Démocratie élitaire en Afrique, I: question d’adjectifs

Dans les années 1990, les politologues, observant la huntingtonienne « Troisième vague des démocratisations », se sont vite aperçus que les systèmes politiques issus de cet épisode historique ne correspondaient pas exactement à l’idéaltype de la démocratie libérale. Ils présentaient moult déficiences à la fois chroniques et structurelles, genre survivances de l’autoritarisme, clientélisme et corruption, interventions abruptes des militaires, etc., toutes choses qui, si elles ne remettaient pas le fait qu’un processus de démocratisation était bien à l’œuvre, aboutissaient à ce qu’elles étaient, par rapport à l’idéaltype, des « démocraties incomplètes », « mitigées », « limitées ». Cela a donné lieu à l’analyse de ce qu’on a appelé les « démocraties à adjectif », des systèmes démocratiques ou démocratisants affublés de qualifications en forme d’oxymores : « démocratie autoritaire », « démocratie néopatrimoniale », « démocratie militarisée », « proto-démocratie », etc. Il se développa sur la question un de ces débats byzantins dont les universitaires ont le secret. En gros, il s’agissait de saisir un phénomène dans lequel certains des éléments distinctifs de la démocratie libérale pratiquée par les sociétés capitalistes développées du monde occidental se retrouvaient mêlés à des éléments plus « louches » issus de sociétés qui n’avaient pas la même configuration qu’elles, i.e., qui n’étaient pas capitalistes développées et n’avaient pas la même histoire que les sociétés occidentales. Il y avait bien, dans ces démocraties à adjectif, des élections, ainsi que les institutions et lois conventionnelles organisant un système démocratique, mais il y avait bien peu de libéralisme dans leurs réalités effectives. De fait, ces démocraties semblaient surtout manquer d’un adjectif crucial : « libéral », un terme qui renvoie plus à des valeurs (donc à une culture) qu’à des procédures et à des processus.

Le libéralisme s’exprime par le sens, le goût et la pratique effectifs des libertés individuelles et de l’état de droit, non pas par leur simple proclamation officielle dans le « marbre constitutionnel » (un marbre, qui, bien souvent, ressemble d’un peu trop près à du plâtre). Certains analystes africains – peut-être plus prompts que leurs collègues occidentaux[1] à voir ou à admettre la signification de tels paramètres culturels – parlent parfois, à propos des démocraties locales, de « démocraties sans démocrates », c’est-à-dire, au fond, sans « libéraux ». Du coup, tout ce discours sur les démocraties à adjectif était, en réalité, un discours sur ce qu’elles n’étaient pas, c’est-à-dire sur la démocratie libérale. En même temps, ce discours n’était jamais clair sur ce qu’était la démocratie libérale, en dehors de quelques références normatives à ce qui en constitue l’idéaltype (élections libres et transparentes, état de droit, respect des libertés individuelles, etc.). C’est que le discours est lui-même libéral, et celui qui parle ne se nomme pas, ce sont les autres qui peuvent le nommer. Or les autres soit n’ont pas voix au chapitre (comme beaucoup d’analystes sophistiqués vivant dans les pays du Sud), soit ne parlent qu’à partir d’une posture subjective ou, disons (pour faire vite) pré-analytique. Ainsi, en Afrique, on entend parler vulgairement de « régime du Blanc » et de « démocratie à l’africaine ». Ces formulations mettent l’accent sur la culture (« Blanc », dans les parlers africains, ne renvoie pas à la race[2]) et soulignent une aliénation culturelle des Africains par rapport à un type de gouvernement issu d’une autre histoire que la leur. Mais parce qu’elles relèvent plus du ressenti (voire du ressentiment) que de la réflexion, le sens objectif d’une différence qui n’est pourtant pas purement imaginaire leur échappe. La Glorious Revolution de 1688, la Révolution américaine de 1776 (ou est-ce celle de 1865 ?)[3], la Révolution française de 1789, qui sont les événements fondateurs du régime libéral, ne font en effet pas partie (en tout cas pas directement) de l’histoire de l’Afrique. Seulement, cela suffit-il pour parler de « régime du Blanc » ? Après tout, ces évènements ne font pas non plus partie de l’histoire de l’Allemagne, pays européen pourtant et qui, longtemps, n’a guère offert un terrain fertile pour la croissance du libéralisme. De ce fait, il a pratiqué une voie qu’une certaine historiographie a longtemps qualifié de « spéciale » (Sonderweg, « voie particulière »), insinuant que ce refus du libéralisme est ce qui a mené l’Allemagne dans les ornières de l’autoritarisme bismarckien, wilhelminien et, finalement, dans le nazisme. L’Allemagne n’aura commencé à devenir libérale qu’en 1945, contrainte et forcée par les Américains.

De leur côté, les idéologues salafistes insistent sur la nature « séculière » (« laïque ») d’un régime « impie », voire « chrétien », et qui, dans tous les cas, fait obstacle à la suprématie de la Sharia. Au Nigeria, notamment, cette vision de la démocratie libérale comme étant un régime d’origine chrétienne est solidement enracinée parmi de larges sections de la population musulmane, pas seulement des salafistes. Cette notion ne tient, bien entendu, aucun compte du fait que les chrétiens fondamentalistes (protestants) et intégristes (catholiques) rejettent le libéralisme comme une incarnation de l’antéchrist et seraient entièrement d’accord, à son sujet, avec les salafistes. D’une manière générale, le siècle des Lumières, qui est souvent perçu comme le fons origo du libéralisme et de son impiété et coupable secularisme, n’a guère été une période faste pour le christianisme, qui faisait partie de « l’infâme » qu’un des prophètes les plus tonitruants du libéralisme naissant, Voltaire, appelait à « écraser ».

voltaire-pigalle-e1332177252710
Le Voltaire de Pigalle. Dûment armé du rouleau des prophètes…

La démocratie libérale a connu une autre appellation, plus analytique celle-là, et qui prévalait même – au moins dans les milieux intellectuels – sur ce qui est en usage aujourd’hui : démocratie bourgeoise.

Dans le jargon idéologique des régimes dits communistes de la période de la « guerre froide », la formule s’opposait à celle de « démocratie populaire ». La démocratie bourgeoise était supposée être purement « formelle », usant de constructions juridiques – comme ces libertés qui n’en étaient pas dès qu’on appartenait aux classes ouvrières, ou cet état de droit à géométrie variable qui dépendait de votre capacité à payer des avocats et à manipuler la confection des lois à travers le lobbying parlementaire – contrairement à la démocratie populaire, qui serait plus « réelle » parce qu’elle reposerait sur une participation égalitaire du peuple au pouvoir à travers des comités de travailleurs.

Mais la formule peut aussi renvoyer aux origines mêmes de l’usage du concept de bourgeoisie par Karl Marx. Si on lit bien Marx, la bourgeoisie n’était pas seulement une classe sociale, ou, en tout cas, elle a cessé de n’être qu’une classe sociale à partir des « révolutions bourgeoises ». Elle était aussi une culture (obsession du profit guidant le « progrès », c’est-à-dire l’innovation permanente dans une ambiance survoltée de prise de risque pour soi comme pour la société et, ajouterait-on aujourd’hui, l’environnement) et une organisation économique (contrôle du mode de production et possession des moyens de production par la bourgeoisie, système de domination sociale subjuguant le travailleur à travers le salariat). Elle était ce qu’on a fini par appeler « le capitalisme ». Avant que ce mot ne lui soit d’un usage courant, Marx se servait de « bourgeois » pour dire « capitaliste ». En ce sens, pour beaucoup de marxistes, qui n’usaient pas du discours idéologique des États communistes, « démocratie bourgeoise » était à peu près l’équivalent de « démocratie capitaliste ». De ce point de vue, le libéralisme n’est que l’idéologie du capitalisme, et parler de démocratie libérale revient à souligner la dimension culturelle de ce qu’on pourrait aussi bien appeler « démocratie capitaliste ». Formule  qui, pour ces analystes critiques, ne semble pas être moins un oxymore que les démocraties à adjectif.

Cette analyse plus sophistiquée de la démocratie libérale – analyse aujourd’hui ignorée par les politologues,[4] soulagés qu’ils sont de ne plus avoir à mettre en question leur cher idéaltype depuis la chute du mur de Berlin, qui apparaît ainsi comme une autre révolution bourgeoise – permet de mieux comprendre ce que n’est pas la démocratie libérale. Les politologues actuels – en tout cas ceux qui se disent spécialistes de questions de démocratisation – se focalisent sur l’aspect formel de la chose. En fait, ils font bien une différence entre ce qui est de forme et ce qui est de substance, mais d’une façon très différente des analystes marxistes. Comme tout leur discours se déploie sous le paradigme du libéralisme, ce qui est de forme relève simplement du procédurier et du processif (élections, fonctionnement des institutions, respect des libertés), toutes choses mesurables – tandis que ce qui est de substance relève de l’ineffablement culturel – souci de l’égalité homme-femme (mais pas tellement de l’égalité de classe), rejet des discriminations issues des cultures « traditionnelles », y compris chrétienne (discrimination de caste, homophobie, etc.), toutes choses difficiles, voire impossibles à mesurer. La substance, c’est le souci subjectif pour certaines valeurs qui, porté à une masse critique, créerait une culture hospitalière au bon fonctionnement des éléments de forme.

Si l’on retourne au concept de démocratie capitaliste ou bourgeoise, on peut penser que toutes ces choses sont effectivement sorties à la fois d’une culture libérale et d’une logique capitaliste. Le rejet de la discrimination, par exemple, combat les processus d’exclusion du fait de la naissance (caste, race, genre, orientation sexuelle, etc.) afin de mieux donner champ libre aux processus d’inclusion du fait du mérite individuel et de ce dont tout un chacun sait se montrer capable. Le fait de refuser de faire des gâteaux de mariage pour des homosexuels qui veulent se marier – comme le font des pâtissiers américains excipant de leurs croyances chrétiennes et valeurs traditionnelles – est non seulement « illibéral », mais aussi anticapitaliste, dans la mesure où le capitalisme cherche à élargir le champ légitime de la consommation et les classes de consommateurs. Le fait pour un Blanc de refuser d’employer un Noir en vertu du droit et de la liberté qu’il aurait de ne travailler qu’avec ses « congénères » – comme j’ai entendu un de mes camarades de classe le dire, à l’université de Floride, il est vrai un pasteur protestant d’âge mûr – est « illibéral » mais aussi anticapitaliste dans la mesure où le capitalisme veut pouvoir exploiter de façon légitime tous les talents et toute la force de travail à mesure de ce qu’elle est capable d’offrir, sans tenir compte de détails sans pertinence économique comme la couleur de la peau.

Cette non-discrimination libérale-capitaliste n’est pas, pourtant, de l’égalitarisme démocratique. Le capitalisme est un phénomène historiquement unique, mais en même temps, il s’inscrit dans la longue histoire de la domination sociale des possédants et de la reproduction d’une société basée sur l’inégalité matérielle et un jeu à somme nulle dans lequel les intérêts socio-économiques ne peuvent pas converger. Seulement, il a besoin de populations standardisées, d’une certaine uniformité de masse qui permet de simplifier les calculs nécessaires à l’optimisation des structures de production et de consommation. Ainsi, même dans le contexte apparemment peu hospitalier des vieilles sociétés africaines « traditionnelles » aux rigides hiérarchies de condition et de naissance, l’exploitation capitaliste a pu trouver les moyens de générer une certaine uniformité pratique au niveau des travailleurs (et parfois, des consommateurs). La pensée ethnologique coloniale a de cette manière été façonnée non seulement par les impératifs de l’administration, mais aussi par ceux de l’exploitation capitaliste. Déjà, les traitants négriers avaient catégorisé les Africains suivant des « races » plus ou moins « utiles » au type de production qui leur donnerait de la valeur sur les marchés d’outre-Atlantique. Durant la colonisation, des ethnies furent formatées par rapport à des zones d’origine à peuplement hétérogène afin d’obtenir des masses standardisées de travailleurs. Par exemple, tous les « Mossis » employés dans les champs de cacao de la Côte d’Ivoire, et qui étaient réputés durs au labeur, n’appartenaient pas forcément aux sociétés mossis – mais ils ont pu être « mossisés » (soumis au régime du travail « mossi ») par amalgame et par le besoin du colon de se simplifier la vie. Ailleurs, dans les centres du capitalisme mondial, l’organisation capitaliste de l’économie a favorisé – de concert avec les processus uniformisateurs de l’État – l’assimilation des populations « provinciales », chacune avec ses mœurs et son patois, en une population « nationale » aux mœurs plus unifiées, se prêtant donc aux calculs de moyenne (i.e., « la productivité du travail en Allemagne », « le consommateur français moyen », etc.).

peasants into frenchmen

Par ailleurs, le capitalisme accepte l’inégalité matérielle, c’est-à-dire l’inégalité de revenus, et calibre les rapports au travailleur et au consommateur non pas sur des choses matériellement impertinentes comme la race ou la religion, mais sur les revenus. Ces derniers peuvent être catégorisés en revenus de subsistance (salaires et émoluments, pensions, aides sociales) entre lesquels il existe déjà de fortes inégalités – et revenus rentiers, qui dérivent des surprofits de la machine capitaliste et peuvent constituer des fortunes gigantesques comme celles des milliardaires des GAFA ou des potentats du Golfe. Une troisième catégorie est celle des sans revenus, les exclus qui, il est vrai, sont plutôt rares dans les centres du capitalisme mondial mais abondent dans ses périphéries.

Tout ceci implique que si cette logique s’ajuste bien au libéralisme, elle s’ajuste moins bien à la démocratie. En luttant contre les discriminations, le libéralisme facilite le type de standardisation qui optimise la logique du capitalisme, et comme il ne tient pas vraiment compte de l’inégalité, et encore moins de l’exclusion, qui est aussi un effet du capitalisme – dès lors que ce dernier, à l’image du négrier mentionné plus haut, conçoit des populations « utiles » et « inutiles » – il apparaît sinon comme un manteau idéologique du capitalisme (ce qu’il est bel et bien en un sens), au moins comme son allié objectif. L’idée derrière les démocraties à adjectifs » est qu’il s’agit de démocraties limitées par rapport à l’idéaltype de la démocratie libérale, et l’adjectif est ce qui dénote la limitation. En réalité, cependant, c’est une limitation non pas par rapport à la démocratie en tant que telle, mais par rapport au libéralisme. Les démocraties à adjectif sont avant tout des démocraties illibérales, toutes marquées, dans ces adjectifs, par une forme particulière d’autoritarisme, l’autoritarisme sous ses formes diverses et variées étant l’antagonisme du libéralisme[5]. On peut certainement préférer une démocratie libérale à ces démocraties illibérales, mais alors, il faut rester conscient du fait que par rapport à l’idée même de démocratie, la démocratie libérale est, elle aussi, une démocratie limitée. On le constate, en partie, par ce dont ses thuriféraires ne parlent jamais lorsqu’ils considèrent l’état de la vie politique dans la plupart des pays non-occidentaux qui sont aussi des pays pauvres, le caractère de leur économie

nations prolétaires.

Bien entendu, les politologues se sont posés la question des liens entre l’économie et la démocratisation et cela depuis au moins un article célèbre (dans la discipline) de Seymour Martin Lipset sur « quelques réquisits sociaux de la démocratie » paru en mars 1959 dans la American Political Science Review. Lipset s’y demandait si l’un de ces réquisits sociaux n’était pas un certain niveau de développement économique, et un argument souvent répété depuis est qu’une « classe moyenne » (ce n’est pas exactement la même chose que la bourgeoisie) est nécessaire au moins à la stabilité démocratique. Trop d’inégalité créerait des extrêmes nuisibles à la démocratie en favorisant soit une domination écrasante des riches, soit la révolte des misérables. Le développement économique (entendu comme découlant du capitalisme) est seul à pouvoir produire une telle classe moyenne. Cette proposition semble à première vue de pur bon sens. D’ailleurs elle rappelle le propos d’Aristote sur les régimes mixtes (l’architecture des actuelles démocraties occidentales est celle d’un régime mixte) qui reposeraient sur la modération sociale. Mais elle ne prend pas en charge la question épineuse des conséquences politiques de l’inégalité et de l’exclusion, et, surtout, des liens entre ces phénomènes et le capitalisme. Elle présuppose que le développement capitaliste crée et élargit la classe moyenne, ce qui suffirait à rendre ces deux inquiétants facteurs insignifiants – mais la prémisse, dans ce raisonnement, mérite d’être démontrée.  On peut facilement admettre que le capitalisme n’est pas la cause unique et éternelle de l’inégalité et de l’exclusion sociales. Ces dernières ont existé parfois sous des formes encore plus odieuses, avant son avènement. Mais il est plus difficile d’admettre qu’il tend à y mettre fin, et cette classe moyenne universelle qu’il serait en mesure de susciter semble tout droit sortir du pays de l’utopie – ce pays dont le roman philosophique nous a été donné au début des années 1990 par Francis Fukuyama. Le « dernier homme » qui prospère dans la « fin de l’histoire » de cet auteur n’est, en effet, nul autre que ce membre de la classe moyenne universelle qui devrait sortir du processus de développement capitaliste, et qui se gouvernera sur le mode de la démocratie libérale. Le hic, c’est qu’il apparaît, sur le plan de la réalité effective, que le capitalisme et les capitalistes s’accommodent fort bien – pour parler par euphémisme – de l’inégalité et de l’exclusion sociales et, en tout cas, leur donnent une structure pérenne adaptée à leurs propres nécessités, qui sont pour le moins dystopiques. Et c’est bien cette structure qui explique la nature du type de démocratie pratiquée en Occident, bien plus, manifestement, que le libéralisme, la classe moyenne (dont on déplore d’ailleurs aujourd’hui l’érosion interminable) et les prospérités banausiques du dernier homme.

Or cette structure, en schématisant brutalement, nous donne une société tripartite composée de capitalistes, de travailleurs, et d’exclus (rentiers, salariés, sans revenus) qui forment trois grandes mouvances d’intérêts socio-économiques, même si les extrémités supérieures de la catégorie « salariés » tendent à se fondre dans la catégorie « rentiers » tandis que ses extrémités inférieures se fondent dans celle des sans revenus.

Ces mouvances – au moins les deux premières – s’expriment à travers des organisations politiques visant à contrôler l’appareil d’État, les partis politiques dits de droite (proches des capitalistes) et de gauche (proches des travailleurs). Le libéralisme mêle ses exigences (valeurs) à cela, mais elles sont relativement neutres dans le sens où elles peuvent jouer pour ou contre l’un ou l’autre camp, et tendent, de ce fait, à être plus facilement récupérées par le camp le plus puissant – celui des capitalistes. C’est, par exemple, toute l’histoire de Hillary Clinton lors des élections de 2016 aux États-Unis. Son parti, bien que théoriquement de gauche, est orienté vers « le centre », le « modérantisme », c’est-à-dire une forme de statu quo qui table sur l’idée que la démocratie existe pour modérer le capitalisme, tout en ignorant l’idée que c’est peut-être bien plutôt le capitalisme qui modère (limite) la démocratie – et qui, dans tous les cas, est le vainqueur final. Or c’est le libéralisme qui donne à cette position pro-capitaliste (pro-mouvance des rentiers et des super-salariés) son vernis de « gauche » à travers un discours anti-discrimination (antiracisme, anti-homophobie, anti-misogynie, etc.). Hillary Clinton a pu rassurer les regroupements capitalistes américains sur son soutien indéfectible tout en attaquant une frange paupérisée de l’électorat américain pour ses intolérables propensions au racisme, à l’homophobie, à la misogynie, etc., – le fameux « basket of deplorables » de Blancs des classes populaires qui ont constitué une des bases les plus solides de l’électorat de Donald Trump (un pro-capitaliste populiste, c’est-à-dire capable d’attacher des sections aliénées des classes populaires à son chariot peinturluré au spectre des couleurs primaires). Mais d’un autre côté, en septembre 2012, Mitt Romney, alors challenger à la réélection de Barack Obama (lui aussi un démocrate libéral modéré) avait, dans sa propre entreprise de rassurer les regroupements capitalistes, tenu un discours lors d’un dîner privé (discours filmé en catimini par un serveur outré par ses propos) dans lequel il s’en prenait aux paupérisés non pas du point de vue de leur illibéralisme culturel, mais parce qu’ils se sentiraient en droit d’être aidés par l’État. 47% de l’électorat, persifla Romney, votera pour Obama de façon sûre et certaine parce qu’ils « dépendent de l’État, ils se prennent pour des victimes, ils pensent que l’État a la responsabilité de prendre soin d’eux, ils croient qu’ils ont droit à la santé, à la nourriture, au logement. Ils y ont droit. L’État doit leur donner tout ça. » Choquant ! La différence entre Clinton et Romney n’était pas que l’un était pro-capitaliste et l’autre pas, mais que Clinton enrobait son pro-capitalisme du miel moral du discours libéral, tandis que Romney l’exhibait façon « brut de décoffrage » (par « pro-capitaliste », il est entendu encore une fois que je fais ici allusion à la force sociale particulière, à la mouvance d’intérêts socio-économiques des grandes entreprises et de leurs rentiers et super-salariés, non à l’organisation capitaliste de l’économie). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différence entre Clinton et Romney ou Trump. Il y a une différence morale, et de ce point de vue, Trump est infiniment plus sinistre que Clinton. Mais la différence politique est très limitée.

Que se passe-t-il dans les régions, comme en Afrique, où le libéralisme est pratiquement inexistant, le capitalisme reste une force largement extérieure, et pourtant on prétend pratiquer la démocratie suivant l’idéaltype de la démocratie libérale ?

(A suivre).

 

R. IDRISSA

[1]Ces derniers peuvent être retenus à cet égard par une sorte de myopie ou d’appréhension – la myopie consistant à ne pas voir que le libéralisme est bel et bien une culture, et la crainte, en reconnaissant le fait, d’être accusé d’impérialisme culturel. Le libéralisme est une culture d’origine occidentale, au sens historiquement premier de ce qu’est l’Occident (c’est-à-dire essentiellement l’Angleterre et la France, plus, peut-être, les Pays-Bas), mais il n’est d’ailleurs pas uniformément répandu en Occident, où il a des zones de concentration sociologique (il est plus bourgeois que populaire) et régionaux (par exemple, la mégalopole de Boston à Washington plutôt que l’Alabama).

[2]Il y a souvent une confusion de ce fait, qui vient du changement de registre quand on passe d’une langue à l’autre. Les langues africaines, surtout celles sub-sahariennes – avec une frontière tracée par les langues peule et berbères, qui sont déjà racisées – ne sont pas racisées, mais les langues européennes le sont. Lorsque, parlant des Européens, des Africains, je bascule d’une langue africaine subsaharienne comme le haoussa ou le zarma à une langue européenne comme le français ou l’anglais, les termes qui se réfèrent à des cultures et à des lignées dans les premières tendent à souligner la race ou l’ethnie dans les secondes. Cela produit toujours une sorte de malaise de dissonance.

[3]Barrington Moore, Jr., notamment, décrit la conclusion de la Guerre Civile américaine comme « la dernière [après les révolutions anglaise et française] offensive de la part de ce qu’on peut légitimement qualifier de démocratie urbaine ou bourgeoise-capitaliste ». (Social Origins of Dictatorship and Democracy. Lord and Peasant in the Making of the Modern World, Penguin University Books, 1974, p. 112).

[4]Mais l’association entre démocratie, libéralisme et capitalisme se retrouve chez nombre d’entre eux sous une forme normative plutôt qu’analytique. Par exemple, Diamond, Linz et Lipset (trois grands noms de la science politique américaine) écrivent dans leur ouvrage Democracy in Developing Countries (Lynne Rienner Publisher, 1989) que « toute démocratie… est, d’une certaine façon, capitaliste ; la production et la distribution des biens sont déterminées principalement par la concurrence dans le marché, et non par l’État, et la propriété privée des moyens de production existe de façon significative. » « Toute démocratie libérale est également une économie de marché », affirme, de son côté, T. Leon (The State of Liberal Democracy in Africa : Resurgence or Retreat ?, Cato Institute, 2010.) Ce normativisme peut amener à toutes sortes de conclusions, comme dans cette attaque contre l’islam par le politicien et polémiste anglais Boris Johnson notant qu’« il doit y avoir quelque chose à propos de l’islam qui permet effectivement d’expliquer pourquoi il n’y a pas eu d’avènement de la bourgeoisie, du capitalisme libéral, et du coup, pas d’expansion de la démocratie dans le monde musulman. » (The Dream of Rome, HarperCollins, 2007).

[5]Cela explique le fait que la science politique libérale qui prédomine dans les universités de type occidental ne connaît en gros que deux types de régimes politiques, la démocratie et la dictature, et qu’elle place dans cette dernière catégorie des régimes aussi différents que ceux de la Chine et de la Guinée Équatoriale.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s