Ca est rien qu’un neg’ — Diaristique

La conscience libérale-humaniste de l’Occident a des relations compliquées avec l’histoire de la traite négrière. Elle veut à la fois battre sa coulpe pour le fait que l’Occident en fut le participant moteur et se féliciter de ce que l’Occident y a aussi mis fin, et même de ce qu’il bat sa coulpe – contrairement, par exemple, aux Arabes, qui ont aussi pratiqué la traite négrière et ne paraissent pas avoir développé à ce sujet des regrets ou des remords.

Plus généralement, cependant, la réaction que j’observe est d’ordre plus ou moins polémique. Il s’agit de relativiser, sinon minimiser le rôle des traitants européens en « rappelant » que l’esclavage fut pratiqué en Afrique subsaharienne et qu’il n’y aurait pas eu de traite négrière sans participation active des Africains. Un historien spécialiste de la question affirme que le « middle passage », c’est-à-dire la traversée de l’Atlantique dans les cales des navires négriers commence au cœur de l’Afrique, lorsque l’esclave est capturé par ceux qu’il pourrait appeler « ses congénères ». Relatant les souffrances du captif de son lieu de capture à son lieu de vente sur la côte atlantique, il compare et assimile lesdites souffrances à celles qui seront ensuite vécues lors de la traversée. L’historien canadien Paul Lovejoy, très connu (et apparemment respecté), pour ses travaux sur le sujet, est manifestement dans une sorte de croisade pour qu’on considère que l’esclavage tel que pratiqué en Afrique était du même type que celui pratiqué en Amérique, mais avec une plus grande ampleur. Dans une correspondance à une listserve de chercheurs à laquelle appartient R. Idrissa, il déclare que selon ses estimations, « dans les années 1840, il y avait plus d’esclaves dans les [États djihadistes du Fouta Djalon, du Fouta Toro, d’Elhadj Omar et de Sokoto] que dans toutes les Amériques prises ensemble à la même époque ou à toute autre époque ». Par ailleurs, Lovejoy cherche à établir l’idée que cet esclavage était de l’esclavage de plantation, considéré comme le plus inhumain. Un de ses étudiants originaires du Nord Nigeria, Mohammed Bashir Salau, a publié en 2011 sa thèse chez Palgrave McMillan sous le titre évocateur The West African Slave Plantation, bien que la région étudiée se limite en fait aux zones constituant l’actuel Nigeria du Nord. Citant abondamment son mentor, Salau essaie, dans son introduction, d’assimiler le régime servile en vigueur dans ces zones à celui qui est « associé aux économies de l’Amérique du Nord, des Caraïbes et du Brésil ». Il est certain que le régime de la plantation n’était pas exclusif aux Amériques. Il a été pratiqué dans certaines parties du monde arabo-musulman, et apparemment de façon si intensive en Irak, au IXe siècle, qu’il a conduit à une gigantesque révolte des esclaves bantous (Zanj) dans les années 870-880. Néanmoins, il ne fut certainement jamais le régime prédominant en Afrique de l’Ouest, région dont l’économie fut toujours organisée de façon très différente de celle des Amériques et, en particulier, était loin de disposer des débouchés mondiaux – pour le tabac puis le coton nord-américain, le sucre des Caraïbes, le café du Brésil – qui avaient donné naissance au régime de la plantation dans les Amériques. Lovejoy et Salau sont des historiens très compétents, mais leurs travaux sont des interventions orientées dans un débat qui concerne le statut moral de « l’Occident » et de « l’Afrique » par rapport à l’histoire infâme de la traite négrière.

On peut mettre dans cette même catégorie de compétence orientée le travail de 2006 de Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières : essai d’histoire globale. L’ouvrage se présente comme ayant des visées uniquement pédagogiques. A le lire, on a l’impression pénible d’une relativisation tous azimuts, ce qui pourrait n’être que l’effet du projet pédagogique – i.e., prendre du champ, voir les choses de haut et de loin, de façon « dépassionnée ». Seulement, le titre me paraît, d’une certaine façon non voulue par l’auteur, vendre la mèche : les traites négrières. Le pluriel est utilisé pour indiquer que l’esclavage des Africains fut pratiqué par des acteurs multiples : des Européens certes, mais aussi des Africains et des Arabes. Cela est, bien entendu, exact, mais c’est mettre de côté le fait que « traite négrière » et « esclavage des Africains » ne sont pas exactement la même chose, au point de vue des implications politiques et morales. La visée pédagogique du livre tend à « dépassionner » le débat sur la traite négrière en expliquant qu’elle a été pratiquée par tout le monde, et qu’il n’y a donc ni coupable unique, ni victime exclusive. C’est un propos d’ailleurs assez banal non seulement en Occident, mais même en Afrique – bien que les Occidentaux ne prêtent attention qu’aux Africains, minoritaires mais enflammés, qui les accusent d’être les seuls coupables dans l’affaire. Si le propos revient à dire que des Africains ont été asservis par tout le monde, cela est exact – mais on peut aussi bien le dire d’autres populations. Bien que le phénomène n’ait pas eu une ampleur significative, il y avait, jusqu’au début du XVIIIe siècle au moins, des esclaves européens à l’intérieur de l’Afrique, certainement dans les villes marchandes qui servaient de relais commercial entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord, comme Tombouctou et Agadez. C’est une histoire négligée parce qu’elle n’entre pas dans la représentation que la science historique occidentale (à laquelle participent les Africains instruits, comme Salau par exemple) a de l’Afrique subsaharienne comme région exclusivement « fournisseuse » d’esclaves. Et bien entendu, l’esclavage, sous des modalités diverses, a été largement pratiqué partout dans le monde.

Le concept de « traite négrière » ne renvoie pas à cette histoire, bien qu’il en fasse partie de façon latérale. La signification du concept déborde l’histoire de l’esclavage, et signifie en fait, une forme de persécution, pas seulement d’asservissement. La chose est dans le mot. La traite négrière signifie que seuls les « Nègres », à l’exclusion de toute autre catégorie d’humains, sont réduits en esclavage. En cela, la traite négrière est en fait assimilable à des catastrophes morales comme la persécution sanguinaire des Juifs en Europe ou la décimation des Amérindiens. L’esclavage est une forme d’emprisonnement ou de bagne, non pas derrière de hauts murs, mais dans une condition sociale et un statut d’ordre juridique, afin que le prisonnier puisse être dominé, utilisé, exploité et traité de manière criminelle sans conséquences légales, ou avec des conséquences légales minimes. De ce fait, il est moralement haïssable, dans quelque partie du monde et à l’égard de quelque population il ait été pratiqué. Le problème de la traite négrière, c’est que cette prison sociale et juridique a été réservée à une seule population à l’exception de toutes les autres. De ce fait, on passe du « simple » crime d’esclavagisme à une forme de persécution. Lorsque les Occidentaux essaient de rejeter leur faute en indiquant que « les Africains aussi », ils ne voient pas, ou feignent de ne pas voir, que ce qui leur est reproché n’est pas l’esclavagisme, mais la persécution – et c’est ce que fait Pétré-Grenouilleau lorsqu’il qualifie de « traite négrière » l’esclavagisme à l’intérieur de l’Afrique. Il s’agissait bien d’une traite des esclaves, mais il ne s’agissait certainement pas d’une traite négrière. Si, aux Amériques, toutes les populations avaient été soumises à l’esclavagisme, les Africains n’auraient aujourd’hui rien à redire sur la question. Cela aurait été juste, parce que, contrairement à la traite négrière, le crime d’esclavagisme n’aurait pas eu de conséquences politiques et morales durables sur la position des Africains subsahariens dans le monde moderne. On peut en donner quelques exemples de perspective.

Aux XV-XVIe siècles, lorsque les Ibériques se sont mis à parcourir le monde pour trouver de la main d’œuvre servile non-chrétienne à utiliser pour exploiter leurs conquêtes d’outre-Atlantique, ils ne sont pas d’abord focalisés uniquement sur les Subsahariens. Ces derniers, victimes collatérales des conflits de la Mer Méditerranée entre « les Francs » (nom donné par les Arabo-musulmans aux chrétiens d’Occident) et « les Sarrasins » (nom donné par les chrétiens d’Occident aux Arabo-musulmans), se sont déjà retrouvés en communautés assez considérables d’esclaves dans les villes du Portugal, de Castille et d’Aragon (Selon Mark Minnes de l’université Leibniz de Hanovre, ils auraient constitué environ 10% de la population en Andalousie occidentale vers 1570). Néanmoins, les Portugais (surtout) cherchaient des populations à asservir à travers le monde non-chrétien jusqu’au Japon, où leurs entreprises à cet égard ont joué un rôle dans la fermeture du pays au début de l’Ère d’Edo. Les Subsahariens ont fini par être considérés comme une « solution » plus pratique que d’autres pour des raisons évidentes : proximité du continent américain, le fait qu’il s’agit de populations habituées au climat tropical – et bien entendu, l’absence, sur les côtes, d’États assez puissants pour réglementer la traite et, au besoin, « fermer » le pays comme les Japonais l’ont fait (il y a eu des tentatives, comme celle de Nzinga Mbemba, ou Afonso Ier du Kongo dans les années 1540, ou de Nasrédine dans la vallée du Bas Sénégal, dans les années 1670). Cette solution pratique est rapidement devenue une solution exclusive, avec des conséquences politiques (par exemple, la destruction, en Sénégambie, de l’Empire du Djolof par ses vassaux côtiers armés par les traitants européens; l’émergence de royaumes « négrier » sur la Côte des Esclaves; le début des relations de domination entre l’Afrique et l’Europe), économiques et aussi morales (ou psychologiques). Ainsi, en traversant l’Atlantique, le Subsaharien, quelle qu’ait été sa condition d’origine – et il y avait, dans les cales négrières, des gens appartenant à des familles aristocratiques, comme la lettre de protestion d’Afonso Ier au roi du Portugal l’indique – devenait un « Nègre », c’est-à-dire, automatiquement, un esclave.  Le Middle Passage était donc la transformation de l’Africain, avec ses héritages culturels divers et variés, en Nègre. Encore aujourd’hui le mot créole-haïtien pour dire « homme » est « nèg » (le terme s’applique à tout homme, qu’il s’agisse d’un Chinois, d’un Hollandais ou d’un Tanzanien). On connaît le statut compliqué du terme « Nigga », « Nigger » aux États-Unis, prononçable « en public » uniquement par des Noirs – car, chez les Noirs, il signifie « mec », un peu comme en créole-haïtien, et les Noirs l’appliquent de ce fait même à des Blancs – tandis que chez les Blancs, il a son sens pervers dérivé de l’idéologie qui fut développée pour légitimer la persécution des Noirs, et qu’on appelle aujourd’hui « racisme ».

De plus, s’il est en effet légitime de complimenter les Européens pour l’esprit d’abolitionnisme, pour le fait qu’il s’est trouvé chez eux, et nulle part ailleurs, un mouvement humaniste pour abolir l’esclavage, la chose devient moins étonnante lorsqu’on se rend compte que l’esclavage n’existait plus chez eux que sous forme de vestige lorsqu’ils l’ont établi, ou rétabli — uniquement pour les Africains. L’abolitionnisme est né moins d’une sorte de miraculeuse ferveur morale que du fait que, dès le début, l’esclavage était une violation d’une norme déjà établie. Il n’est, pour s’en rendre compte, que de prêter attention aux difficultés de la législation de pays comme la France ou l’Angleterre vis-à-vis de l’arrivée d’esclaves sur leur territoire, là où un tel statut était censé ne pas exister. Un édit de 1315, émis par Louis X le Hutin, avait prohibé l’esclavage en France, clamant, longtemps avant la déclaration de 1789, que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc (i.e., libre) », et jouant sur le nom même du pays pour dire: « considérant que notre royaume est dit royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordant au nom ». Ainsi, en France par exemple, dès le XVIe siècle, les esclavagisateurs qui commettaient l’erreur d’amener leurs esclaves en métropoles couraient le risque de voir ces derniers réclamer et obtenir leur liberté. Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour que la monarchie prenne des espèces de loi d’exception excluant spécifiquement les Noirs des bénéfices de ce doit à la liberté. Cette législation embarrassée culmine dans la Déclaration de 1777, de Louis XVI, interdisant à « aucun noir, mulâtre ou autres gens de couleur » de fouler le territoire français (afin qu’ils ne puissent pas se prévaloir du droit à la liberté découlant d’une telle présence en France) sauf « permission » accordée « aux habitants de nos colonies » qui auraient besoin, « pour leur service personnel », de la présence d’esclaves noirs, lesquels sont condamnés à conserver leur état pendant leur séjour en France. On voit comment, dans la mécanique même des choses (et non pas seulement dans le discours idéologique), le fait que l’esclavage ait été réservé aux Noirs a condamné les Européens à concevoir des législations racistes. Par ailleurs, il n’est pas inutile de noter que le premier abolitionniste n’est autre que Bartoloméo de Las Casas, celui-là même qu’on peut accuser à juste titre d’avoir été le premier grand promoteur de la persécution esclavagiste des Africains, ce qui indique que la persécution esclavagiste et l’abolitionnisme sont, pour ainsi dire, apparus au même moment, dès le XVIe siècle. Las Casas avait compris le péril moral du racisme (de la persécution d’une population réduite à sa race) presqu’aussi vite qu’il en avait favorisé l’apparition, mais, comme dit l’anglais, « le génie était sorti de la bouteille » et il fallut des siècles pour l’obliger à y retourner. Et nous savons bien qu’il n’y est jamais complètement retourné.

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Extrait d’une BD « historique » de François Bourgeon, « Les Passagers du vent ». Le « Ca est rien qu’un neg' » est, ici, d’un anachronisme révélateur

Lorsque des puissances européennes ont commencé à occuper l’Afrique à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, cette idéologie du Nègre a été apportée avec eux afin de légitimer la domination coloniale. Si le nègre colonisé n’est pas exactement identique au nègre esclavagisé, l’idéologie est à peu près identique, justifiant la domination par l’infériorité congénitale du dominé et le besoin de le rédimer, soit par la christianisation, comme à l’époque de la traite négrière, ou par la civilisation à l’ère coloniale. Et le concept de « nègre » a aussi été récupéré à des fins de résistance par les dominés coloniaux comme jadis par ceux de la traite. Aujourd’hui, il n’a plus guère cours en Afrique subsaharienne. Les jeunes générations, à partir de celles nées dans les années 1980, ne l’utilisent jamais, pour autant que je sache, ce qui est un signe de l’espèce de décolonisation mentale discrète qui est à l’œuvre dans la région (par contraste avec les clameurs anticoloniales tapageuses qui attirent plus l’attention de l’observateur occidental). Mais je me souviens encore que jusqu’au début des années 1990, le concept avait cours, conservait son sens politique et moral, et était réservé (dans son usage légitime) aux seuls Noirs (aujourd’hui, les jeunes parlent plutôt de « Négro », ce qui est un essai de traduction « à la mode » du « Nigga » des Noirs américains et non une réincarnation du « nègre » colonial). La négrification des Africains et de leurs descendants outre-Atlantique est, bien entendu, une castration mentale dont il est difficile de se relever rapidement, et jusqu’à présent, le complexe psychologique prédominant de ces populations vis-à-vis des Occidentaux reste un profond sentiment d’infériorité qui trouve facilement ses aliments dans le discours ambiant et l’accent mis plus sur les faillites (certes nombreuses) des sociétés et systèmes politiques africains (par rapport à des normes modernes de civilisation) que sur leurs réussites ou leurs originalités. Néanmoins, en dépit des fantasmes nés de la modernité occidentale, l’Afrique subsaharienne, dans ses diversités, est une civilisation – plutôt déboussolée bien sûr, depuis environ deux cents ans, mais une civilisation tout de même, ce qui lui donne des réserves spirituelles de récupération et de résistance obtuse et même, par rapport à certains aspects généreux de l’influence extérieure, malavisée, qui lui rendront quelque jour sa pleine personnalité. A cet égard, il serait intéressant d’étudier les logiques dynamiques et structurelles qui semblent devoir mener à ce résultat.

Il ne me semble pas que la conscience occidentale puisse encore se rendre compte de tout ceci. Ce qui m’a inspiré ce billet, c’est un petit moment vécu, il y a quelques jours, au Centre des Archives Diplomatiques de Nantes. Attendant un carton de documents d’archives qui tardait à venir (c’était de ma faute, je m’y étais pris un peu tard), je m’étais mis à feuilletter les « beaux livres » exposés dans la salle de lecture, des volumes cartonnés, luxueusement imprimés et illustrés – il y en avait un sur le Congrès de Vienne, que je commençai vaguement à lire (la stupidité abyssale du retour de Napoléon Bonaparte de l’Île d’Elbe me fascinant toujours autant), et puis un autre qui s’intitule Trésors du Quai d’Orsay – une collection d’images des cinq continents moissonnées à la faveur de l’extension planétaire de la diplomatie française depuis le XIXe siècle. En partie introductive de l’ouvrage, chaque continent est symbolisé par une photographie prise quelque part au début du siècle dernier – des clichés couleur sépia, ou noir et blanc. Celle représentant l’Afrique me causa un petit choc intérieur – l’image m’était d’ailleurs connue. On y voit un jeune homme enchaîné et recouvert d’un filet, brutale allégorie non seulement de la cruauté de l’esclavage, mais aussi de la bestialisation qui est évoquée par ce filet, dont, pense-t-on, on ne se servirait que pour capturer ou dompter une bête fauve.

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En prêtant plus attention aux images, je me rendis ainsi compte que les catégories qu’elles représentaient n’étaient pas vraiment géographiques ou géopolitiques. Elles étaient géoculturelles ou, pour user du mot qui paraît le plus approprié en l’occurrence, « civilisationnelles » : l’Europe apparaît ainsi comme une femme blanche d’allure royale, couronnée d’un diadème, tenant un sceptre, richement vêtue – rayonnant, en somme, la suprématie, la délicatesse, et la richesse, l’exact opposé, dans tous ces attributs, de l’Afrique, un homme noir asservi, enchaîné, entravé dans un filet, pratiquement nu, emblème de la subjugation et de l’impuissance, de la brutalité (de sa condition comme de son être), de la misère. Dans l’ordre intermédiaire, l’Orient apparaît fier et mystique ; l’Extrême-Orient, martial et serein ; et l’Amérique est symbolisée par deux personnages debout qui regardent l’objectif droit dans les yeux, comme pour attester de la persistance de leur dignité humaine.

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Cette figuration de l’Afrique dans un document censé présenter un miroir de la vision diplomatique d’une puissance occidentale est assez révélatrice. Le choc que j’ai ressenti à la voir n’est pas identitaire, mais provient plutôt d’un sentiment d’incongruité : comme si, pour représenter le peuple hébreu, par exemple, on montrait un squelettique rescapé d’Auschwitz – ignorant ainsi toute la longue histoire de Sion, depuis la loi mosaïque jusqu’aux éminences intellectuelles qui ont enrichi et mordoré la civilisation de la modernité. L’image réduit l’histoire et la civilisation de l’Afrique à la négrification – à la domination du nègre, qu’elle soit esclavagiste ou coloniale, par une force extérieure (ou peut-être par ses démons intérieurs : n’oublions pas que le prétexte moral dont s’est servie la France pour imposer sa domination coloniale aux Africains était de répandre la civilisation européenne en purgeant le sous-continent du « fléau de l’esclavage »). Elle est aussi le signe du fait persistant que la conscience occidentale n’a toujours pas « découvert » l’Afrique, que l’Afrique demeure toujours, pour elle, « the dark continent », ce monde que Hegel décrit comme « enveloppé dans la couleur noire de la nuit » (en réalité la couleur noire de son ignorance).

On en est arrivé là à cause de la traite négrière, tragédie historique dont il convient de ne pas méconnaître la signification. Cette signification est encore plus importante que je ne le montre ici. La traite négrière fait partie des séquences constitutives de la modernité elle-même, et de la naissance de l’Occident – comme, plus tard, beaucoup plus tard, de l’Afrique. L’Occident est né aux XV-XVIe siècle, à travers le déclin et la chute de la Chrétienté, la géoculture qui l’a précédé sur le continent de l’Europe. Il est né à travers une diversité de séquences plus ou moins révolutionnaires, dont certaines sont admises dans cette histoire en tant que telles – par exemple l’essor du capitalisme mondialisé, les réformes protestantes, l’émergence de l’État-nation, la révolution scientifique – tandis que d’autres sont considérées (à tort) comme plus marginales, à cause de la blessure narcissique qu’elles infligent à la conscience occidentale : la conquête de l’Amérique (Kenneth Pomerantz a montré de façon à mon sens conclusive que la « grande divergence » qui a mis l’Occident sur orbite aurait été matériellement impossible sans l’appropriation du continent américain par les économies de l’Europe atlantique), la traite négrière (ici aussi, Pomerantz est éclairant – tandis que quelqu’un comme Pétré-Grenouilleau, mais il n’est pas le seul, barbote dans des calculs d’épicier sur le peu de profit « au final » qu’aurait dégagé ce commerce).

Bref, il y a là toute une histoire qui n’a pas encore été écrite.

Par Rahim CHERU (merci à R. IDRISSA des informations partagées).

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