L’Afrique de l’Ouest et les migrations capitalistes. Première partie (Essai)

En 1975, la CEDEAO devenait, lors de sa création, la première organisation régionale en Afrique à pratiquer officiellement la liberté de mouvement et de résidence de ses ressortissants. L’objectif visé n’était pas, comme on se l’imagine volontiers en Afrique de l’Ouest, d’œuvrer, dans un élan de panafricanisme, à l’unité africaine, au moins dans le cercle limité de la région ouest du continent. Il s’agissait plutôt de réguler les migrations ouest-africaines afin de les mettre au service du développement capitaliste des États membres.

Il y a eu, entre la période des indépendances et celle de la crise (i.e., la crise du développement, qui commence en gros vers la fin des années 1970) une idéologie africaine oubliée, qui n’intéresse pas les historiens, et qui, d’ailleurs, n’a pas de nom. Dans mes propres travaux, je l’appelle « développementalisme », ou « développementalisme national ». C’est l’idéologie qui succède à celles de la libération nationale. Ces premières étaient des idéologies de combat, tandis que les idéologies du développement national furent plutôt des idéologies de travail. Leur but principal était de créer des États nationaux sur la base d’une économie nationale intégrée dont ces États se serviraient pour développer leurs territoires et faire vivre les sociétés qui les habitaient. Au Niger, dans le discours populaire promu par les dirigeants, cet effort portait généralement les noms de ginin kasa, laabo cinayon, « la construction du pays », ce qui est un bon résumé de la chose. Comme les idéologies de la libération nationale, une idéologie du développement national pouvait être droitisante ou gauchisante. Par exemple, elle était droitisante au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Niger, en Haute-Volta, et gauchisante au Mali, au Ghana, en Guinée. Elle aurait sans nul doute été gauchisante au Niger si le parti Sawaba et non le parti RDA avait été au pouvoir à l’indépendance. Le développementaliste gauchisant était panafricain. Sa vision était que le développement des nouveaux pays africains ne pouvait être atteint au plan national mais au plan continental. Cette vision était représentée par les États dits du Groupe de Casablanca, dont certains des dirigeant avaient signé une charte dans cette ville, en 1960  (au départ, le Maroc, sous l’égide de Mohammed V, était dans le camp dit « radical », autre nom du développementalisme gauchisant). C’est cette dynamique qui conduira à la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Mais l’OUA ne fut pas l’instrument panafricain que les « radicaux » envisageaient, puisque ces derniers durent faire des compromis avec le développementalisme droitisant (celui des « modérés »), mobilisé dans le Groupe de Monrovia (et initialement, dans un club de dirigeants francophones qui participaient activement à la mise en place gaullienne de la Françafrique, dont la plupart des chefs d’État francophones d’Afrique de l’Ouest). Pour le développementalisme droitisant également – et en sa qualité de sous-produit du nationalisme africain – l’unité africaine devait être le but, mais un but à atteindre de façon graduelle, par étapes, et en commençant par le travail prioritaire de développement national. C’est cette tendance droitisante qui l’a emporté  généralement au cours des années 1960, notamment parce que les régimes qui l’avaient adoptée étaient plus nombreux. En Afrique de l’Ouest, après le coup d’État de Eyadéma Gnassingbé contre Sylvanus Olympio – le tout premier putsch militaire de l’histoire africaine – et les chutes successives de Kwamé Nkrumah (1966) et Modibo Keita (1968), il ne restait plus, dans la tendance gauchisante, que le régime de Sékou Touré, qui allait s’enfoncer dans la pratique paranoïaque d’une politique de terreur, à l’interne.

F13.medium
Célébration développementaliste dans une revue ghanéenne du temps

En pratique, la tendance droitisante était un nationalisme « à l’européenne » si l’on peut dire. La nation est égoïste et les États n’ont que des intérêts. Pour comprendre les implications de ce fait pour le libre mouvement des personnes en Afrique de l’Ouest, il faut remonter l’histoire à quelques décennies plus tôt.

Aujourd’hui, les Ouest-africains sont perçus comme de véritables oiseaux migrateurs, non seulement en Europe, mais aussi dans d’autres parties du continent africain, par exemple au Gabon, en Angola, en Afrique du Sud, et ailleurs (des Mozambicains, des Malawiens, me parlent de larges communautés de « Nigérians » installées dans leurs pays : tous les Ouest-africains sont assimilés à des Nigérians). Les Ouest-africains eux-mêmes prétendent que la migration est une sorte de tradition anciennement établie dans leurs cultures. Mais la perception, au moins celle des Européens, était très différente tout au long des décennies coloniales et jusqu’assez tard dans le XXe siècle. Encore dans un ouvrage publié chez Karthala en 1986, mais il est vrai par un homme d’affaire colonial retraité, aux idées racistes fossilisées, Raymond Vacquier, on peut lire cette évocation d’une opinion (avancée comme un fait) de l’anthropologue, missionnaire et linguiste allemand Diederich Westermann : « Depuis les temps préhistoriques, des peuples étrangers, les uns après les autres, ont émigré en Afrique alors que les Africains (noirs) n’ont jamais d’eux-mêmes franchi les frontières de leur continent. Ils sont restés passifs et réceptifs et ils ont attendu que d’autres vinssent à eux ». Vacquier ajoute ses propres « observations », commentant que « cet instinct de repliement régnait aussi à l’échelon local, restreignant ou interdisant les relations entre races ou tribus, même en pays découverts. Ces foules passives étaient évidemment une matière disponible pour ceux de leurs congénères portés au trafic d’esclaves. » (R. Vacquier, Au temps des factoreries (1900-1950), Karthala, 1986, p. 68). Vingt ans plus tôt, l’historien Robert Cornevin avait montré la même curieuse croyance en l’immobilité physique des Subsahariens, apparemment dans le sens où ils ne s’aventureraient pas hors du « Sub-Sahara ». Comme il n’était pas, quant à lui, raciste, ses arguments étaient d’ordre plutôt, disons, d’économie politique. Les Européens, expliqua-t-il, ont été contraints de sortir de leur continent par le froid et la nécessité, notamment celle de trouver l’or qui servit à financer les innovations permettant de se protéger des rigueurs du climat. « Ce soleil et cet or », écrit-il, « mobiles principaux de ce qui allait amener le développement économique si remarquable de l’Europe occidentale, les Africains noirs les avaient chez eux. Pourquoi leur reprocher alors, comme l’ont fait de nombreux auteurs, de n’être jamais sortis de leur continent et de n’avoir jamais franchi les mers sinon comme esclaves ? On le comprend d’autant mieux quand on réfléchit à la sous-population du continent africain noir par rapport au continent asiatique ou même européen. Il n’existait pour ainsi dire pas de pays surpeuplé en Afrique au moment de la conquête coloniale ». (Histoire de l’Afrique, t. II : L’Afrique précoloniale du tournant du XVIe au tournant du XXe siècle, Payot, 1966, p. 20). (Les italiques sont de lui)[1]. Cette perception d’une immobilité des Africains, qu’elle ait ou non été de caractère raciste, ne correspondait pas nécessairement à la réalité. Comme on suppose d’avance que les Africains – catégorie, soit dit en passant, peu pertinente dans le cadre de l’analyse du phénomène en question – étaient immobiles, on ne cherchera pas des preuves de leur mobilité, tant il est vrai que nos connaissances dépendent de nos croyances. Évidemment, aujourd’hui, ce que les Européens reprochent aux Africains, c’est plutôt de ne pas « rester chez eux ». C’est un peu à ce reproche que certains répondent à travers la notion d’une tradition antique de la mobilité des gens d’Afrique de l’Ouest, comme s’il s’agissait là d’une chose en somme « incontrôlable », pratiquement innée et qu’on ne saurait du coup blâmer.

Cette notion, à la rigueur, peut renvoyer à la mémoire d’un phénomène ancien, mais qui, en tant que tel, était loin d’être spécifique à l’Afrique de l’Ouest – concept d’ailleurs sans véritable réalité anthropologique – celui des migrations communautaires, des déplacements d’une fraction d’un peuple établi quelque part et qui, pour des raisons politiques ou économiques, migre par lignages entiers, avec donc femmes et enfants. Chacun, en Afrique de l’Ouest, a entendu parler de tels déplacements, ce qui peut donner l’impression vague mais fermement enracinée que les populations ont toujours été en mouvement dans le secteur. Mais il me semble que ces déplacements relevaient d’un phénomène universel, qui prenait plus d’ampleur dans certains endroits et à certains moments, mais qui n’a jamais été limité à un coin quelconque de la terre. L’épisode européen bien connu des Völkerwanderungen[2] – « les errances des peuples » – est une version spectaculaire du phénomène, tout comme les vastes mouvements des peuples turco-mongoles qui ont abouti, entre autres, à l’établissement de la Turquie vers le XIIIe siècle[3]. Des traditions africaines, parfois confirmées par des sources écrites contemporaines, font état de mouvements similaires dans diverses parties du continent. Les Zoulous, par exemple, sont issus d’une migration communautaire du début du XVIIIe siècle, comme le seraient les Baoulés à peu près à la même époque. Ces migrations avaient généralement des motifs politiques. Une coalition de lignages vaincue dans une lutte politique se déplaçait ailleurs. Cela s’était vu, par exemple, lorsque les familles fidèles à la dynastie songhay des Sonni avaient fait retraite dans l’Anzourou à la fin du XVe siècle, à la suite du putsch qui avait porté les Askia au pouvoir ; tout comme lorsque les fidèles des Askia s’étaient retirés, à leur tour, dans le Dargol un siècle plus tard à la suite de leur défaite face aux Marocains. A l’époque coloniale, la nature des migrations changea en Afrique. Pour la première fois, le phénomène de ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, les « migrations capitalistes », qui avait pris forme en Europe aux XVIIe-XVIIIe siècle, touchait l’Afrique. Rien ne montre mieux la transition entre les migrations communautaires et les migrations capitalistes en contexte africain que la triste histoire de Muhammadu Attahiru Mai Wurno, le fils du dernier calife de Sokoto, Muhammadu Attahiru I.

volker cap
La « Conquête de l’Ouest »: Un Völkerwanderung capitaliste

En 1903, dans leur entreprise de conquête du califat de Sokoto, les Britanniques, après avoir avalé la plupart des émirats constitutifs de la confédération califale, proposèrent à Muhammadu Attahiru I une sorte de protectorat. Le calife et ses conseillers interprétèrent cette proposition suivant la culture juridique islamique comme l’offre d’une trêve, tout en étant bien conscients qu’elle signifiait que Sokoto deviendrait, en pratique, soumise au pouvoir britannique ou, aux yeux de Sokoto, « chrétien ». Tandis qu’on délibérait à la cour califale sur les suites à donner à la proposition, les Britanniques montèrent une attaque surprise contre la ville, forçant le calife à prendre la fuite. Lors des délibérations, certains conseillers avaient été d’avis que le calife devait quitter un pays à présent irrémédiablement tombé entre les mains des infidèles et entreprendre un acte d’hégire vers La Mecque. Chassé de sa capitale, Muhammadu Attahiru s’était résolu à suivre ce conseil, et s’était mis en mouvement pour quitter le Soudan et aller se réfugier à La Mecque. Des milliers de musulmans décidèrent de se joindre à lui avec leurs femmes et leurs enfants. En somme, on se trouvait face à la constitution d’un mouvement de migration communautaire semblable à celui décrit plus haut à propos des Songhay. Mais ce chambardement inquiéta les conquérants anglais puisqu’il créait un vaste mouvement de foule qui pouvait se transformer en force militaire ; sans compter que les émirs soumis se sentaient tout de même obligés de porter une assistance matérielle aux muhajirun (les « partants pour l’hégire »). Pour mettre le holà à toute l’affaire, les Britanniques montèrent une expédition qui surprit le calife et ses compagnons à Burmi, et ils leur livrèrent bataille. Muhammadu Attahiru mourut les armes à la main dans un combat acharné. L’un de ses fils, Muhammadu Attahiru Mai Wurno, avait pu échapper au désastre. Suivi d’une foule de muhajirun, il continua le projet d’exil de son père et parvint à s’échapper hors de ce qui était, désormais, le Nord Nigeria. La troupe de pèlerins et son guide parvinrent à arriver jusqu’au Soudan nilotique, région où ils avaient vaguement espéré rencontrer le Mahdi, mais qu’ils trouvèrent entre les mains des mêmes britanniques qu’ils avaient fui au Soudan central. Découragé, Muhammadu Attahiru Mai Wurno s’établit, avec sa communauté, dans la région – en un temps, précisément, où les Britanniques recherchaient des travailleurs pour sa mise en exploitation. Ils conclurent un accord avec l’exilé qui poussa les muhajirun à devenir une force de travail pour les entreprises capitalistes des Anglais au Soudan nilotique. Ce qui avait commencé comme une migration communautaire s’était conclu en migration capitaliste.

Toute l’Afrique de l’Ouest allait être soumise à ce régime au cours des décennies suivantes. Les colonisateurs européens établissaient ou tâchaient d’établir des zones d’exploitation capitaliste – huile de palme au sud du Nigeria, café et cacao au sud de la Gold Coast et de la Côte d’Ivoire, bassin arachidier en pays wolof – et y attiraient la main d’œuvre dans un contexte, effectivement (pour en revenir au propos de Cornevin) de sous-peuplement relatif qui ne permettait pas de se contenter de la main d’œuvre locale. Certaines zones de production furent aussi développées par des capitalistes africains (l’arachide au Nord Nigeria et par contrecoup, au sud-centre du Niger ; certaines productions de la Guinée côtière), mais en lien avec le marché colonial. Le mécanisme d’attraction de la main d’œuvre était coercitif, soit directement, soit indirectement. Par exemple, en Côte d’Ivoire, la mise en exploitation fut souvent le fait du travail forcé – pratique dont la faible efficience ne fut mise en évidence que lorsqu’un grand planteur indigène, Félix Houphouët-Boigny, montra qu’il était plus facile d’obtenir du travail à fort rendement en payant les travailleurs immigrés (Il avait ainsi initié à une micro-échelle l’idée qu’il allait plus tard mettre en œuvre de façon macro comme plan de développement économique de l’État-nation ivoirien, à savoir l’ouverture de l’économie ivoirienne à la migration sahélienne). L’attraction indirecte de la main d’œuvre reposait sur l’impôt de capitation et plus généralement sur la progression de l’hégémonie du numéraire dans l’économie d’échange. Afin de se procurer le numéraire, les bras valides furent obligés de chercher du travail rémunéré, forcément auprès des firmes capitalistes. Or le travail rémunéré n’existait pas nécessairement en nombre suffisant là où on vivait, puisque les centres de production et d’exploitation capitalistes étaient très localisés géographiquement – pour la plupart, dans le Golfe de Guinée, de Port Harcourt à Abidjan, et dans leurs arrière-pays. La migration devint souvent une nécessité.

C’est ainsi que s’établit donc un mouvement de migration saisonnière des habitants du Sahel (zone de faible concentration du numéraire) vers le Golfe de Guinée (zone de forte concentration du numéraire). Ce mouvement a fini par créer, au fil des ans, des communautés sahéliennes établies de façon semi-permanentes du sud du Nigeria au sud de la Côte d’Ivoire. Le pouvoir colonial ne réussit pas à contrôler ces mouvements, en dépit de tentatives de le limiter et de l’orienter. Les Français, par exemple, ne parvinrent jamais à orienter les flux migratoires nigériens (de l’ouest) vers la Côte d’Ivoire. Majoritairement, ces flux restèrent orientés, jusqu’aux années 1950, vers la Gold Coast (Ghana), plus riche et plus libérale à l’époque coloniale (les choses s’inverseront à l’indépendance). Une migration inverse – du Golfe de Guinée vers le Sahel – existait aussi, quoique de plus faible ampleur, et largement organisée, quant à elle, par le pouvoir colonial. Il s’agissait en effet d’une migration de « cols blancs », de gens recrutés pour la petite administration, la scolarisation, la main d’œuvre lettrée des firmes capitalistes – du fait de l’insuffisance en personnel dans les pays du Sahel, en particulier le Niger. Le personnel lettré était alors largement formé par les écoles missionnaires, plus que par les écoles coloniales, dont le nombre dépendait du « rendement » budgétaire de la colonie, souvent maigre au Sahel. Moins un territoire était fourni en écoles missionnaires (indépendantes du budget de la colonie), moins il produisait de personnel lettré – et le territoire sahélien le moins fourni en écoles missionnaires était le Niger. Par conséquent, il s’établit des liens particuliers entre le Niger et deux de ses voisins du sud, le Dahomey et (après 1918) le Togo, pays d’où afflua une main d’œuvre bureaucratique et chrétienne sous l’égide du gouvernement colonial.

product_17640
« Madame Napoléon »: fêtarde niaméyenne photographiée par Philippe Koudjina, vers 1970. Koudjina était un Nigérien d’origine dahoméenne (côté paternel) et togolaise (côté maternel)

Mais la migration capitaliste ne s’organisait pas uniquement autour des centres de production et d’exploitation capitalistes. L’objectif était moins l’emploi que le numéraire. Certaines des anciennes migrations communautaires – peut-être plus nombreuses d’ailleurs, quoiqu’elles aient eu lieu avec moins d’éclat et n’ont donc pas été enregistrées par l’histoire générale – avaient eu des motifs économiques. Mais ces motifs étaient liés aux ressources naturelles, non au numéraire, qui  soit n’avait pas cours, soit n’avait qu’un cours limité dans ces contextes. Il s’agissait alors de migrer de régions arides et infertiles vers les plaines alluviales, les vallées riantes, les terres grasses. Ceux qui ne migraient pas hors des déserts s’accoutumaient à une vie nomade, souvent faite de rapines et de dangers. Dans ces conditions, également, il fallait obtenir du travail pour labourer les terres tout en se protégeant des potentiels agresseurs qui pourraient avoir des vues sur votre bien-fonds. La méthode la plus naturelle était d’avoir beaucoup d’enfants, qui devenaient de la main d’œuvre, de l’assurance maladie et vieillesse, des gardes, et un moyen de créer des liens (mariage) avec des clans voisins et d’accroître ainsi ses possibilités de prospérer. Une seconde méthode de se procurer le travail était de réduire ses ennemis à la servitude. Dans toutes ces circonstances, le numéraire n’était d’aucun usage. En Afrique sahélienne (ou soudanaise) par exemple le numéraire ne circulait qu’entre commerçants, sous forme de coquillages (les cauris) ou de monnaie métallique, notamment le Thaler de Marie-Thérèse, en provenance du pourtour méditerranéen, et dont le nom est à l’origine du mot pour « numéraire » en haoussa et en songhay-zarma : dala (déformation de thaler, tout comme d’ailleurs le mot « dollar »). Cette monnaie mercantile facilitait les échanges de longue distance et les opérations de marché mais n’était pas nécessaire pour les autres services et échanges, même pas pour les impôts, qui étaient généralement payés en nature en dehors de quelques grand centres commerciaux. Les migrations capitalistes, elles, se font  en quête du numéraire, dusse-t-il se récolter dans le neuvième cercle de l’enfer – comme les mines infâmes du Congo Kinshasa – ou dans les déserts de l’Arabie – comme c’est effectivement le cas de nos jours. Le climat et la végétation importent peu. On ne recherche plus la Cocagne et ses cornes d’abondance naturelles, mais le fleuve Pactole, même s’il s’écoule dans un pays de gel ou de rocaille. Il en est ainsi parce que le contexte de la migration capitaliste est celui de la monétarisation presque complète de l’économie d’échanges (échanges de biens comme de services), qui est, lui-même, un aspect du processus de marchandisation propre au capitalisme. Dans une économie d’échanges pleinement monétarisée, il est impossible de subsister (sans même parler de prospérer) sans numéraire, lequel ne peut s’obtenir régulièrement que par le travail rémunéré, soit à son compte, soit aux gages d’autrui. Le numéraire est un fond rigidement fini. On ne peut, comme le blé, le semer en quintaux de graines et espérer en récolter des tonnes – ou du moins, on ne le peut que si on en possède assez pour pouvoir s’en passer. Si le numéraire est un fond fini, le travail, lui, est un fond pratiquement infini. La compétition des travailleurs pour accéder au numéraire est donc absolue, à moins bien sûr, que ces derniers ne soient capables d’investir leur épargne dans une entreprise risquée mais potentiellement très rémunératrice. Cette autre manière d’accéder à des gains monétaires – autre par rapport au travail –, à savoir le placement boursier, est aussi une invention du capitalisme, dans sa naissance hollandaise, à la fin du XVIe siècle. Mais celle-là aussi, si elle est accessible à des gens qui ne sont pas très riches (en numéraire), ne l’est pas à ceux qui sont très pauvres, et qui sont toujours les plus nombreux.

Il résulte de tout ceci que la migration est un phénomène naturel à l’organisation capitaliste de l’économie. Ce n’est pas pour autant qu’elle est acceptée par les États et leurs publics, même ceux qui sont pleinement attachés au régime capitaliste (pratiquement tous les États, de nos jours) et croient en accepter la logique. La logique du capital est l’expansion de ses activités productrices de rente à travers l’utilisation sans entraves – l’usage et l’abus – des deux facteurs de création de richesse matérielle que sont le travail et les ressources naturelles partout où cela est possible au moindre coût (le capital peut aussi, il est vrai, financer le développement d’un autre facteur, la technologie, y compris la technologie immatérielle comme celle des produits financiers). Celle de l’État-nation, en revanche, est l’acquisition et la préservation de sa légitimité (gage de son existence) auprès de sa population et à l’intérieur de son territoire. Dans cette optique, l’État doit promouvoir le bien public à l’intérieur du territoire et garantir la subsistance et les chances de prospérité de la population. En régime capitaliste, les États tâchent d’arriver à ces fins en s’efforçant de créer une convergence entre leur logique et celle du capitalisme comme moyen d’établissement d’une prospérité nationale – c’est-à-dire excluant l’étranger, sauf sous certaines conditions prévues par la loi ou autorisées par la commodité politique. Cette exclusion sous le signe de la nationalité implique que non seulement les travailleurs, mais les nations aussi sont en compétition devant le capital. Ce dernier, en effet, n’accepte pas l’exclusion d’une force de travail donnée comme une nécessité rationnelle et ne s’y soumet (plus ou moins) que par calcul pragmatique. Comme, dans une compétition, tout le monde ne peut être gagnant, le résultat est nécessairement une inégalité entre les nations, inégalité qui poussera les ressortissants des nations perdantes (les exclus par excellence) à aller chercher le numéraire ailleurs. La logique à l’œuvre dans cette migration n’est pas, cependant, calquée sur la division artificielle du monde en nations et n’explique donc pas, à elle seule, l’émigration, la sortie de son pays, de sa région, de son continent. Les lignes de force suivies par les migrations capitalistes ont leur propre géographie, liées à facteurs d’opportunité et d’investissement plutôt qu’à des frontières politiques. Les flux migratoires du capitalisme peuvent ainsi se dessiner au sein d’un pays – d’une province pauvre à une province plus développée –, à l’intérieur d’une sous-région continentale (du Portugal à la France, de la Chine aux Îles de la Sonde), entre de telles régions (de l’Europe de l’Est à l’Europe de l’Ouest) ou entre des régions de continents différents. La complexité de ces flux est tissée par la quête d’opportunités d’acquisition du numéraire – encore une fois, devenu absolument nécessaire à la subsistance, sauf si vous vivez dans la forêt pluvieuse équatoriale au fond de l’Amazonie ou sur l’île North Sentinel – exactement comme le capital lui-même bouge en quête d’opportunités d’acquisition de rentes.

En Afrique de l’Ouest, les premiers flux de migration capitaliste ont été mis en branle par le colonialisme, mais ce dernier, comme je l’ai indiqué, n’avait pas les moyens de les contrôler. Les premiers régimes ouest-africains, au cours des années 1960, ont à leur tour été confrontés à ces courants . En même temps, ils s’étaient donnés pour mission de « construire le pays », pour la plupart d’entre eux sur la base du nationalisme territorial (suivant la logique d’État-nation décrite plus haut), non panafricain. L’idéologie du développement national qui façonnait leur conception de leurs intérêts particuliers allait déterminer leur attitude vis-à-vis des migrations capitalistes qui traversaient leur frontière, à la chasse sans fin du numéraire.

Par Rahmane IDRISSA

[1]C’est cette croyance coloniale, exprimée souvent en des termes pour le moins blessants – comme le mot « reproche » utilisé par Cornevin l’indique – qui a poussé des intellectuels d’Afrique et de la diaspora à tâcher de trouver des traces de présence africaine dans l’Amérique précolombienne. Il est certain qu’un des Mansa du Mali, Bakary II, le prédécesseur de Mansa Moussa (Kankan Moussa) a essayé, au début du XIVe siècle, de traverser l’Océan Atlantique (i.e., dans son esprit, de découvrir où finissait la grande eau), disparaissant en mer, ce qui a donné lieu à des spéculations d’une flotte mandingue accostant aux rivages de l’Amérique plusieurs siècles avant Christophe Colomb.

[2]Il s’agit du phénomène connu en français – langue parlée dans une ancienne province de l’Empire romain – sous le nom d’« invasions barbares ». L’historiographie moderne de langue anglaise préfère parler de Migration Period, « l’ère des migrations ».

[3]C’est alors que, comme le note l’historien britannique Roger Crowley, les observateurs ouest-européens commencent à donner à la région jusque là désignée par son nom grec d’Anatolie (« l’Orient ») le nom de « Turchia ». (Crowley, 1453 : The Holy War for Constantinople and the Clash of Islam and the West, Hyperion, 2005).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s