai vécu vingt ans de ma vie dans cette maison que je ne suis pas parvenue à aimer ; il eut fallu pour cela d’une longue absence, d’un merveilleux voyage loin de ces murs lézardés, mais je ne suis partie que pour me marier

Toujours je revins dormir sous son plafond bas

Elle ne fut donc pour moi qu’un tombeau qui m’enferma avec mes rêves.

Chaque matin, je voyais les mêmes têtes impénétrables ; mon père endossant son caftan sombre à fines rayures…et ma mère enveloppée dans sa robe de chambre qui lui sert également de blouse de travail, les cheveux défaits, les yeux pochés, la tête dodelinant de sommeil, se consacrant déjà aux premiers gestes de la journée.

Dans le brouillard de mon demi-sommeil, j’écoute ses pas lourds traîner dans le couloir, et ce bruit feutré et cotonneux m’apaise.

Le crépuscule fusait derrière le fleuve…et notre maison où le soleil n’entrait jamais parfaitement, paraissait peuplée d’ombres et de petites machines qui accomplissaient chaque instant des gestes entendus comme les étapes successives d’un rituel.

Mon père revenait et somnolait dans sa chaise longue ;

Ma mère glissait silencieusement dans la maison, paisible, opulente et embrumée dans des senteurs d’encens ;

Moi, évanescente quelque part entre la cour et la véranda

Et ma sœur, un front studieux penché sur le livre tandis qu’une larme de lune éclaire sa figure dure et belle.

Toi qui aimant tout le monde n’aime personne, tu as un jour comparé son visage austère entrevu sur un portrait, à une figure antique et peut être pour une fois, as-tu aimé une femme dans ce que sa beauté a d’absolu et d’inhumain.

Souviens-toi, tu disais que souvent la perfection est le reflet du néant car elle renvoie à l’infini mais c’est aussi un miracle qu’il existe de tels êtres car en les contemplant, nous pouvons donner un visage aux anges.

Elle ressemblait assez à ma mère, mais elle était l’achèvement de ce qui chez ma mère était resté léger et fragile comme si maman n’en était que l’ombre imprécise.

Un jour, contemplant les rivages marécageux du fleuve dont le vent transportait jusqu’à nous les relents humides, elle avait murmuré qu’il fallait avoir le courage d’accomplir tout ce dont on avait envie, libre d’aimer, de partir et de mourir. J’avais détourné la tête parce que j’avais peur de la mort d’une façon abstraite et terrifiante.

La mort semblait être partout à Toula.

Je la sentais partout, dans la pénombre de nos chambres, dans le balancement rêveur du raisinier, dans le regard paisible de mes parents et jusque dans le silence qui soudain s’emparait des choses et des êtres.

Je la sentais aussi en moi comme une présence angoissante.

Non, je détestais ma sœur lorsqu’elle parlait de la mort,

Moi. J’aimais me mettre près du bassin pour rêver à la vie que j’aurai le jour où je quitterai les tourbières de Toula.

Ce rêve devint une féerie le jour où maman décida de partager entre nous le trousseau qu’elle avait préparé pour nous.

J’eus droit, comme ma sœur, à une pendule chromée, un saladier que je n’ai plus, douze petits personnages en porcelaine figurant des danseuses et des musiciens de viole, un service à thé dont j’ai brisé le sucrier il y a cinq ans- hélas la pièce la plus jolie de l’ensemble- une grosse carafe en verre décoré, une pile de tasses en faïence et de faux tapis persans et tout un assortiment d’argenterie.

Puis il fallut choisir entre la bouilloire bleu de Prusse et cet objet insolite qui s’était trouvé là par hasard et que personne n’aurait su utiliser, un brûleur à cognac.

Chacune de nous voulut immédiatement la bouilloire mais ma sœur qui était l’aînée n’eut aucun mal à l’obtenir

Des jours durant, je la détestai, imaginant mille stratagèmes pour la dérober ou la jeter dans le fleuve, mais la bouilloire était devenue son objet fétiche.

Elle le gardait sous son oreiller et pouvait passer de longs moments à l’admirer, décuplant ainsi ma rage.

Entre ma sœur et moi, il n’y eut jamais ces rapports de sœur, ces confidences chuchotées dans le silence d’une petite chambre.

Elle est partie bien avant que je ne rencontre l’homme qui allait m’épouser.

Chez nous, on n’aime pas tellement parler de cette mort acceptée comme un châtiment plutôt qu’une fatalité car elle est morte d’une éclampsie, de ce même mal qui faillit me coûter la vie à la naissance de mon premier enfant.

J’ai parlé de châtiment, je parlerai de profanation car c’est ainsi que j’ai vécu l’état de ma sœur.

Elle était partie avec son secret et personne n’a jamais compris pourquoi une fille aussi intelligente avait pu se compromettre à ce point…ah, se compromettre ! Le beau mot !

Voulait-elle de cet enfant ? Je n’en sais rien parce que jusqu’au bout elle était restée une étrangère pour moi, un être secret et un peu effrayant.

Je sentais obscurément que l’aile de la mort l’avait déjà effleurée.

Elle restait étendue dans son lit, le souffle court et haché et le regard fixe.

Dans sa figure indomptée, seule la bouche frémissait, mais ce n’était pas pour des mots vains,

Elle exigeait souvent de ma mère qu’elle mette de l’encens dans la chambre afin qu’elle sente l’odeur du jour.

L’odeur de nos jours n’a rien de ces senteurs de résine et d’ambre ;

C’est une odeur chargée de détritus calcinés par le soleil et de mangeaille recuite.

Même la houle du fleuve était rendue dans une puanteur d’algues et d’entrailles dévidées.

Je comprenais que le jour fut pour elle un état d’esprit et de grâce que la fumerolle légère de l’encens lui rendait…chaleur du soleil et parfum du bois déligné par la lame légère.

La bouilloire ne la quittait jamais.

Sa couleur était pour elle la clarté infinie de la mer ; la mer qu’elle aimait tant et qu’elle ne connaitra jamais ; la mer qu’elle voyait dans la torpeur laquée de cette bouilloire dont elle me fit don au jour de sa mort.

 

 

En ce moment la bouilloire ronronne et personne ne sait qu’elle se moque de tout le monde.

Je suis la seule à comprendre son langage de vieille chose retorse.

Elle se moque du Conseiller qui écoute avec une volupté indécente le cliquetis des ustensiles et le jet de l’eau dans l’évier du robinet qui fait chiiit, chiiit…

« Regarde- dit-elle avec un sourire goguenard- regarde donc sa figure sans malice ; on dirait un veau ».

Une grande secousse de rire l’ébranle carrément au point de faire sauter son couvercle lorsque le second indérogeable de mes dimanches pénétra dans la pièce.

Que veux-tu, elle a la méchanceté des gens âgés et elle se fiche bien de savoir que le teint maladif de cet homme et ses yeux clignotants qui paraissent quêter la lumière même en plein jour lui viennent de ce qu’il travaille dans une crypte envahie de vieux livres depuis vingt ans.

Mais bonne fille, elle accepte toujours de les suivre au jardin sous les trois mandariniers qui peinent à tenir le soleil.

« Il y a en bas trois chétifs arbustes qui ont l’audace de me narguer » tonne ce dernier fou de rage, et il incendie les mandariniers, il lance ses flèches sur les hommes et envoie une pluie d’or brûler la terre…les hommes restent là, impassibles, transpirant, en bras de chemise, les vareuses en boule sur la tête. Ô soleil, ces hommes ne bougeront pas d’ici, ils adorent trop les cartes.

Moi derrière le paravent de la fenêtre, je me contente de scruter les flocons de nuage suspendus au ciel comme des guirlandes pendant que l’ennui tombe dans la maison, sans bruit, avec juste les coups de la pendule murale.

Je n’ai même pas besoin de les entendre pour savoir ce que disent leur regard extatique et leurs bouches remplies de rires silencieux.

Les mandarines embaument,

Les azalées sont en fleurs.

Deux grillons chantent dans les fissures de la maison.

Tout est bien quand je pense à toi et à tout ce qui me rend cette maison plus inabordable qu’une nappe d’huile.

Tout est bien quand mon âme sous la mantille rêche et le corsage trivial peut peindre les fresques de ton corps chaque matin à l’heure nouvelle.

 

 

Le faune a le regard lointain, déjà éloigné de l’adoration de l’amour

Par la nudité sculpturale de son corps et l’orgueil de sa solitude.

Narcisse s’admire, les genoux gracieusement repliés.

Pourquoi cacher ce torse dur et ces longues jambes nerveuses ?

Et j’appelle mystère la volupté de ton regard nu.

Tu es là, agenouillé tout contre mes pieds et si loin de moi, pareil à certains oiseaux aux ailes lumineuses dont tu as la beauté inaltérable, la candeur et la légèreté.

Te caressant, je me demande pourquoi Narcisse n’a pas été transformé en oiseau.

L’ombre végétale et marine de la jacinthe est-elle plus belle que le mince oiseau aux ailes translucides ?

Car plus que moi, tu es Narcisse.

Tu as tout autour de toi des idoles qui sont tes propres images

De la morbidesse touchante de l’adolescence à l’achèvement de l’âge d’homme

Et ta beauté se reflète dans ces fontaines éparpillées comme dans des prismes.

Soudain ces prismes se brisent

Et tu ris d’un grand rire moqueur qui claque à mes oreilles tel

Un voile au vent.

Doucement, très doucement, comme s’il prend garde à ne pas me faire mal

Ton beau rire faiblit et se meurt dans le jardin.

Je voudrai attraper ses dernières notes ainsi que tu m’as appris à le faire des soupirs mourants d’une musique de chambre.

Mais il s’échappe à travers le feuillage des arbustes et danse un moment, escarboucle facétieux, sur un filet de soleil.

Je voudrai encore le rattraper, mais il est déjà dans la rue.

Alors toute lasse, je me lève et dans le bruit du drap qui tombe,

Tombent aussi les senteurs suspendues.

On ne les reconnaît déjà plus car elles se sont entremêlées.

Alors il faudra bien les faire disparaître à coups d’eau de javel

Pour qu’elles deviennent les odeurs minérales du jour qui commence.

Il restera juste le souvenir d’un parfum qui n’en est pas un,

Cette odeur mystérieuse et délicate qui m’obsède parce qu’elle est en toi

 

Niamey, Aout 1999

 

MARIE ALANO

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