Younkatétrès. Livre I/a (Fiction)

Note: Rahim Samine publie sur Lakkal, en trois parties, le Livre I du manuscrit de son grand récit épico-burlesque Younkatékrès…

YOUNKATEKRES

Ou l’histoire de Céram Danishmand

  1. Pourquoi j’écris cette histoire et quels furent les premiers événements de ma destinée.

Un homme très sage et très vertueux qui vécut à Arjoumand, dans l’Icham, et qui fut de tous ceux qu’il m’a été donné de connaître dans ma longue vie celui qui approcha le plus près de la perfection, je veux parler d’Haret, pensait que notre existence humaine, la vie d’un homme ou d’une femme, quelqu’aient été son rang, sa fortune et sa vertu, n’avait de sens que pour celui ou pour celle qui la vécut, et qu’il était donc vain de la conter et d’en conserver les circonstances et les paroles pour la mémoire de la postérité.

« Chaque être vivant, a-t-il dit, est pris dans l’unité de son expérience. Vous savez, mes amis, que nul ne peut voir, ou entendre, ou toucher, ou goûter par le corps d’un autre ; et de la même façon, nul ne peut sentir le bon et le beau autrement que par la nature de son cœur. L’admiration pour le juste est le fait d’un homme juste en sa nature, car l’homme injuste n’aime ni n’admire le juste. Et s’il se trouve que vous désirez le juste, vous aurez toujours en vous-même le pouvoir de le rechercher, et par suite, de le déguster, ce désir étant semblable à l’amour en ceci que loin de l’objet aimé on se trouve dans un état pénible et altéré. Telle est en effet la peine que vous appelez remords et douleur de conscience, et qui n’est au vrai que la faim de l’aliment dont se repaît votre nature. Quant à l’exemple de la vie d’autrui, il ne vous sert de rien, surtout lorsque cet autrui, comme il arrive souvent, a vécu dans un passé ancien ou dans un pays lointain, si bien que les nombreux oublis, erreurs, tromperies et autres défaillances ont fait de ses jours un prodige ou un tissu d’absurdités. »

Ayant vécu quelques années auprès de Haret d’Arjoumand, je peux me considérer à bon droit comme l’un de ses disciples, quoique parmi les moins accomplis, et je me suis toujours essayé à appliquer son enseignement en dépit des difficultés de ma position. Si dans cette circonstance et au terme de mes jours – car je suis chargé d’ans – je vais si manifestement à l’encontre de son opinion en entreprenant d’écrire ma vie, c’est pour deux raisons, dont l’une l’emporte de loin sur l’autre.

Ayant été jusqu’à cet instant même favorisé de l’amitié du plus grand monarque de  ce temps, et l’ayant servi presque toute ma vie, il est certain que mon histoire est et sera, après ma mort, un prodige ou un tissu d’absurdités. Ne m’est-il pas revenu déjà plusieurs fables sur ma naissance, dont mon jugement devrait se moquer ou ma vanité se réjouir ? Ne dit-on pas, en effet, que je suis frère de mon maître, ou que je descendrais en droite ligne de Marwi Tas-hasud Nebta, fondateur de l’empire, qui a pris et couronné maintes villes, dont la superbe Danishmand que mon maître m’a dévolu en seigneurie ? On verra combien on se trompe, car je ne déguiserai rien. Je m’appuie là-dessus d’un autre propos de Haret. « La vérité d’une histoire, enseignait-il, est d’un plus grand intérêt et d’une plus riche saveur que sa fable. Car la fable n’est qu’une pure machination de notre fantaisie, qui tire ses impressions de la réalité pour en donner une copie flétrie. C’est dans les fables que l’on croise à chaque pas ces êtres parfaits dans le bien et le mal, et que l’on tâte du plaisir général et sans profit que procurent les artifices. Mais on n’y trouve jamais les surprises de la vérité qui nous découvrent seules ce que nous ne voyions pas. » Proposant la vérité de ma vie, j’espère en gêner la fable. Mais une aussi petite raison ne m’eût pas déterminé, et je dois avouer que je rends ici un devoir : c’est le Chef du temps, ALAM OMARHAZ MANSEBDAR, Couronne Unique des Royaumes de Num, du Crosand et autres sur la terre, qui a eu l’exquise condescendance de me demander d’écrire ce livre dans lequel je ne cèlerai pas la moindre particularité de ma vie, point même, a-t-il précisé, la plus obscure. Je me plie de bonne grâce à ce commandement, ainsi que je l’ai toujours fait.

Sache donc, lecteur, que je naquis, il y a bien soixante quinze années révolues, dans l’étroite seigneurie du Sinand, en un temps où elle était dans la plus complète obscurité entre les mains des Khaqans de la dynastie des Mohantani. Et dans cette obscure principauté, je vis le jour dans l’obscur village de Jama Vat. Et dans l’obscur village de Jama Vat, j’étais le fils d’un misérable tresseur d’osier. Mon père, de sa vie, ne tint jamais en sa main une pièce d’or et ne dormit pas sous un autre toit que sous le vieux chaume de sa hutte sur pilotis. Ma mère, fille de pêcheurs, était blanchie par des travaux trop pénibles pour une femme de faible constitution comme elle était. Mon frère était aveugle, mais fort habile de ses doigts pour tresser le souple osier, il devait hériter de la pratique de notre père. Enfin ma triste sœur, loin d’être la perle des nobles hanems, était disgracieuse de corps et d’esprit, et je ne crois pas avoir connu de fille moins aimable. Pour moi, lorsqu’arriva l’événement qui devait décider de ce que fut par la suite ma destinée, je n’avais pas plus de quinze ans et j’ignorais parfaitement l’existence du monde au-delà des champs et du lac de Jama Vat. Comme j’étais déjà robuste, mon père pensait que je finirais par devenir un maître forgeron et que je serai ainsi l’homme riche de la famille. Il m’avait par conséquent placé dans la forge de l’inan, inan étant le nom que nous donnions au magistrat du village.

Le Khaqan eut une guerre avec le Potentat de l’Aurangjab, et en peu de temps tout le pays fut à feu et à sang. Dans la position où nous nous trouvions, il fallait être avisé pour survivre à l’affaire. Les grands ont la science de la guerre, l’art éminent de déchaîner mort et destruction. Ce talent leur donne un orgueil divin, lorsqu’ils voient toutes choses se déterminer suivant leur volonté ou leur action. La guerre est la foire où se vendent à l’encan les grandes vies, les grandes fortunes, les grandes réputations. La science des peuples est moins publique, mais ayant connu les deux, je pense qu’elle est bien plus difficile. Il est plus pénible, en effet, de lutter contre la guerre que de la faire, et il faut à ceci une sagesse plus âpre. Les grands ne connaissent que les nécessités extérieures, celles de l’action. Le peuple pénètre lui les nécessités intérieures, étudie ses passions et surtout les passions de ses maîtres, placées sur le théâtre de la gloire. La preuve de cette vérité, c’est qu’il y a fort peu de grands ministres, de poètes et de moralistes issus des rangs de la noblesse. Cet état nuit aux talents de l’intelligence. Ce sont les différents états populaires d’un empire qui font sa grandeur, secret qui échappe à la plupart des princes. On voit sur la surface de la terre les empires succédant aux dominations : les lettrés déplorent la fin du Mahal, la destinée fatale des Jamidi. Mais les peuples sont-ils morts ? N’ont-ils pas repris leurs travaux anciens, et recherché d’autres choses utiles et bonnes, jusqu’à ce que, leur pérennité aidant, soient revenus d’autres Mahal et d’autres Jamidi ? Quand les sages et les grands auront compris les secrets des peuples, s’il est dans leur condition de les comprendre, alors peut-être pourront-ils établir des empires plus solides et plus justes qui, proches de la perfection du diamant, seront aussi proches de son éternité.

Nobles shahodawdeh, j’ai vu comment dans les conseils il fallait dire « Mettons le feu à cette ville » et « Teignons de rouge cette vallée ». Aujourd’hui, je me souviens de la lutte que nous menâmes autrefois, à Jama Vat, contre les effets de ces conseils.

J’ai connu en l’inan Marbouk un homme circonspect. Il faisait surveiller la région par ses bouviers, et lorsqu’il apprit que plusieurs villages avaient été pillés et embrasés par la bande de Goulanga, un homme au service du Khaqan, et que le nôtre courait risque du même préjudice, il appela dans le vestibule de sa demeure les Pères et les Aînés. Comme j’étais dans sa maison en qualité d’aide forgeron, je pus entendre ce qui se dit alors. « Le féroce Goulanga marche vers Ray Qanun où le Khaqan va livrer bataille. Il brûle tous les villages qui se trouvent sur sa route. Je sais à présent qu’il s’approche du nôtre et il voudra exercer la cruauté de ses hommes sur nous. Ne lui offrons pas cette chance. Quittons le village sans nous encombrer de rien, et restons dans les champs jusqu’à ce qu’ils s’en aillent. Ils détruiront nos maisons et nos biens, mais c’est ce qu’ont fait aussi par le passé orages et incendies. »

Ce discours déplut aux Pères et aux Aînés, car on était fort ombrageux à Jama Vat. L’inan et ses gens s’en furent sous les quolibets, tandis que tous se déterminaient à opposer une farouche résistance au « voleur Goulanga ». Quelle affliction, mon père, quand je te revois, plein d’une hardiesse périlleuse, et mon frère, qui refusais de t’enfuir en dépit de la nuit où tu étais ! Et moi, comme les autres, je m’exaltai, je taillai des pierres, je les fixai fermement à des manches de plaqueminier, je fis des faisceaux, des hachettes. Nous étions assurés de tuer un grand nombre de « voleurs » et de faire détaler tout le survivant. Pour ma part, je souhaitais ardemment de supprimer moi-même Goulanga et d’arracher en guise de trophée son cœur et ses bourses, ainsi que je l’avais vu faire à des fauves. Ma confiance était fondée partie sur la rage, qui nous enivre d’une force que nous n’avons pas, partie sur le souvenir des dangereuses battues que les hommes du village avaient quelques fois mené et au cours desquelles ils avaient fait montre d’une extrême valeur, autant que je pouvais en juger.

Mais si les poètes appellent « fauves » des hommes féroces et dotés de la cruelle malice propre à leur nature, ce ne sont pas des fauves, et il est vain de vouloir les assaillir comme on chasse des bêtes carnassières. Les hommes, en effet, sont plus atroces et plus indomptables. Peut-être d’ailleurs Goulanga et ses hommes fussent-ils venus, comme le présumait l’inan, deux jours plus tard, ils eussent trouvé le village désert, les hommes du village ayant mieux pensé aux choses. Hélas, le soir même, alors que nous nous livrions aux paisibles activités vespérales, de longs hurlements et le tonnerre innombrable des sabots retentirent de toutes parts, et les pillards dévalèrent la grand rue en lançant de grandes torches sur les cabanes. Cela me surprit, car je croyais qu’ils en voulaient à nos biens. Mais ce n’était pas le moment de méditer. Des nappes de poussière plongèrent les âmes dans une brume d’horreur. Les villageois étaient emportés, tels des veaux taraudés par un taon et se débattaient sous les coups, désespérés par une cruauté d’une si infernale allégresse. Je bondis de notre misérable hutte sur pilotis et, sans considérer ce que faisait ma famille, sans écouter les cris de ma mère qui voulait me retenir, je me saisis du sac qui contenait mes armes et descendis aussi rapidement que le feu qui courait dans mes veines.

L’incendie et l’âcre fumée enveloppaient les lieux. Je discernais des ombres évanescentes, et percevais des clameurs et des gémissements, de longues lamentations de femmes et les pleurs fragiles des enfants. Soulevé par une fureur irrépressible, j’étais dévoré du besoin de tuer. Je courais avec mon petit sac en bandoulière, une de mes rudimentaires sagettes à la main. J’étais déjà venu à bout, avec cela, de rats, de renards, de servals. Soudain, je vis un pillard étreindre une femme, et avant de songer à ce que je faisais, je vis ma sagette se ficher en vibrant dans son dos nu et un sang noir s’écouler comme de l’eau d’une fontaine. Ravi et transporté d’aise, je me détournai aussitôt en quête d’une autre victime, sans plus me préoccuper de lui. Plusieurs autres brigands tombèrent sous mes faisceaux. Ceux-là du moins n’auront pas couru leur chance à Ray Qanun ni goûté aux trésors de la victoire. La nuit était tombée, mais les flammes jetaient sur la scène une horrible et éclatante lumière. Toutes mes sagettes, à part quelques unes qui s’étaient égarées dans l’air, avaient trouvé un destinataire. Alors je revins en courant vers la maison.

Triste spectacle ! Comme toutes les maisons sur pilotis, la nôtre s’était effondrée dans le limon. On ne la distinguait même pas dans l’eau blême. Des femmes tremblantes m’entourèrent et me dirent que, selon le décret du ciel, ma vénérable mère avait été aspirée sans recours par la vase ; que des brigands s’étaient disputés mon frère, dont la grasse corpulence semblait être, à leurs yeux, digne de l’office d’un eunuque ; mais qu’un autre décret du ciel voulut qu’ils s’aperçussent qu’il était aveugle, et qu’une lame lui transperça aussitôt l’estomac ; que le même décret, sans doute, voulut que mon père, ainsi que plusieurs autres vieillards dont on n’espérait rien tirer, eût la tête rompue par une masse de fer, et que, pour combler mes deuils, ma sœur subit une préjudiciable décollation du crâne, parce qu’elle s’évertuait à défendre une pudeur et une chasteté qui, en d’autres temps, ne furent ni attaquées ni même menacées. Ainsi fut scellé le sort de ma famille entière. Et en versant des larmes amères, je compris que le butin dont les brigands voulaient s’emparer n’était nullement nos possessions, mais nos personnes mêmes. Je résolus de les priver de cette satisfaction, quant à ce qui me concernait, et, sourd aux objurgations des femmes qui me conseillaient de ne plus résister au destin, je tournai les talons et tentai de prendre la fuite vers la forêt obscure, tentative qui eut un terme rapide et infortuné, puisque je fus soudain enlevé de terre par deux bras vigoureux et projeté vers un large réseau qui enserra mes membres pour me réduire en un moment à l’impuissance et à la captivité. C’est dans cet état que, pleurant à chaudes larmes, je contemplai l’incendie qui anéantissait avec impartialité tout ce qui fut, jusque là, ma vie et dissipai mes espérances en noires fumées.

Nous ne fûmes pas nombreux à jouir du sort enviable d’esclaves de brigand, et le partage fut vite fait. J’échus à un homme qui portait le nom de Sarma Goloum et qui m’avertit qu’il n’avait pas besoin d’esclave, que si j’essayais de m’échapper il me tuerait immédiatement pour ne plus avoir d’embarras, et que son intention était de tirer de moi un bon prix dans le premier marché qu’il trouvera sur sa route. Je n’avais donc, me conseilla-t-il, qu’à me tenir tranquille, et j’aurais peut-être la chance d’être acheté par quelqu’un qui se souciera de me bien traiter. Durant tout le temps que nous fûmes ensemble, Sarma Goloum me traita avec le soin d’un bon marchand pour sa marchandise, et montra même quelques signes de bienveillance. Je ne savais où nous allions, mais nous marchâmes des jours et des jours. Quelques fois, un autre méfait accroissait notre nombre. Enfin, nous arrivâmes dans un caravansérail où nous fûmes vendus, ensuite de quoi la troupe pernicieuse s’éloigna au galop, avec de grandes clameurs guerrières.

Les marchands qui nous avaient acheté prirent des directions différentes. Mon nouveau maître m’attribua un âne dans une caravane et nous marchâmes très longtemps vers le ponant, dans un désert de pierre rouge. Une nuit, comme le ciel pâlissait à l’est, nous descendîmes lentement une hauteur et découvrîmes progressivement l’énorme spectacle d’une grande ville noyée dans ses vapeurs matinales, et, plus loin, d’une plaine lumineuse et infinie qui, m’apprit-on, était la mer. Un bruit sourd montait de Suleimen, le grand emporium de la côte de Shangri. C’était la première fois que je voyais ces deux merveilles de l’univers, une grande ville et la mer, et la ville m’étonna encore plus que la mer par tout ce qu’elle offrait à la vue, à l’oreille et à l’esprit. J’en oubliai momentanément mes épreuves.

A peine étions nous entrés dans cette ville, cependant, qu’on nous enferma dans une grande halle de pierre et de bois, plongée dans les ténèbres et qui me parut le royaume du silence et de la désolation. Des meurtrières percées haut, à ras du toit, laissaient filtrer quelques tremblants faisceaux obliques et pâles de lumière. Quand mon œil se fut fait à la pénombre, je vis qu’il y avait là une multitude de gens rassemblés en groupes sur des lambeaux de nattes. Debout contre un pilier, j’essayai de trouver des raisons de me réjouir de mon sort actuel et de contenir la douleur qui opprimait mon cœur. Mais j’avais même perdu de vue ceux de mes concitoyens qui partageaient mes peines, je ne savais vers qui me tourner.

Quelqu’un pourtant était à côté de moi et il me dit tout d’un coup en souriant avec amabilité, en dépit de ses dents gâtées : « Mon pauvre enfant, il est clair que tu ne resteras pas longtemps dans cet endroit. » Je regardais avec attention celui qui venait de m’adresser ces paroles qui, d’après le ton sur lequel elles avaient été émises, tendaient visiblement à me réconforter. C’était un homme qui paraissait le même âge et la même corpulence que mon pauvre frère et dont le visage et les manières exprimaient la plus grande douceur et le charme le plus engageant. Avec un léger effort, je parvins à sourire et il prit aussitôt mon bras pour m’assurer, d’un air riant, que je ne tarderai pas à être vendu et que mon acquéreur sera sans aucun doute une personne disposant d’une grande fortune et goûtant les fantaisies et les affiquets, si bien qu’il ne craignait rien à prédire et à parier que je serai très bientôt « la perle d’un palais, car, mon pauvre enfant, tu as la plus belle peau, le plus bel air et le regard le plus clair qui se puisse voir dans cette honnête maison. » Et ayant dit ces paroles pour moi étranges, bien que flatteuses, il gloussa de plaisir et écouta cordialement les questions que je ne pus m’empêcher de lui poser. « Cet endroit ? Disons que c’est un endroit où l’on mange. Nous allons passer une bonne semaine à manger, afin d’être présentables le moment venu. C’est l’étape la plus agréable. » Je songeai aussitôt que si cette étape était agréable, elle ne me semblait pas indispensable en ce qui le concernait. Mais gardant cette réflexion pour moi, je lui demandai encore : « Vous êtes déjà venu ici ?  » Il répondit par l’affirmative, ajoutant qu’il avait été vendu à Suleimen au moins six fois, et il se crut obligé de me renseigner sur les prix qui étaient pratiqués en ce moment, ce qui était un chapitre si insipide que je cessai de l’écouter.

Nous passâmes en effet la semaine à faire bonne chère. Habitué que j’étais à la diète villageoise, les victuailles qu’on nous servait me parurent des mets de roi bien que ce ne fut au vrai que viandes fumées, rudimentaires galettes et fruits trop mûrs. J’avouai à mon ami Siramarut – car tel était son nom – que je n’avais jamais aussi bien mangé de ma vie. « Tu rapporteras à ton maître le centuple de ce que tu lui as coûté en nourriture. Et tu mangeras bien mieux, ensuite, du moins si tu n’as pas le malheur d’avoir comme maîtres, comme ce fut mon cas, un déplorable vieux ménage sans enfant, adepte de la piété et de la continence. Dans une situation si regrettable, je te conseillerai de tourmenter tes maîtres, de la façon la plus innocente pourtant, jusqu’à ce qu’ils n’aient de cesse de se débarrasser de toi. Tu seras alors revendu et échapperas au sort le moins enviable qui soit, celui de périr de faim tout le jour durant. » Et il m’observa avec un air de gravité pour bien imprimer ces propos dans mon esprit.

J’eus encore bien d’autres conversations avec Siramarut. Plus le temps passait, plus il montrait de l’admiration pour mon apparence physique. Il me répétait sans arrêt sa conviction qu’un avenir radieux de favori d’une grande maison m’attendait, et il semblait que le respect avec lequel il me considérait anticipait sur le luxe et l’opulence sensuelle dont il me voyait environné dans un proche avenir. Le résultat fut qu’avec la présomption propre à mon âge je finis rapidement par admettre que ma destinée était des plus enviable, et, confiant et orgueilleux, me mis à considérer de haut mes compagnons d’infortune et à me comporter en prince, tel que du moins je m’imaginais un prince. Et plus je déraisonnais de cette façon, plus Siramarut trouvait des raisons de m’encenser, d’éclater en rires admiratifs et en paroles mielleuses.

 

Par Rahim SAMINE

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