Le Karamzine de Marie Alano

Voici un aperçu d’une oeuvre festonnante de Marie Alano, un rêve russe fin de siècle écrit avec une plume qui aurait pu servir à Flaubert pour l’écriture d’une impressionniste Salammbô, et même à celui qui a gravé les vers du Desdichado, le tout, cependant, patiné d’un humour qui s’arrête au bord du cocasse. Ah, ce paon ayant une âme de midinette. Nous ne publions pas l’oeuvre complète, dont le titre est un peu à tiroir: « Trois courts récits chez le conseiller Karamzine. Triptyque. Suivi de coup du sort, épilogue. » Elle ne sera disponible qu’en édition. Mais voici l’introït du premier « court récit ». 

 

I.

SOLITUDES

Un écrivassier, comme il en pullule depuis quelque temps à N, * aurait pu intituler cette scène « une nuit chez Karamzine ». Cette petite histoire se déroule en effet par une douce nuit d’octobre, dans la demeure du conseiller honoraire Karamzine. Le décor qui parait avoir été installé par des mains harmonieuses, offre le spectacle d’un jardin plongé dans de nappes d’ombres. On entrevoit de ci de là, entre les arbres endormis, des bancs durs qui font tache et une petite fontaine en gypse tout au bout de l’allée principale. En face du jardin, s’étire une large baie vitrée où des silhouettes se meuvent dans une douce ambiance familiale.

Le conseiller honoraire Karamzine est seul dans le jardin, hors de la baie marine où ondoie le bestiaire familial, comme il appelle les membres de sa famille. Il s’est glissé silencieusement dehors juste après le diner et personne n’a songé à lui poser la moindre question. Seule la domestique Olympe, plantée devant la desserte l’a regardé à sa manière, longue et transparente. Il se remet d’une attaque et depuis, on lui concède toutes les fantaisies, y compris ce goût nouveau pour le jardin où personne n’allait jamais le soir à cause des moustiques et probablement d’une vieille habitude de « sédentarité salonnière ».

Il y’a tout juste trois mois, ce même Karamzine qu’on peut contempler aujourd’hui, marchant d’un pas lent et douloureux entre les buissons silencieux de son jardin, était un tout autre homme. On l’appelait alors le Grand Mandarin et les portraits officiels accrochés dans la grande galerie de la Chambre des Réformes qu’il présida pendant près d’un quart de siècle, le montrent, l’air impérial, dominant la masse confuse de ses collaborateurs qui essayent de se mettre à sa hauteur en se haussant sur la pointe de leurs talons vernis. Marqué par cette descente au fond du néant, qui l’a brièvement arraché au monde des vivants, Karamzine porte aujourd’hui encore sur son visage amaigri les stigmates de ces longues semaines de médications et de souffrances. Mais dans son regard, comme pour compenser la déchéance physique, brûle toujours une lueur dure et perçante qui parait avoir complètement transfiguré l’homme au point de le rendre méconnaissable. Cet œil âpre effrayait parfois l’épouse de Karamzine, qui soit dit en passant, était une femme sotte et sans instruction, que ses propres enfants terrorisaient.

Mais passons sur cet intermède et allons rejoindre par-delà la longue traine de la haie de troène, entre les magnolias et les rosiers blanchis par la lune, tendant leurs cloches de verre, le conseiller qui se sent encore plus abattu qu’en ces heures pénibles où il vit toute son existence suspendue dans une sorte de brouillard. Seul dans le jardin, entre de courtes absences où son esprit vagabonde, il songe à la mort et au sens de l’existence ; bref à toutes sortes de réflexions et de pensées pas très plaisantes que se fait un homme qui a déjà dépassé il y’a bien longtemps le mitan de la vie et que la mort vient d’effleurer. Il est venu dans ce jardin, pour chercher une espèce de sérénité ou de paix de l’âme, mais en ce moment précis, ce qu’il voyait danser devant lui, dans l’ombre jaune des genêts, c’est ce petit démon aux ailes d’encre qui était entré dans sa vie depuis son attaque. Il se sentit encore plus déprimé et repris par cette sensation de vide et de dégoût qui ne cessait de l’accabler qu’il fut chez lui ou à son club, à la Fumerie de l’hôtel de la Nation. Partout, il se sentait comme un misérable exilé que la solitude force à regarder sa vie comme si elle était finie et le bilan qu’il en tirait lui paraissait d’une insupportable médiocrité.

Karamzine : (Soupir) Mon ascension n’a été que celle d’un individu médiocre et sans idéaux qui a juste fréquenté plus qu’un autre les antichambres. Comme bon nombre d’hommes de mon espèce, je ne me suis jamais préoccupé d’entrer dans l’histoire et lorsque je mourrai la poussière balayera jusqu’au souvenir de mon nom. (Il contemple au-dessus de lui la voûte scintillante du ciel et soupire longuement) Ah si j’avais eu un peu de courage, j’aurais déjà mis fin à cette vie insensée…mais je ne suis que le conseiller honoraire Karamzine, un homme sur lequel l’histoire a déjà jeté le sel de Carthage ! Et pour ne rien arranger ma dyspepsie me tourmentera probablement cette nuit. Je la pressens toujours à cette espèce de lourdeur dans l’estomac et au plus profond de mon être, au creux même de cette minuscule corde qui s’épuise en vain à chercher Dieu seul sait quoi

Devant lui, brillent de petits cailloux pareils à des bris d’étoile tombés par mégarde dans le jardin. Il poursuit sa marche lasse et méditative jusqu’au bout de l’allée où l’arrête la petite statue en gypse de la fontaine. Il est presque surpris de la voir là dans sa robe mordue par les intempéries, le fixant de ses yeux aveugles et infinis.

Karamzine : Ma petite fontaine, voici vingt ans que tu te tiens dans ce jardin ! Le vent et la nuit ont souillé ta belle robe blanche et renformi ta solitude et dans ce jardin dont tu es la nymphe des bois et des eaux, la première divinité, tu vois et tu entends tout

Une conversation confuse et des cliquetis de vaisselle proviennent du salon. On voit des ombres qui s’agitent derrière la large baie vitrée. Cet épisode de l’épopée des Karamzine s’intitule « Paix et quiétude familiales » ou plus banalement l’heure du thé, un service que la Mère a institué pour alléger les corps des repas toujours trop copieux du soir et ce moment qui lui permet de sortir ses pots de marmelade et d’avoir autour d’elle sa famille, est sans doute pour elle l’heure la plus délicieuse de la journée. Les fruits qui ont servi à faire ces préparations viennent d’un verger abandonné par le conseiller sur les rives du fleuve, dont son épouse est la seule à s’occuper avec dévotion car elle aime les fruits comme d’autres aiment les livres ou les tableaux.

La fille ainée des Karamzine, Donia, vêtue d’une longue tunique de velours brodée, inhabituelle pour la saison, tourne le dos à la baie mais on voit son chignon mouluré collé à la vitre comme un énorme coléoptère. Cette épaisse masse sombre un peu en retrait est son mari, le fabricant d’huile Onsari. Il est arrivé depuis peu du district de Zerfaran à la suite de Donia et berce son bébé d’une façon placide qui le fait ressembler à une Maternité grotesque. Assise à la droite de Donia, Ziza, une jeune femme au statut indéterminé, considère l’assemblée avec une pointe d’ironie derrière la candeur suspecte de ses yeux. En face, trônant sur la bergère grenat, se tient la Mère, officiant, distribuant du thé et des tartines beurrées de marmelade avec des gestes bénissant et onctueux que Karamzine devine et abhorre…on ne voit pas Oxymoron, dissimulé derrière le paravent, mais sa voix chuintante voilée par l’incessant bavardage des deux femmes parvient tout de même aux oreilles du conseiller.

Karamzine a oublié le véritable nom d’Oxymoron ; c’est un professeur de lettres qui est entré dans la famille d’abord comme précepteur de Donia, puis des deux derniers enfants et qui a fini par y creuser son trou. La Mère le garde parfois pour la nuit et il dort dans une petite pièce accotée à la cuisine, où il y’a de grosses malles remplies de tapis et des cartons pleins de vieilles chaussures. Dans cette pièce, sur son lit de gymnosophiste, Oxymoron doit dormir du sommeil du juste car on entend ses ronflements jusqu’à l’entrée du vestibule.

Karamzine : C’est tout de même étrange de connaitre quelqu’un depuis deux décennies et de ne rien savoir sur lui. Je me rends seulement compte que je ne sais même pas dans quel quartier de la ville vit cet homme

Cette réflexion le remplit d’horreur un court instant, mais fatigué par sa marche nocturne, il écarte de lui l’image du précepteur et cherche un endroit où se reposer. Il avise un banc en face de la baie et s’assoit lourdement. Les fleurs pendirent leurs pétales gonflés de sommeil et les lourdes colonnes de la maison prirent subitement à ses yeux un air revêche et hostile.

De l’autre côté de la baie vitrée, le bestiaire gavé de nourriture gesticule dans tous les sens. Donia parle toujours avec une passion véhémente car son chignon ne cesse de gigoter dans tous les sens. Oxymoron que la jeune femme intimide répond avec des gestes nerveux qu’on décèle derrière le paravent qui le dissimule presque entièrement aux yeux du conseiller. Les deux adolescents que leur mère a du mal à contenir se disputent et se jettent par-dessus les meubles des livres que Ziza ramasse avec des remontrances que bien sûr personne n’écoute. Et voici la grande Olympe qui passe et repasse, tenant à chaque passage un objet entre ses mains comme une offrande. Karamzine s’amuse à fermer les yeux et à les ouvrir brusquement au bout d’une minute et chaque fois qu’il les ouvre, il voit la domestique qui passe et repasse comme une grosse chenille, un plateau ou un carafon à la main. La silencieuse Olympe traverse ainsi le tumulte de la pièce comme un bateau qui fend sans encombre une mer en furie.

Karamzine :  Ah, Quelle famille bruyante !

Quelqu’un dut se plaindre de la chaleur, car Ziza vint ouvrir les fenêtres et les voix du salon fondirent tels des serpentins sur Karamzine.

Donia …dont la préciosité vibrante et affligée arrache un sourire narquois à Karamzine : Quelle journée harassante, j’ai même fait la sieste pendant plus de trois heures, ce qui m’arrive à peu près une fois tous les six mois. Au fond j’ai horreur de dormir les après-midi, car cela me laisse toujours dans la bouche un arrière-goût d’amertume. J’aurai certainement de la migraine ce soir

La Mère (remplie de sollicitude) : Doit-on t’amener de l’aspirine ? (Sans attendre la réponse) Ziza, deux aspirines et un verre d’eau

Ziza (apportant le verre d’eau et les cachets d’aspirine) : … Je déteste la sieste. Je m’imagine que les choses les plus intéressantes de la journée surviennent toujours au moment où je dors.

Donia (avec une lointaine pointe d’amertume) : Sauf qu’il ne se passe jamais rien d’intéressant pendant la journée ici

Ziza (faisant tinter le doux fredon de son rire juvénile) : oui, mais lorsque je me réveille de la sieste, j’ai toujours une sensation de rancune et de regret, comme si ceux qui sont restés éveillés, ont vécu une aventure mystérieuse sans moi. Et j’ai horreur de penser que les gens ont discuté et ri ensemble tandis que j’étais fondue dans un sommeil inutile. Les sommeils de la journée sont toujours inutiles parce qu’on peut s’en passer

Donia (condescendante) … quelle fille surprenante cette Ziza, ne trouvez-vous pas ? Moi, en ce moment j’ai juste un vague à l’âme qui me donne envie de je ne sais quoi…de disparaitre peut-être comme une bulle d’air.  J’ai l’impression que ma soirée est déjà finie et que je ne ferai sans doute rien que me contenter d’être

Karamzine : Ah Donia, comme le monde se moque de tes faux états d’âme. Je n’ai pas envie d’entendre ta voix, mais seulement de contempler ce ciel rempli d’étoiles comme des perles serties au cou de la nuit

Les fleurs pâles et défaites se mettent à gémir et à embaumer la nuit et tout le jardin, avec ses grillons, ses insectes et ses papillons nocturnes, parait parcouru d’une vie mystérieuse et frémissante. Karamzine l’esprit vide se laisse anéantir dans un gouffre de vertige, exactement comme le jour de son attaque, mais cette fois ci, il n’éprouve pas cette angoissante sensation de mort imminente, juste une ivresse lénifiante et bienheureuse comme s’il sombrait dans un profond sommeil.

Doucement les étoiles s’estompent une à une et bientôt il n’eut plus dans la nuit lointaine que la lune figée comme un globe de porcelaine.

Karamzine (s’assoupissant) : Trompeuse Séléné aux doigts d’argent…

A l’intérieur, Donia mène la conversation dans un silence quasi-religieux. Sa voix a des inflexions coupantes et autoritaires qui scient le cœur. Même lorsqu’elle dit des choses agréables, elle a l’air de faire des remontrances, de proférer des menaces et de vous siffler à l’oreille. Et dans ce qui devrait être une conversation familiale, dans la paix du soir qui descend, elle parle de choses sérieuses qui ennuient les deux enfants assis par terre, repus et dégoûtés de marmelade. Il n’est pas certain que son mari l’écoute. C’est un petit industriel, un fabricant d’huile comme il n’en existe plus dans tout le pays du Fleuve Noir et que seuls les cours officieux de l’arachide et de la graine de coton devaient intéresser. Quant à Ziza, elle s’est emparée de son canevas et brode en silence.

Donia … (avec une componction de rhéteur) : Moi qui suis presque une agricultrice, car je viens d’un pays de rizières, je ne peux m’empêcher de fustiger l’inutilité et l’incompétence de la Société de Prévoyance face à cette crise qui sévit de jour en jour. (Martelant) Nous ne mangeons plus !

La Mère : C’est vrai que nous ne mangeons plus…tenez, si je laissais Olympe faire elle nous préparera toujours la même sauce ! Avec tous les légumes que nous avons en ce moment au marché

Karamzine, dans son demi-sommeil, vit ses coudes rencognés sur l’accoudoir de la bergère, ses mains maigres égrenant fébrilement le chapelet de nacre et le regard vain quêtant l’approbation de la Fille Idolâtrée.

Donia (sèchement) : Ne sois pas commune la Mère ; je discute d’un problème qui touche à la survie de la population et il faut que tu trouves le moyen de parler une fois de plus de tes légumes du marché. Des légumes, enfin ! À longueur de journée je n’entends que ça dans cette maison quand il ne s’agit pas de recettes de marmelade ! Oh, comme c’est pénible de parler de choses sérieuses en ta présence. Tu devrais faire comme mon cher époux et ne jamais rien dire

Oxymoron grêle un rire nerveux pour détendre l’atmosphère mais la Mère, dans l’acceptation de son amour rampe déjà aux pieds de la Fille Idolâtrée et reçoit le fouet avec délectation.

Donia reprend son babillage savant. Karamzine fait un geste irrité pour lui intimer de se taire car elle envahissait son cerveau avec sa voix sentencieuse et sa longue tunique de velours tourbillonnant à ses pieds dans des spirales ophidiennes. La Mère virevoltait autour d’elle tel un insecte importun et tentait de placer une recette de gâteau de semoule. Karamzine agacé essaie de lui donner des coups de crosse mais elle fait dzzz, dzzz et se sauve dans les buissons, parmi les papillons de nuit. Soudain à l’endroit où se trouve la maison, surgit un immense mégalithe dont le dôme crève le ciel contracté tel un immense lac gelé. Et de ce lac gelé, dur et scintillant comme de la pierre, déferlent des rafales d’air glacial.

Voix lointaine d’Oxymoron : « Ils s’abattent sur la mer et l’Eurus, le Notus, l’Atréus fécond en tempêtes la bouleversèrent ensemble jusqu’en ses retraites profondes et roulent vers les rivages les flots dévastateurs… »

Surpris par une bourrasque Karamzine s’éveille, quelque peu hagard de se retrouver là, dans la solitude du jardin. Il a les membres roidis par le froid et le cœur gelé. Il ne voit qu’un désert noir autour de lui. Le vent court dans le jardin et s’enroule tel une longue écharpe de brume autour des arbres qui hululent des « hou, hou » plaintifs et lugubres.  Les voix se sont tues et l’énorme coléoptère collé à la vitre a disparu. Tout le monde est monté se coucher et la Mère après avoir rangé le précieux service à thé doit dormir paisiblement dans le grand lit, au-dessous de la petite amulette conjuratoire.

Une veilleuse était restée allumer pour faire un peu de lumière à ceux qu’un besoin ferait descendre à la cuisine ou au salon et donnait de mystérieux embruns et des courbures imprécises aux meubles, aux cadres d’argent des tableaux et aux pots de ficus.

Karamzine : Tout le monde dort.  Même l’immense Olympe a fini par jeter son grand corps fatigué sur son bat-flanc…

Non tout le monde ne dort pas. En haut, une légère lumière de soie tremblote à la fenêtre de Ziza. La jeune femme est assise devant sa table et semble écrire. Une lettre en ces temps où personne n’en écrit plus ? Un journal intime ? Sa petite figure de chatte est illuminée par la lampe de chevet dont l’abat-jour bleue enveloppe la chambre dans une légère fumée de nacre. Elle a sans doute amené avec elle, de cet endroit mystérieux peuplé d’êtres féeriques et imaginaires, cette lampe de chevet ajourée de crépon et semblable à une petite pagode, car toute les autres chambres sont garnies de la même hideuse veilleuse achetée par la Mère dans une foire. Elle s’interrompt et regarde vers un point de la fenêtre, d’une façon avide et fiévreuse, presque cruelle, qui malgré lui, le fait tressaillir. Mais cela ne dure qu’une seconde. Elle reprend son écriture, avec sur le visage, cette expression souriante et candidement moqueuse qu’il lui a toujours connue.

Soudain, le vent, ce vent qui annonce le début précoce de la malsaison monte jusqu’aux cimes des arbres qu’il se met à éplucher furieusement.

Karamzine (Une secousse de vent le fait frissonner) : Ah ! ce maudit vent qui n’arrête pas ! Et comme j’ai froid ! Tu as froid aussi ma petite fontaine ? Mais non tu ne peux pas avoir froid, tu es en gypse, sacrée veinarde.

Le bébé de Donia se met à pleurer longuement, inlassablement, jetant sa longue complainte sur le monde endormi. Sa mère tente de le calmer avec une berceuse mais sa voix ensommeillée irrite l’enfant qui se remet à pleurer de plus belle avec une fureur extraordinaire. Le père prend la relève et le bébé se tait presque aussitôt.

Le calme revient. Après avoir remis le bébé dans son berceau, Onsari qui a perdu le sommeil se met sur le balcon pour fumer. Il ne fume jamais en public, ce qui rend encore plus belle la langueur méditative de ses gestes. Le conseiller se demande en contemplant sa figure lunaire, à quoi peut bien penser le fabricant d’huile en ce moment, dans cette nuit tranquille. Sans doute à rien car il éteint sa cigarette sur le rebord du balcon et disparait dans la chambre.

La légère fumée de nacre s’est également éteinte au premier. Karamzine aperçoit furtivement derrière le voilage Ziza en ombre chinoise qui se brosse les cheveux. La jeune femme recouvre ses cheveux d’un filet et disparait de la vue de Karamzine. Il se sent subitement saisi par une immense sensation de solitude.

Karamzine : Je suis resté bien tard à réfléchir dans ce jardin. J’ai oublié que toute réflexion sérieuse mène indubitablement à la tragédie de l’existence…ou à des pensées absurdes

Il a un petit rire de tristesse et l’impression que les arbres, les buissons et les fleurs le regardent avec commisération. Dans la volière, les deux paons font doucement frissonner leurs traines comme des éventails qu’on secoue doucement. Dans cette nuit, leur plumage prend des reflets mordorés, fantasmagoriques.

C’était en leur honneur que la poétesse et peintre Chacha de Vita avait écrit ces vers : « le paon, ce bel oiseau/ nonchalant emblème des paradis endormis/ qui fixe d’un air de royale mélancolie/ la grise idée, a une âme de midinette ». Il revit la femme qui faisait de la peinture et des poèmes pour vivre, qui en vivait fort mal et dont la petite maison dans un coin de l’ancienne Sente aux Corroyeurs devait tomber littéralement en ruine et se dit douloureusement que son existence était plus digne que la sienne. Il se souvient du premier jour où elle était venue chez lui, un peu avant son attaque, pour admirer et dessiner ses paons dont on disait qu’ils étaient les plus magnifiques de la ville. Sa femme et lui avaient eu le même regard méprisant en la voyant aussi mal vêtue et mal coiffée et ne l’auraient sans doute pas reçue si elle n’était venue sur recommandation du Dr Zane, de la Société des Sciences Humaines avec lequel le conseiller avait échangé quelques mots lors du vernissage d’un livre dont il avait oublié le titre et l’auteur. A présent, il avait honte de son attitude.

Des pas marchent pesamment dans l’allée, faisant crisser le gravier. C’est Gourka le gardien qui passa dans sa vielle capote militaire, portant avec ostentation un gourdin et une lampe torche.

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