Le poids et la mesure

 

Manger ! Tel était le mot d’ordre inscrit dans les creux de son visage marqué. Il était venu déposer son dossier de candidature pour l’emploi de magasinier que proposait la fac et avait toqué timidement à la porte derrière laquelle nous étions deux jeunes assistants fascinés par les pièges tortueux de la carrière : manger, nous aussi ; et qu’importe que nous fassions semblant de ne pas y penser, le fait restait qu’un livre de droit ne sera jamais appétissant en soi. Il s’était trompé d’un couloir. Si vous aviez tourné à gauche… c’était la troisième porte… là d’où tonne la musique. Ce bonhomme gris de misère était sorti depuis trente bonnes minutes, mais sa présence douloureuse me travaillait encore les tripes d’une méchante pitié. Impossible de résister à cette intense vague d’apitoiement sur moi et sur l’immonde sorte de vie au sein de laquelle, plusieurs millions de pauvres types à mon image se débattent. Je n’avais jamais alors rencontré un humain heureux ; je veux dire vraiment content de son sort, heureux ! C’est-à-dire, fort, lucide, bon, heureux ! En était-il un seul de par toute la terre ? J’aimerais bien vérifier cela un jour. Buté contre la muraille de mes limites d’individu moyen, je ressentis comme toujours la rage froide d’être le simulacre d’humain que je suis. Devant l’évidence du désespoir de ne changer jamais et de mourir, je renonçai, comme d’habitude à torturer inutilement ma raison ignorante. Souffrons.

J’avais rendez-vous à la pause de midi avec un entrepreneur. Je lui avais été recommandé par d’autres marchands sur l’initiative desquels j’avais foiré une première tentative de créer une agence de consulting en matière d’accompagnement à la création d’entreprise. Il faut dire, à ma décharge, que je n’y connaissais rien. Après quelques interviews, épouvanté et dépité par le monceau de difficultés que cela impliquait, j’étais allé donner des cours à l’université de Ouagadougou en conseillant à mes partenaires de se trouver quelqu’un de plus entreprenant.

L’une des relations d’affaires de ces ex-partenaires s’obstinait néanmoins à goupiller un truc rentable avec un autre avide à Ouaga. Alors que je me trouvais en visite auprès de ma copine en Suisse, son pater, ci-devant capitaine d’industrie également, convaincu qu’on devrait pouvoir faire quelque chose de ce débris d’Alhamd, avait arrangé une triangulaire avec ces investisseurs.

J’avais rencontré l’initiateur du projet à Genève avant mon retour au pays des hommes intègres, quelques mois plus tôt. En attendant le dessert, dans ce café chic de la vieille ville calviniste, sur la place du Bourg-de-Four, il m’avait exposé ses idées de progrès fondé sur le développement de l’entreprise au Burkina Faso. D’après son speech de camelot, lui et son team visent à inculquer l’esprit et les méthodes de l’entreprise rationnelle et performante à la jeunesse désœuvrée du pays : « L’entrepreneur est le premier acteur de la prospérité d’une nation. Notre ambition est d’identifier et de coacher, selon notre méthode, une masse critique d’innovateurs qui formera le noyau dur des patrons de demain. Nous avons un contact sûr à Ouaga même ; un acteur local du développement, un patriote dynamique, fermement engagé dans l’accomplissement d’une vision de l’entreprise, certes perfectible, mais qui s’inspire de notre philosophie de l’économie. Il n’a plus qu’un problème : dénicher des talents ambitieux pour l’assister. Il faut absolument que vous le rencontriez. »

Il régla l’addition d’autorité avant de m’informer qu’il viendra bientôt passer dix jours dans la canicule sahélienne pour évaluer de lui-même la faisabilité et la rentabilité de la chose. Il me posa pour finir des questions banales sur le climat et les mœurs. Me demande mon avis sur leur combine. Je pense que c’est faisable, que ça peut marcher ; je n’oublie pas de souligner quelques difficultés. Je ne sais pas si je le convaincs ou pas. Je m’en fous ! Je ne comprends pas pourquoi il a besoin de moi. Qu’est ce qu’il attend exactement de moi ? Il ne le sait pas lui-même. Que j’aide déjà l’autre à préparer sa visite, à organiser son trip d’affaires. D’accord, je fais.

Le patron ouagalais me rencontre également dans un salon de thé climatisé de Zogona[1]. Sauf la peau et les circonstances, ils doivent tous être construits pareil les commerçants. Ça dure une heure en tout. Il est enthousiaste, compétent, frimeur et volubile ; des flammèches de ruse lui mangent les yeux par intermittence. Il m’évalue en quelques questions et blagues capitalistes, m’impressionne avec son pedigree et ses chiffres de vitalité commerciale, ses relations… Se déclare satisfait de son évaluation, esquisse déjà un plan de travail. Let’s do it ! Clame-t-il en me quittant.

De là, j’allai manger dans un infect bouiboui à côté du mur Est de l’université. C’est une sorte de hangar accolé au mur et dont la haie de plantes vertes est rouge de la poussière latéritique que soulève la course incessante du troupeau journalier de mobylettes. Le tenancier est sale, la tenancière est enceinte et tout aussi sale. La serveuse a un joli cul en forme de pomme, mais ses yeux sont chassieux. J’y vais parce que c’est moins cher, mais qu’est ce qu’ils sont sales !!!

Je quittai l’université vers 20 heures du soir. Direction Larlé[2] pour discuter le coup au Grain[3]  avec ce qui me reste de copains d’enfance. La trentaine me semble être l’âge de ma solitude la plus profonde. J’avais perdu confiance en l’homme et la foi en Dieu sur mon chemin. Seule me restait cette sorte de routine cynique qui meuble mes journées d’un labeur honnête et des évènements insignifiants d’une existence sociale du réveil au sommeil salvateur. Puisque le sens du monde et de l’existence semble au-delà de ma compréhension, j’avais de plus en plus tendance à me laisser porter par les marées limitées des jours, des semaines, des mois… Après tout, que me demandait-on ? Uniquement d’être un producteur quelconque, un citoyen respectueux des lois et de mettre mes gamètes à la disposition de la reproduction sociale. Si des milliards de personnes acceptent ce sort de bon cœur, pourquoi devais-je, moi, vivre dans la nostalgie d’un impossible ou inaccessible autre chose ? Ce nouvel état d’esprit me rendait aussi léger que déprimé, oscillant entre un nihilisme vertigineux et la tentation de l’inertie.

Le thé au Grain est surtout l’occasion de débats de bas étage sur les grandes questions internationales.  « Eh, que dites-vous de ça ? Les Américains vont pendre Saddam Hussein ! ». Nous étions nés au plus mauvais endroit au pire moment. Dans ce cul de l’empire, quelle chance avions-nous de sentir l’exaltation de ceux qui vivent dans des nations dominantes et peuvent assister de près à l’évolution du monde. Ces débats échauffés et ignorés m’apparaissent toujours comme notre manière anonyme de nous rattacher au courant principal de l’histoire. J’aime le Grain pour le bain d’opinions, de trivialités et d’émotions humaines qu’il me procure ; le savoir est une denrée glacée et hostile au bonheur animal du corps heureux d’être vivant, entouré d’autres corps rassurants. J’aime que m’assourdisse le volume des disputes pour rire, la hargne des critiques envieuses contre l’embonpoint malsain des barons de la république, le récit paillard des bonnes fortunes.

« T’es-tu jamais fait sucer avec des glaçons ? C’est une petite Béninoise de Kolognaba qui me l’a faite. Boy, c’est à te faire quitter ta femme.

– La ferme Djibi, espèce d’obsédé CDP.[4] C’est à cause de vous autres que ce pays n’avance pas. Pendant que la morale agonise au Faso, les gens ne jurent que par les trois B : bière, brochettes et baise ! Mais l’idéal du président Sankara[5] vivra toujours. Lorsque l’insurrection éclatera…

Madi, tu es un révolutionnaire de pacotille. Tout le monde sait ça ! C’est parce que ton Sankara était un peine-à-jouir qu’il n’a pas fait de vieux os ! Votre révolution était un truc d’impuissants mon type. On est en libéralisme maintenant. Allez donc tirer un coup et laissez-nous respirer !

– Capitaliste ! Dégénéré !

– Frustré ! Communiste !

Je quittais les copains vers 23 heures. Du centre à la banlieue perdue où j’habite en bordure de la ville, il faut rouler à bonne allure pendant une bonne heure. La dernière partie du trajet, après les demeures opulentes de Ouaga 2000[6], est déserte, mais on n’y signale pas beaucoup de guet-apens ces temps-ci. Néanmoins, je roule chaque fois, tous feux braqués et pleins gaz ! Aujourd’hui c’est pleine lune. La route rectiligne, les arbres étiques, l’étendue désolée me font l’impression d’une avenue martienne. Voici le cimetière. Il s’est vite rempli en quelques années. Il faut dire qu’on y enterre même la nuit à la lumière des lampes, en écoutant des histoires morbides lorsqu’on peut s’arrêter un peu d’écailler la terre rocailleuse. Plus jeune, j’y collectionnais des cals avec les autres gars du quartier où j’habitais alors, de l’autre coté de la ville. Je suis toujours rassuré dès que j’aperçois les quelques briques qui restent de la clôture de cette nécropole de bidonville. Bientôt à la maison.

Il y a un petit attroupement au coin entre le mur et le petit sentier que je dois emprunter pour entrer dans le quartier. Ces gars sont des fainéants. Ils attendent du renfort au lieu de commencer à se chercher un emplacement favorable pour la pioche. Les espaces restants sont rares et couverts de plaques de latérites presque aussi dures que du granit. Il va y avoir du sport les mecs, gare aux ampoules ! Et en plus ces idiots occupent toute la route. Mais un vieux taxi qui rentre au garage survient qui éclaire crûment le petit groupe et corrige ma première impression. Misère, il faut déjà que je retourne chez l’opticien. Avec la chaleur et le sable de l’harmattan, mes lunettes se détériorent très vite. Fichue myopie.

Quelqu’un est couché presque dans les roues d’une mobylette pareille à la mienne. Ce doit être une Best. Oui, c’est une Best chinoise. Eh quoi ! Elles sont moins chères ces engins et en plus avec le litre, je fais l’aller-retour deux fois de chez moi à l’université. Que demande le peuple ? Le consommateur africain n’est pas plus con qu’un autre : vive l’impérialisme chinois. D’abord, je crois que c’est un accident, parce que s’ils sont accessibles à toutes les bourses, ces engins sont rétifs et nerveux ; il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un se casse la gueule sur l’une de ces mustangs asiates. Mais ensuite je remarque les pierres qui entourent le gisant, ses jambes, son torse et sa tête immobile. C’est comme d’habitude, je ne peux empêcher le haut-le-coeur qui me remonte des tripes. Ils n’y ont pas été de main morte, les fils de pute qui lui font comme une haie hostile à ce malheureux.

Normalement, je m’enfuis dès que je tombe sur ce genre d’évènements, depuis le jour ou j’ai croisé le regard épouvanté de ce garçon impuissant avant qu’un justicier ne lui écrase la tête avec ce rocher qu’ils avaient dû soulever à trois. Un je-ne-sais-quoi dans la scène m’intrigue ; je mets mon char sur la béquille et m’avance, d’avance dégoutté. Pères de famille, jeunes gars hilares et excités que je croise chaque matin, quelques-uns se tiennent devant leur tas de caillasses guettant fiévreusement le plus petit spasme de vie résiduelle du corps ravagé de coups.

– Le salopard ne bouge déjà plus. Pfft ! Ça n’est même pas capable d’encaisser une taloche et ça veut dévaliser les braves gens.

– On lui aura quand même bien fait sa fête à cette raclure, renchérit un enthousiaste.

– Il nous a même facilité le travail, ce généreux, entend-t-on. Il s’est bien complaisamment laissé faucher par mon gourdin juste à l’entrée du cimetière. Qu’est ce qu’on lui en a mis !

Mon approche avait été notée avec une indifférence bien trop marquée. Je ne suis pas à l’aise. Je connais certains de ces justiciers de vue ; ce doit être réciproque même si eux disposent probablement de plus d’infos sur ma poire via le portail rumeurs.com. Rien d’anormal en fait quand on y pense. La zone fait partie de ces bidonvilles d’immigration qui enserrent Ouaga. Ces townships accueillent le flux incessant des culs-terreux du Burkina profond fuyant la désertification, le chômage et le Sida ou tout simplement l’ennui mortel de nos villages moyenâgeux. De fait, je crèche au sein de quelques milliers de frais citadins fermement attachés à leurs mœurs rurales au premier rang desquelles s’illustre le journalisme d’investigation et la presse people. Ça commère sec.

« C’est le p’tit frère à l’autre là, vous savez le gars taciturne qui roule sur une Kaizer. Teint noir, costaud ; vous connaissez sûrement sa femme, une connasse qui se la joue parce qu’elle habite une belle villa et qu’elle à l’électricité. Son mari lui a acheté une nouvelle mobylette il n’y a pas longtemps ; une vraie frimeuse, je ne vous dis pas.

On dit pourtant que le gars serait maçon.

Maçon mon cul ! Ils ont un cousin qu’est ministre de machin chose. Vous imaginez bien de quelles combines juteuses ce macaque parvenu doit s’occuper pour lui. Une famille bizarre, rien de moins.

Et alors, c’est quoi le problème avec celui-là ?

Le Bigleux ? C’est le clou du spectacle. Taiseux, haineux, maigre à faire peur ! Et gonflé avec ça ! Y en a qui disent qu’il a étudié chez les blancs, ce bâtard. On ne sait pas exactement pour qui il se prend, mais certainement pas pour le premier venu, ça c’est sûr. Ne salue personne cet enfant de putain ! Ni bonjour, ni bonsoir ; tôt le matin, puis le soir, on ne sait d’où il revient de son emploi de gratte-papier, mais il passe. Faut te garer quand tu le croises sinon il ne s’apercevrait même pas s’il t’écrasait cousin. Ce mal blanchi nous trouve certainement trop grossiers et sales pour lui. Depuis une année qu’il nous salope le paysage, il n’a pas baisé une seule fille du quartier.

Maintenant que t’en parles, je revois sa gueule. Ah, c’est ce type ? C’est vrai qu’une fois, je l’ai croisé et lui ait fait l’honneur de mon salut. Que crois-tu que fit cet intellectuel ? Il me regarda distraitement comme la merde que je suis et passa son chemin sans plus faire attention à moi qu’aux poils de son cul d’enculé. Y en a qui ne se sentent pas pisser c’est certain !

Pendant ce temps, alors que cet efféminé de demi-portion à binocles considérait rêveusement la victime, celle-ci se remit à remuer imperceptiblement sans que le cercle carnassier, tout occupé du récit guerrier de son épopée et de ses cancans ne s’en aperçu. Je reconnus le type. C’était le même pauvre hère dont l’aspect perdu et l’aura de désespoir m’avaient inspiré tant d’angoisse métaphysique ce matin même à l’université. Que s’était-il passé ? Il était plus salement amoché qu’à première vue. Vraiment ! Le corps se boursouflait déjà de vilains hématomes et certaines blessures témoignaient qu’on avait frappé violemment l’homme avec des bâtons garnis de clous. Il n’y avait pas besoin d’être médecin pour voir que les diverses perforations du dos et des cuisses étaient dues à des coups de couteau plus ou moins profonds. Le plus hideux me semblait l’aspect blafard de la peau. Seigneur ! Je ne savais pas que la peau noire pouvait pâlir à ce point. Tandis que je demeurais là, absorbé dans mes constatations horrifiées et apitoyées, l’homme avait ouvert les yeux et nous nous fixions ardemment du regard depuis un moment. Il n’y a rien de comparable aux yeux d’un homme qui va mourir. Ce fait s’imposa brutalement à ma conscience lorsque je m’aperçus avec effarement du silence mortel de la foule et du poids intolérable d’une centaine de regards assassins soudain sur moi braqués.

Je m’ébrouai mentalement en sentant, dans mon dos, la meute m’envelopper malignement telle une amibe démoniaque. L’espace entre moi et le gisant se rétrécit magiquement à deux mètres à peine. Je ne voulus pas croire ce qui arrivait, mais j’étais impuissant à enrayer l’enchaînement des évènements. Je regardais les sourires torves et sadiques de la horde et en même temps, je sentais comment leurs frustrations et leurs désespoirs s’amalgamaient pour constituer la foule, cet égrégore maléfique assoiffé de sang. Quelqu’un releva la tête ballotante de l’agonisant dont les yeux étaient toujours absurdement braqués sur moi.

– Dis donc l’affreux !  Qu’est ce que tu regardes ainsi, hein ?  Saisissant ses doigts, il leur imprima une torsion ignoble dont la douleur remua l’homme sans ne pouvoir plus lui arracher qu’un pauvre gémissement.

– Réveilles toi quand je te cause, saleté de voleur ! Qui est ce que tu regardes ainsi ? Pourquoi fixes-tu ce monsieur ? Ce disant il releva la tête et me regarda avec une méchanceté ironique.

– C’est une connaissance à vous ?

Je revis également la brute. Hier matin, juste avant le marché, à côté de la décharge fumante d’ordures et d’eaux usées, je le vis débitant à 500 francs l’unité, ces troncs noueux que déchargent les marchands de bois de leurs camions antédiluviens d’un vert tuberculeux. Il m’avait vu admirer discrètement les beaux muscles qui jouaient sous sa chemise en haillons. Les mêmes qui s’échauffaient maintenant joyeusement en torturant un agonisant. La tournure des choses ne me plaisait pas du tout, mais je ne pouvais plus m’en aller maintenant.

– Vous le connaissez, vous m’sieur, ce sale voleur ? Non ? Ah, j’espère bien que non m’sieur, parce que lui semble bien vous connaître, m’sieur. Tenez depuis tout à l’heure il ne cesse de vous zieuter. Le voilà même qui recommence à vous chercher de ses yeux morts de parasite de la société.

Effectivement non content, de s’entêter à me regarder, le malheureux me désignait maintenant du doigt. Etait-il possible que dans l’ultime récapitulation des évènements de ce jour fatal, ce qui lui restait de conscience m’ait identifié comme l’une de ses dernières rencontres personnelles ? Peut-être que me revoyant dans ces circonstances, son corps aura eu ce réflexe de reconnaissance. Trèves de spéculations inutiles, quoi qu’il en soit, je suis foutu ! De son index mourant, cet inconnu venait de me désigner à la vindicte populaire.

– Ben, mon salaud, va falloir nous donner quelques petites explications sur tes liens avec cet individu. Toi aussi tu dois être un voleur mon p’tit gars ! Je suis de plus en plus convaincu que tu es un voleur. Qui d’autre que son complice un voleur désignerait-il alors qu’il ne peut plus parler, hein ? Faut croire qu’il ne voulait pas déguster seul.

Rassembler les ressources nécessaires pour mettre en œuvre la pensée se révèle un exploit dans certaines circonstances. Je voulais penser, expliquer, éclaircir les choses, mais mon cerveau était aussi vide et mort, silencieux comme l’espace entre les étoiles. La foule me mit à sonner la curée.

« Voleur ! Voleur ! Voleur ! Encore un autre ?! Oui, paraît qu’il avait un complice. Cette racaille opère à plusieurs maintenant. Selon les rumeurs, ils seraient en train de s’organiser sur le modèle violent des mafias nigérianes. Armés jusqu’aux dents, ils pénètrent dans les maisons, dépouillent et violent. Des familles entières auraient été massacrées. Voleur ! Voleur ! Voleur ! Ah, mais ça ne va pas se passer comme ça, pas si nous les exterminons les premiers ! À mort ! Tuez-le, tuez le voleur ! Tuez-le !

J’étais plus statufié que la femme de lot. Parle, vas-y, hurles, fais quelque chose. Vas-tu te décider à rompre cette chape glacée de terreur pour sauver ta peau ? Lorsque ces secondes plus longues que des éternités se furent écoulées, je réussis finalement à me ressaisir un peu, mais ce fut pour faire exactement ce qu’il ne fallait pas. Je soupçonne l’esprit humain de ne pas agir pour le mieux de nos intérêts. Sinon, comment expliquer qu’il prenne aussi souvent le parti de la stupidité. Je voulus prendre ces ploucs de haut en les écrasant de mon importance. Je pensai même que ce pouvait être une bonne idée de me mettre en colère et de les menacer de toutes les flammes de l’enfer qui allait s’abattre sur eux par la grâce de mes amis très haut placés : procureurs et autres magistrats de la belle république démocratique, moderne et libérale du Burkina-Faso.

– Je m’en vais vous faire coffrer moi, mes gaillards ! Je voulus leur faire valoir mes mérites de fine lame intellectuelle : Je suis professeur de droit international public à l’université de Ouagadougou mes salauds et je suis promis à un brillant avenir. Si le plus petit postillon de vos gueules de crève-la-faim me touche, je vous promets que les pédés les plus ardents de la prison centrale creuseront dans vos anus des tunnels si grands qu’on pourra y faire tenir vos taudis lépreux !

Reculez bande de minables ! Et toi, laisses ça ! Sauvages ! J’aurai la peau du premier enfant de putain qui touche à ma moto ! Allo ! Police ? Venez vite ! Ils ont tué un homme, c’est au secteur 16, venez vite, ils veulent s’en prendre à moi… oui au secteur 16, près de…rends-moi ce téléphone bâtard… ! »

Ce n’est certainement pas grâce aux résidus douteux de mes trois années de Taekwondo que je suis encore de ce monde. Ce vieil instinct du combattant me permis uniquement d’éviter un sale coup sur la nuque avant d’envoyer vigoureusement mon genou dans les joyeuses de mon bûcheron tortionnaire. Luttant pour ma vie, je réussis même à en étaler deux ou trois en jouant de la tête, du coude et du talon. Mais c’est uniquement au cinéma que le héros tient plus cinq minutes avant de se faire descendre. Je pris un premier coup dans la gueule ; dès lors, mon sort fut scellé. La clameur me submergea. Au-delà d’un certain seuil de douleur, l’esprit se retire.

J’ai envers l’honorable Sergent-chef Abdourahmane Idrissa une dette difficile à solder. Sa patrouille de CRS pris le virage du cimetière de Nagrin quelques minutes après que j’eus perdu connaissance. La multitude enragée se dilua aussitôt dans les veines obscures du bidonville abruti de misère.

 

Par Tinfinsi

[1] Quartier populaire de Ouagadougou, adjacent à l’université et au centre des affaires.

[2] L’un des quartiers les plus pouilleux de la ville ; J’y suis né et y ait grandi. Un endroit dont les meilleurs s’en vont et ne reviennent pas d’après la bonne parole du prophète Jay Hov.

[3] Le grain est l’institution sociale par excellence. Chaque mec est affilié à au moins un Grain, parfois à toute une flopée selon son parcours, son âge, ses accointances. Il y a des Grains pour tous les âges. Avec ma bande de Larlé, on a fondé le nôtre en même temps que notre équipe de foot à l’époque des sucettes et des culottes courtes ; on épargnait sur notre argent de poche pour acheter le thé, la vanille et le sucre. En échange de menus services, comme d’aller acheter leurs clopes, le Grain des aînés nous louait leur théière, le fourneau et les deux verres à thé le jeudi matin pendant qu’ils jouaient au foot.

[4] Le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) est le parti présidentiel et dominant au Burkina-Faso au moment du récit.

[5] Thomas Isidore Sankara, leader de la révolution burkinabé. Tant pis pour ceux qui ne connaissent pas.

[6] Afin de donner un autre visage à ce bout de rocaille surpeuplé, un espace de la moitié de la taille de l’actuel Ouaga a été mis en valeur pour accueillir les plus extravagantes et les plus imaginatives fortunes de l’État désireuses de se retrouver entre soi, loin de l’infection des quartiers populaires. Ouaga 2000, c’est un gros morceau d’un quartier huppé américain téléporté au milieu de la merde locale.

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