Billet sur l’Eco: petit décryptage

Le problème avec l’Eco, le projet de monnaie unique ouest-africaine officialisé à Abuja en juin dernier, est double, disent les analystes : premièrement, il repose sur des critères de convergence macroéconomiques imités de ceux de l’Euro et qui ne sont pas réalistes pour l’espace CEDEAO (mais à noter que de tels critères de convergence disciplinaires sont déjà en usage pour ceux des pays CEDEAO qui utilisent le franc CFA) ; et deuxièmement, il fait fi des divergences politiques entre les dirigeants francophones qui, sous le leadership de Alassane Ouattara, semblent tentés de faire de l’Eco un franc CFA bis, notamment en maintenant la parité fixe avec l’Euro et apparemment même en conservant leurs liens incestueux avec le Trésor français, et les dirigeants des autres pays qui n’ont évidemment aucune raison de se comporter en petits toutous des Français. Ce débat est intéressant mais est illustratif d’un de ces cas où les problèmes secondaires masquent les problèmes principaux. Car, en effet, pourquoi les pays CEDEAO sont-ils entrés dans cette logique de monnaie unique ? La monnaie unique devait être l’instrument monétaire de l’intégration économique qui, elle-même, devait être matérialisée par la pratique effective de politiques économiques communes dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. Or, si les Etats CEDEAO ont signé leur adhésion à ces politiques économiques communes et prennent même des décisions sur la base de programmes qui en dérivent, ils ne font rien pour que le projet d’intégration économique avance de façon cohérente et soutenue. Notamment, l’architecture institutionnelle pratique devant servir à la mise en œuvre de politiques économiques régionales, et les infrastructures nécessaires à la réussite de telles politiques, n’existent tout simplement pas. Le leadership politique régional capable de prendre de telles choses en charge n’existe pas. Il est patent, par exemple, que pour relever le taux d’échanges commerciaux internes à la zone, il faudrait construire des routes, standardiser et rationaliser les procédures douanières, soutenir la mise en place de véritables filières pour les produits (optimisation de la production, du transport, de la distribution suivant les exigences d’offre, de demande, et de financement), notamment en transcendant la question de la production « nationale » (question qui crée des réflexes de concurrence entre « pays cotonniers » par exemple, ou entre l’oignon « nigérien » et l’oignon « burkinabè »). Pour toutes ces questions et problèmes pratiques de politique d’intégration, il faut un leadership qui manque cruellement. Or, si l’intégration régionale avait avancé, et tenu ses promesses de créer des pôles de croissance régionale et des solidarités mécaniques entre les économies nationales, l’adoption d’une monnaie unique aurait paru une chose naturelle, et non une décision soudaine d’élites galvanisées par des discours subjectifs.

Pour comprendre cela, il faut considérer le cas de la liberté de circuler en zone CEDEAO. Cette mesure est effective, mais dans l’esprit qui avait mené à son adoption, elle devait servir à faciliter le transfert de la force de travail vers des pôles de croissance régionaux. Ces pôles de croissance n’existent pas, et du coup, la liberté de circuler s’est traduite par une sorte d’officialisation de la liberté de migrer. C’est-à-dire que les anciens courants de migration vers les verts pâturages d’autres pays de la région (par exemple du Sahel vers le Golfe de Guinée, mais aussi, parfois et plus souvent qu’on ne le pense, dans le sens inverse) sont devenus plus ou moins légaux, rendant plus impraticables, politiquement parlant, les opérations d’expulsion de masse que certains Etats du Golfe de Guinée ont pu mener dans les années 1970 et 1980. Ce n’est certes pas une mauvaise chose en soi, mais ce n’était pas le but de la mesure. Si on adopte une monnaie Eco dans les conditions actuelles, on aura des résultats similaires. C’est-à-dire que la monnaie aboutira à des usages qui ne correspondent pas au plan d’intégration régionale mais qui rapprocheront ses usagers de manière pragmatique. Certaines étranges difficultés disparaîtront, par exemple la presque impossibilité actuelle de faire des paiements de façon formelle entre agents économiques résidant au Nigeria et dans les pays voisins du fait des contrôles stricts sur les mouvements de fonds mis en place par le Nigeria (mesures anti-corruption propres à ce pays). Ces rapprochements pragmatiques ne renforceront pas forcément le projet d’intégration régionale et en tout cas ne viseront pas à le faire : mais faute de plan ou de volonté politique pour faire avancer le plan, ce sera le résultat par défaut – comme la migration est le résultat par défaut de la liberté de circuler.

On voit donc que les débats techniques et politiques sur l’Eco sont une diversion par rapport à ce problème de fond. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas importants – mais d’une certaine façon, ils dérivent de l’absence du débat sur le fond. Par exemple, si l’Eco est largement une plate imitation de l’Euro (au moins s’agissant des critères de convergence austéritaires censés crédibiliser la monnaie), c’est bien parce que, faute d’un projet CEDEAO qui aurait posé tout naturellement les conditions de succès de la monnaie, on s’inspire du projet de l’Union Européenne, qui semble marcher – en oubliant son histoire propre, en particulier en ce qui concerne cette monnaie unique dont l’architecture dérive largement du désir des Français de convaincre les Allemands de renoncer à leur cher Deutsche Mark, œuvre de persuasion qui n’a pu être réalisée qu’avec cette affaire de critères de convergence (comme quoi, les autres pays tâcheront de « s’élever » au niveau des vertus économiques teutonnes, vertus censées être à la base du succès du Deutsche Mark). Lors de la crise de la zone Euro, on a bien vu ce que cela signifiait, lorsque les Allemands ont excipé de leurs soi-disant vertus pour refuser de financer la dette des Grecs (on entend déjà des Nigérians opiner que, dans cette future zone Eco, leur pays devra refuser de financer la dette d’autres pays CEDEAO, ce qui est un pur mimétisme de la posture allemande en zone Euro).

Dans tous les cas, la zone Euro correspond à des économies capitalistes avancées, notamment dans son « cœur » occidental, groupé autour de l’Allemagne, de la France et du Benelux, et son architecture a été élaborée pour répondre aux exigences des forces capitalistes. On dit parfois, à cet égard, que le système Euro est un laboratoire du néolibéralisme – dans le sens où on peut dire que le système CFA est un laboratoire du néocolonialisme. Or les pays CEDEAO n’ont pas des économies capitalistes avancées. Ils devraient imaginer et construire leur monnaie par rapport à leurs problèmes économiques, et non par admiration pour le vernis brillant (et quelque peu toxique) de la monnaie européenne. Les débats actuels sont donc le signe que leurs dirigeants ont choisi de les fourvoyer, ce qui est, malheureusement, comme d’habitude.

 

R.I.

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