L’Afrique de l’Ouest et les migrations capitalistes. Deuxième partie: sous le signe de John Rawls (Essai)

Cette deuxième partie de l’essai sur les migrations capitalistes peut sembler une digression par rapport au thème principal. Néanmoins, cette espèce de détour a paru nécessaire pour comprendre le processus historique (« archéologique ») qui a conduit les États d’Afrique de l’Ouest à imaginer leur région comme un ensemble de territoires séparés en dépit de l’incontrôlable vigueur des flux migratoires à travers ces territoires. On reviendra au thème dans une troisième partie de l’essai – mais ici, l’œuvre de John Rawls The Law of Peoples est exploitée (de façon pour le moins acide, d’ailleurs) pour fournir un raccourci permettant d’éclairer, sans entrer dans tous les détails, les principes du comportement initial de ces États.   

La base principale de l’État-nation n’est pas la population, mais le territoire, matérialisé non par son substrat, mais par ses limites – la frontière. Sans le territoire, la nation ne se réalise pas. Rien, par exemple, n’explique mieux la grande tragédie moderne de la Palestine et d’Israël. Pour se réaliser à travers la territorialité, une nation pense nécessaire d’empêcher une autre nation de se réaliser par le même moyen – et dans le monde moderne, un tel empêchement est un arrêt de mort politique, puisque nous avons perdu l’art de combiner des entités politiques disparates, irregulare aliquod corpus et monstro simile (« au corps irrégulier et semblable à un monstre »), suivant le propos de Samuel Pufendorf sur le Saint-Empire romain germanique (propos écrit, ce n’est pas un hasard, en 1667, époque où les « États réguliers », i.e., ce que nous appelons aujourd’hui les États-nations ou les États modernes, devenaient une norme, en particulier sur le fronton atlantique de l’Europe). La territorialité « responsabilise » aussi les dirigeants d’une nation sur la manière dont ils gèrent le territoire, et la population qui y vit – mais le territoire d’abord. Ce primat du territoire dans le triptyque foucaldien « territoire, sécurité, population » se remarque, par exemple, par contraste avec la situation qui prévalait en Afrique de l’Ouest avant l’ère moderne.

Si les entités souveraines qui avaient une taille respectable – des États-cantons, pour reprendre la formule de Delafosse, aux États de style impérial – qui s’étaient formées au cours des siècles passés avaient bien une assise territoriale, celle-ci ne devait son effectivité qu’aux communautés qui y vivaient. Le territoire était gouverné à travers la population, non la population à travers le territoire. Cela se voit en particulier à travers les faits de conquête qui, ici, comme ailleurs, étaient à la base de l’expansion territoriale des grandes entités souveraines : la terre demeurait toujours la possession de ceux qui avaient été conquis, et qui, en se soumettant, entraient en même temps dans un pacte de partage du pouvoir avec le conquérant dans leur espace territorial. La conquête n’entraînait pas la domination, simplement une forme de suzeraineté. Il ne faut pas voir là, d’ailleurs, une sorte d’exception africaine, mais plutôt la forme, donnée par le contexte africain (en tout cas ouest-africain) de pratiques qui prenaient d’autres formes ailleurs. Par exemple, en Europe, les territoires souverains se constituaient aussi par des actes de suzeraineté, par la soumission de « provinces » (mais Jean Bodin parle de « collèges »[1], en un sens analogue aux communautés africaines) au souverain. Il est vrai qu’en Europe, ce principe d’agrégation basé sur le pluralisme communautaire était contesté aussi bien par les monarques qui essayaient d’établir leur droit souverain que par les intellectuels comme Bodin justement. En France, entre l’édit de Montils-les-Tours (1454) et le processus de « réformation de la coutume » (en gros, au cours des trois dernières décennies du XVIe siècle), les coutumes se sont retrouvées figées dans l’écrit, puis codifiées sous égide de l’administration royale, enfin mises en cohérence (« conférence des coutumes », selon les termes de Pierre Guesnoys en 1596 ; « concordia et unione consuetudinem Franciae », concorde et union des coutumes de France, selon ceux de Charles du Moulin en 1546) – avec, comme résultat éminent, la substitution de la notion de territoire (le territoire où s’exerce la souveraineté du roi de France) à celles de « ressort » ou « détroit » de la coutume. Comme le notent Martine Grinberg et Simone Geoffroy-Poisson dans une étude consacrée à la réformation des coutumes de Paris et de Montfort-L’Amaury, « la notion même de territoire [était] anachronique [dans le contexte d’émergence des coutumes], car ce qui préva[lait] alors, [c’étaient] les relations de personnes et les formes d’exercice du pouvoir », qui se matérialisaient donc à travers ces concepts de ressort et de détroit (M. Grinberg et S. Geoffroy-Poisson, « Rédaction des coutumes et territoires au XVIe siècle : Paris et Montfort-L’Amaury », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012/2, p. 9). En Afrique de l’Ouest, de tels processus n’ont pas eu lieu, et le détroit des coutumes a tendu à limiter le pouvoir législatif des souverains, ce qui correspondait aussi au primat des communautés (« population ») sur le territoire. Il faut remarquer à cet égard d’ailleurs que bien que les États postcoloniaux de cette partie du monde aient formellement adopté la logique territoriale qui s’était imposée en France dès le XVIe siècle (et en Angleterre encore plus tôt, avec la formation du « droit commun », de la Common Law), la logique ancienne n’a pas pour autant disparu et s’impose par bien de biais à « l’État moderne », « régulier ».

Mais pour reprendre le fil du propos, on résumerait bien certaines implications clef de ce territorialisme moderne – et de sa logique de la gestion de la population à travers le territoire – en se référant à la pensée du philosophe américain John Rawls (1921-2002). En effet, Rawls s’est fait le coryphée de cette logique dans son essai sur « le droit des peuples », ou « des gens » (The Law of Peoples dans l’original anglais – encore qu’il me semble que, au vu de certains éléments de son texte sur lesquels on ne s’étendra pas ici, Rawls aurait été plus intellectuellement honnête s’il avait dit « The Law of Nations »).

Rawls explique que si un peuple, ou une nation doit en effet son territoire à des « circonstances historiques », elle ne mérite d’en être propriétaire que si elle sait en prendre soin. Il développe à cet égard un argumentaire aux accents on ne peut plus libéraux – je traduis : « Autant que je sache, la pertinence de l’institution de la propriété réside dans le fait que si l’on ne confère pas à un agent donné la responsabilité de l’entretien d’un bien et le risque de souffrir de sa perte s’il ne s’en occupe pas, le bien en question tend à se dégrader. Dans le cas d’espèce, le bien est le territoire du peuple et sa capacité à le faire vivre à perpétuité [c’est lui qui souligne] ; et l’agent est le peuple lui-même, en tant qu’il dispose d’une organisation politique ». Par suite, ajoute-t-il, un peuple « ne peut se défausser de son irresponsabilité dans l’entretien de son territoire et de ses ressources naturelles » en se livrant à la guerre ou à l’invasion migratoire. (The Law of Peoples, Harvard University Press, 2001, p. 28). Comme on l’indiquera plus loin, le choix de ces deux « exutoires » n’est pas innocent, puisqu’au moins un troisième comportement territorial « compensatoire », la mainmise stratégique sur des ressources situées dans un territoire étranger, est possible. Par « entretien du territoire », Rawls entend un certain nombre de choses, dont la responsabilité par la nation d’assurer « l’intégrité environnementale » du territoire et de maintenir une « taille de population » adéquate. La nation doit, d’une part, préserver autant que possible le bien territorial de dégradations non nécessaires tout en prélevant autant que faire se peut ce qui est nécessaire à sa subsistance ; et d’autre part contrôler son croît démographique de façon à ne pas excéder les capacités du territoire à la sustenter.

Ce raisonnement paraît irréfutable si l’on accepte le primat du territoire, comme le fait Rawls lorsqu’il explique qu’une nation est liée à perpétuité à son territoire, et est donc définie et déterminée par lui – dans ce qu’il lui est possible et raisonnable d’accomplir, tout comme dans sa réalité biologique même, à savoir, la taille de sa population. Comme Rawls présuppose que l’état du monde tel qu’il était au moment où il écrivait son livre (publié en 1993) devait servir de point de départ à ce primat de la territorialité, cela veut dire, par exemple, que la nation américaine peut continuer à croître en nombre au vu de l’immensité et des richesses de son territoire, mais la singapourienne est condamnée à demeurer une nation pygmée, au prix d’une limitation stricte des naissances et d’une exploitation super-efficiente de ses ressources (on compare ici des entités égales au point de vue de la prospérité matérielle, mais inégales à tout autre point de vue). En d’autres termes, le primat de la territorialité fait peu de cas de la géographie physique – curieusement – puisqu’il ignore les caractéristiques, contraignantes ou non, qui peuvent en dériver. Certaines populations hantent des déserts de sable ou de glace, d’autres gîtent dans des forêts pluvieuses tropicales ou au creux des montagnes, d’autres habitent des plaines verdoyantes au climat salubre, d’autres encore demeurent au cœur aride des continents, sous la pression de températures extrêmes. En dépit des arrangements que les hommes font entre eux, souvent d’ailleurs à travers des relations de pouvoir que Rawls se garde bien d’évoquer, les processus géo-climatiques incontrôlables, ou sur lesquelles les activités humaines (capitalistes) ont des impacts souvent néfastes, continuent et font fi des frontières. Et pourtant, du point de vue de Rawls on ne peut parler de « conditions défavorables » que si et seulement si les contraintes géographiques sont aggravées par le « manque », la « carence », au niveau de la nation (ici il use du terme « société »), des « traditions politiques et culturelles, du capital humain et du savoir-faire et, très souvent, des ressources matérielles et technologiques qu’il faut pour être bien ordonnée ». (Dans la terminologie philosophique de Rawls, « société bien ordonnée » renvoie à ce que le commun des mortels appelle « pays développé ». Le contraire des sociétés bien ordonnées sont ce qu’il appelle « les sociétés accablées », burdened societies, accablées par leurs propres carences et par les conditions dans lesquelles elles végètent). Ainsi, le déterminisme territorial ne constituerait pas une fatalité, puisque la nation peut parvenir à le maîtriser à travers l’acquisition de bonnes traditions politiques et culturelles, d’un capital humain avancé, etc.

Pour problématique que puisse être ce raisonnement, il y a plus. Rawls, et en fait tous ceux qui, comme lui, acceptent le primat de la territorialité, naturalisent le territoire, alors qu’il s’agit d’un artifice politique constitué par l’histoire (ce qu’il reconnaît d’ailleurs, mais pour l’ignorer, comme s’il y a effectivement eu ce qu’un écrit contemporain de The Law of Peoples qualifiait de « fin de l’histoire »). En particulier, le fait que le territoire soit un artifice implique que le sol lui-même sur lequel il s’érige est rarement isolé de celui où se matérialisent d’autres territoires. Dans bien des cas, des aspects majeurs du territoire (un fleuve, un gisement de ressources naturelles) est partagé avec d’autres pays ayant un territoire adjacent. Les territoires prennent forme dans un espace commun qui, de proche en proche, recouvre en fait la terre entière, si bien qu’elle est, comme l’a affirmé Rousseau, la propriété du genre humain (certains diraient, aujourd’hui, du tout vivant). A cet égard, le territoire est toujours une usurpation, mais l’usurpateur bien loti ne peut l’admettre, et opposera, comme le fait Rawls, ses efforts d’entretien et d’amélioration à toute contestation possible – que le penseur américain n’envisage d’ailleurs même pas.[2] La philosophie n’est pas aussi indépendante de l’expérience vulgaire et des perceptions quotidiennes que les philosophes veulent bien le croire, et si Rawls avait été le citoyen d’une petite île bondée et non d’un vaste territoire aux dimensions sous-continentales, ses vues sur le territoire et la population auraient sans doute été légèrement différentes de ce qu’elles sont.

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D’une manière plus générale, la vision de Rawls reflète la commode naïveté du conservatisme des privilégiés : puisque l’ordre régnant m’est favorable, c’est qu’il est bon. Cela se voit par le fait que Rawls reprend à l’identique la conception des relations internationales du Département d’Etat américain en substituant simplement au franc vocabulaire gouvernemental de Washington son propre lexique doucereux d’ancien aspirant aux études théologiques de l’Eglise épiscopale américaine. Par ailleurs, à l’instar du Département d’Etat, Rawls ne fait aucune allusion aux relations de pouvoir qui sous-tendent cette hiérarchie cosmopolitique, qui apparaît ainsi comme une donnée naturelle de l’ordre des choses et du monde. Cela rend sa philosophie inutile au point de vue de la compréhension de l’ordre du monde – et comme tel est le but principal de toute philosophie, cela la rend inutile tout court, au moins en tant que philosophie. Car, en tant que discours sur l’état apparent du monde, cette pensée contribue au discours hégémonique de l’ordre international régnant, depuis au moins 1945, même si elle est plus directement inspirée par le contexte des années 1990. Par exemple, si Rawls définit ce qu’il appelle l’« État hors-la-loi » (et cette catégorie dépareille d’ailleurs de façon révélatrice[3] sa taxonomie, puisqu’il ne s’agit pas là d’une « société » ou d’un « peuple » comme pour les autres catégories, mais bien d’un État) comme celui qui se défausse de ses responsabilités territoriales en agressant ses voisins, c’est qu’il pensait à l’Irak de Saddam Hussein, l’« État voyou » (du lexique gouvernemental américain) par excellence du début des années 1990, qui avait violé l’ordre international (dans la terminologie rawlsienne, « la structure internationale fondamentale ») à travers l’occupation armée du territoire koweitien ;  et son rejet des migrations vise les pays sous-développés ou « sociétés accablées » qui n’ont pas le droit d’imposer aux « sociétés ordonnées » les conséquences de leur incurie. Il ne peut s’agir que de cela, dès lors que, dans la répartition des vices et des vertus constatées par lui, Rawls rejette le poids de l’histoire et minimise les facteurs géographiques et géopolitiques au profit des seules situations contingentes. A cet égard, si l’on tirait toutes les conséquences de cette pensée, un état comme Israël, qui est né à la fois de l’invasion migratoire et de l’occupation armée, n’aurait pas le droit d’exister. On ne peut imaginer quelqu’un comme Rawls accepter, ou même prévoir, une telle conséquence, ce qui en dit long sur l’orientation idéologique de ladite pensée.

L’intérêt de la pensée de Rawls est qu’elle formalise de façon élégante et parcimonieuse la superstructure idéologique de l’ordre internationale, ou, pour mieux dire, son hégémonie culturelle. Cette formalisation apparaît le plus clairement au niveau de l’énoncé des huit principes qui ordonnancent sa « structure internationale fondamentale » :

 

  • Les peuples (nations) sont libres et indépendants, et leur liberté et indépendance doivent être respectées par les autres peuples
  • Les peuples doivent se conformer aux traités et autres engagements
  • Les peuples sont égaux et sont des parties dans les accords qui les lient
  • Les peuples doivent respecter l’obligation de non-intervention, sauf lorsqu’il s’agit de réagir à de graves violations des droits humains
  • Les peuples ont le droit de la légitime défense, mais non pas celui d’initier une guerre pour des raisons autres que la légitime défense
  • Les peuples doivent honorer les droits humains
  • Les peuples doivent respecter certaines restrictions spécifiques dans la conduite de la guerre
  • Les peuples ont le devoir d’assister d’autres peuples subsistant dans des conditions défavorables qui les empêchent d’avoir un régime politique et social juste et décent.

 

Il s’agit ici d’une description de l’ordre apparent du monde, et d’un appel aux nations à se conformer à cet ordre apparent, comme si cela suffisait à lui conférer ainsi substance et réalité. Le fait est que cet appel fait sens. Par exemple, en ce qui concerne le cas des pays d’Afrique de l’Ouest, en devenant indépendants entre 1957 et 1960, il s’est bien agi pour eux d’acquérir la liberté par rapport à d’autres nations, l’égalité avec d’autres nations – en particulier avec les nations qui avaient gouverné leurs populations durant l’époque coloniale – et l’obligation de respecter le code de conduite des États-nations. Ce code de conduite n’est pas toujours exactement le même. Celui qui inspire Rawls est un code de conduite libéral traduisant le triomphe, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, du camp occidental (américain) et la fin de la Guerre froide – d’où l’insistance sur les « droits humains », alors que le code de conduite des années 1960 insistait plutôt sur les « droits économiques et sociaux », soit suivant la vulgate sociale-démocrate dans le camp occidental, ou marxiste-léniniste dans le camp soviéto-chinois. L’idée que les États devaient promouvoir le développement économique et social des populations était d’ailleurs devenue hégémonique avant les indépendances, dès 1945. En Afrique de l’Ouest, elle avait trouvé une première expression dans l’élaboration, par le gouvernement français, de plans quinquennaux dans le cadre du Fonds d’Investissement pour le Développement Économique et Social (FIDES) des Territoires d’Outre-Mer (nouveau nom des colonies après 1945 – et notez l’usage du mot « territoire », qui aura des traductions institutionnelles, comme par exemple l’Assemblée Territoriale, les élections territoriales, les coalitions interterritoriales, etc., toutes formulations dans lesquelles l’adjectif « territorial » sera remplacé par « national » après 1960) ; et par l’adoption, par le gouvernement britannique, de lois sur le développement et le bien-être des colonies (« Colonial Development and Welfare Acts ») en 1929, 1940, et 1945.

Pour bien comprendre la suite de l’histoire, il convient de rappeler que les colonies ouest-africaines de ces deux États ouest-européens avaient été créées sur la base de leurs capacités à gérer elles-mêmes, financièrement, leur territoire assigné, et sa population. En somme, elles avaient été créées suivant la logique territoriale du « droit des nations », et paradoxalement, leur droit à la réalisation nationale par le territoire était à la fois créé et limité par leur condition de dépendance politique. Elles étaient responsables du bon soin à prendre de leur territoire, mais elles n’avaient pas le pouvoir d’orienter cette responsabilité, lequel appartenait à l’État métropolitain, convaincu que les habitants des colonies ne disposaient pas des « traditions politiques et culturelles, du capital humain et du savoir-faire et, très souvent, des ressources matérielles et technologiques » leur permettant de l’assumer librement. Dans l’espèce de charte élaborée par Rawls dans son concept de structure internationale fondamentale, les nations mieux loties à ces égards ont le devoir d’assister celles qui sont défavorisées, mais ce devoir n’était pas reconnu par les métropoles coloniales qui, tout en justifiant leur domination sur l’arriération matérielle des colonisés, ne se sentaient nullement tenues de mettre fin, par la dépense de leurs propres ressources, à ladite arriération. Il en était ainsi du fait des liens paradigmatiques existant entre le libéralisme et le capitalisme. Pour comprendre cet état de fait, on pourrait le comparer à un autre fait colonial basé sur des liens paradigmatiques très différents, celui de la Réduction (colonie établie par une mission catholique) du Paraguay, au XVIe-XVIIIe siècles. Bien que la colonie créée par les Jésuites dans ce contexte avait dès le départ visé à s’intégrer dans les flux du système commercial mondial qui obéissaient déjà aux principes du capitalisme, elle avait été établie uniquement dans le but d’apporter aux Indiens du Paraguay la protection physique, la prospérité matérielle, et le message de l’Évangile, suivant les prérequis pastoralistes – pour reprendre la formule de Michel Foucault – du christianisme primitif, et non d’après la « raison d’économie » centré sur le self-interest du capitalisme moderne. En d’autres termes, l’intérêt des Indiens – tel qu’entendu, bien sûr, par les Jésuites, ce qui implique qu’il s’agit effectivement là d’une logique coloniale – était la seule justification de l’entreprise. L’aide au développement peut être vue comme une forme laïque d’une entreprise de ce genre, mais elle apparut dès le départ comme en porte-à-faux avec les principes capitalistes du colonialisme (et, en réalité, de l’époque actuelle également).

En Grande-Bretagne, Joseph Chamberlain, qui fut ministre des colonies de 1895 à 1903, développa la théorie de la métropole coloniale comme « propriétaire foncier » et des colonies comme des « domaines » (« estates ») requérant des investissements de la part du propriétaire pour être véritablement utiles aussi bien audit propriétaire qu’aux résidents des domaines. De cette façon, Chamberlain espérait prendre appui sur le principe du souci de l’intérêt égoïste, qui est au cœur de la moralité capitaliste, pour amener l’opinion publique britannique à adhérer à ce qu’on appellerait aujourd’hui l’aide au développement. Sa rhétorique contient d’ailleurs les premiers éléments du discours de l’aide au développement, quoique colorés par la culture impérialiste qu’il avait embrassée (Chamberlain était, par le passé, un anti-impérialiste notoire) – je traduis : « Je considère nombre de nos colonies comme se trouvant dans l’état de domaines non développés, des domaines qui jamais ne pourront se développer sans l’assistance Impériale. Il me paraît absurde d’appliquer à des pays sauvages les mêmes règles que l’on applique aux portions civilisées du Royaume Uni… J’ai déjà eu vent de cas de colonies qui ont été des colonies britanniques peut-être pour plus de cent ans, et où, jusqu’à ce jour, le règne britannique n’a absolument rien fait ; et si nous les quittions aujourd’hui, nous les laisserions dans le même état où nous les avions trouvés. Comment donc peut-on s’attendre à ce qu’un quelconque commerce puisse se développer avec de tels endroits, que ce soit à leur avantage ou au nôtre ? Je suis prêt à considérer moi-même avec beaucoup d’attention, et si cela me satisfait, à soumettre avec confiance à la Chambre tout cas qui se présenterait, et dans lequel, à travers un investissement judicieux de fonds britanniques, ces domaines qui appartiennent à la Couronne britannique, pourraient être développés au profit de leur population et au profit de la population plus large qui vit au-dehors. » (Débats de la Chambre des Communes, 4ème Série, Vol. 36, cité par E. R. Wicker, « Colonial Development and Welfare, 1929-1957 : The Evolution of Policy », dans Social and Economic Studies, 7/4, 1958, pp. 172-173).

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La tournée du domaine

Mais en dépit de ce propos tactique de leur ministre, les Britanniques n’en vinrent jamais à considérer que les colonies étaient simplement des « portions sauvages » du Royaume-Uni, et non des pays étrangers mis sous dépendance pour le profit, avant tout, des Britanniques ; pas plus d’ailleurs que les Français, en dépit des théories assimilationnistes qui proposaient la même vision sur des bases culturelles plutôt que commerciales.

Le résultat fut que, par la force des choses, les habitants des territoires colonisés développèrent effectivement une conscience nationale politiquement distincte de celle de la métropole, et fondée sur le territoire dont il leur revenait de financer le développement. Par suite – et là se trouve la source logique de l’aspiration à l’indépendance – ces habitants voulaient que la responsabilité qui leur avait été attribuée à travers la création de colonies soit soutenue par le pouvoir de l’assumer librement. Être responsable d’un bien sans décider librement de la manière de le gérer était un contre-sens. Bien entendu, progressivement, les métropoles en étaient arrivées à l’idée qu’il était de leur responsabilité de financer le « développement économique et sociale » des territoires coloniaux, processus qui avait atteint son aboutissement en 1945. Mais cette responsabilité ne fut jamais pleinement acceptée. C’est par exemple à cette époque – et parce que les territoires coloniaux étaient perçus comme étrangers à celui de la métropole, y compris au plan formel[4] – que s’est établie la distinction entre le domaine de l’aide au développement, focalisée sur les équipements et la santé publique, et celui de l’administration, qui concerne la fonction publique, l’éducation, les politiques publiques et les dépenses dites de souveraineté, toutes chose qui n’ont pas vocation à être soutenues par l’aide au développement (en théorie, bien entendu, car en pratique cette frontière est parfois violée, en général pour des raisons de relations bilatérales ayant une valeur géopolitique).

Du coup, les anciennes colonies ouest-africaines sont devenues indépendantes en 1960 sous la forme de « sociétés accablées » (adjectif plus poli, ou peut-être simplement plus 1990 que celui de « sauvage » utilisé par Chamberlain un siècle plus tôt) responsabilisées pour gérer leurs territoires au mieux de leurs très humbles ressources, afin de construire des nations économiquement et socialement développées, ou, pour utiliser le vocabulaire de Rawls, « bien ordonnées ». Cette responsabilité s’est traduite par la quête de l’assise territoriale permettant de définir la nation – et donc qui possède le droit de participer à et de profiter du processus de développement – et de délimiter son en-dedans et son au-dehors. Si, vers la fin des années 1950, il y a eu quelques tentatives d’ailleurs pas aussi futiles que leur échec ne le laisse croire de façon rétrospective, de briser ce fatum territorial pour mettre en place une fédération (interterritoriale) ouest-africaine, à partir de 1960, l’idée de territoire et de population territorialisée s’est imposée en Afrique de l’Ouest sur la base des anciens districts coloniaux. Les années 1960 et 1970 furent, du coup, marquées par les tentatives de mettre en place des barrières frontalières à travers toute la région, non pas par hostilité à l’égard du voisin – comme de récurrentes opérations d’expulsion des étrangers proches le suggèrent – mais en vue de « construire la nation ». Ce faisant les nouveaux États ouest-africains s’inscrivaient dans l’ordre international, acceptaient l’hégémonie culturelle de l’idée stato-nationale (« le droit des peuples »), et parachevaient la longue évolution planétaire commencée sur le fronton atlantique de l’Europe vers le XVIe siècle, et qui était parvenue, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à faire vivre tous les hommes sous l’égide d’une entité politique identique, l’État-nation.

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Cependant, comme on le verra dans la troisième partie de cet essai, l’adhésion formelle à une idée ne signifie pas sa traduction dans la réalité, et la géographie des flux migratoires va donner à ces entreprises de construction nationale un « sous-sol » de circulation des populations qui les forcera à s’assouplir sans pour autant renoncer à un projet qui possède la vigueur et l’inertie de la Norme. On verra également comment l’Europe, continent hyper-territorialisé, essaie de revitaliser la territorialisation de l’Afrique de l’Ouest afin d’amener ses États à contrôler sinon la taille de la population, au moins son mouvement.

 

Par R. IDRISSA

[1]Bodin, qui d’ailleurs use aussi de ce terme de « communauté » (et de « corps ») définit le collège comme une « communauté civile » dérivant, par expansion multiplicative, des « communautés naturelles » que sont les familles. En somme, il s’agit de clans, de tribus, de communautés liées par des règles d’association (des coutumes).

[2]Rousseau l’a fait pour lui – pour ainsi dire, à l’avance : « Ceux-mêmes que la seule industrie avoit enrichis ne pouvoient guère fonder leur propriété sur de meilleurs titres. Ils avoient beau dire : « C’est moi qui ai bâti ce mur ; j’ai gagné ce terrain par mon travail. – Qui vous a donné les alignements, leur pouvoit-on répondre, et en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens d’un travail que nous ne vous avons point imposé ? Ignorez-vous qu’une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il falloit un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune ce qui alloit au delà de la vôtre ? » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes).

[3]Il s’agit là encore du fait qu’il s’inspire du discours de Washington – où l’on parle en effet de « nations sous-développées » mais pas de « nations voyous ».

[4]Naturellement, il y avait le cas compliqué de l’Algérie, où le territoire était conçu comme faisant formellement partie du territoire métropolitain, mais la majorité de la population était traitée comme étrangère. Une telle incongruité ne pouvait pas durer bien longtemps.

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