De la « revolution » sud-africaine/On South Africa’s « revolution ». [English translation after French-language text]

On me demande, à propos de l’Afrique du Sud, ce que j’aurais écrit si j’avais dû faire une analyse du « malaise » (litote) de ce pays, analyse qui, selon moi, n’a pas encore été faite. J’ai, bien entendu, une thèse, mais qui repose plutôt sur des connaissances de curiosité que sur des connaissances de recherche, et plus sur la réflexion que sur les données. Il faudrait donc faire, dans le pays, quelques séjours de recherche intensive pour lui donner de la substance. La thèse est d’ailleurs assez simple. Le changement politique survenu dans les années 1990 en Afrique du Sud est une révolution achoppée. Je pars de l’idée, développée dans un essai en anglais sur Spartacus, que la révolution est une tentative de créer un nouveau pays, de substituer au pays existant un pays nouveau aux plans social, économique, politique et, par contrecoup, culturel – de refonder le pays. Une révolution réussit d’autant mieux qu’elle parvient à opérer cette substitution à tous ces niveaux, et à cet égard, il est sans doute impossible qu’elle réussisse. Il faut remarquer, ici, que je n’émets aucun jugement de valeur, n’affirme pas qu’une telle substitution est nécessairement un « progrès ». La révolution est entreprise par les groupes sociaux qui estiment que le pays existant est intolérable, mais leurs raisons pour penser ainsi peuvent être discutables. Par ailleurs, d’ordinaire, les révolutions réussissent à accomplir la substitution plus complètement dans certains domaines que dans d’autres, et quel que soit le degré de réussite dans la substitution, cela ne veut pas dire que le nouveau pays serait nécessairement « mieux » que l’ancien à tous points de vue. Le changement apporte toujours à la fois des améliorations et des détériorations. On peut choisir, dans son jugement, de ne s’appesantir que sur les unes ou sur les autres, d’après le point de vue qu’on préfère – mais il convient mieux de prendre en compte les unes et les autres, surtout si l’on veut comprendre la suite de l’histoire.

Le modèle parfait pour voir toutes ces choses reste, bien entendu, la sempiternelle Révolution française. Révolution politique, à coup sûr, puisque l’État royal et confessionnel a été remplacé par un État « civil » (de citoyens et de laïcité), mais la tradition monarchique a subsisté, d’abord sous la forme politique d’une faction idéologique (les monarchistes cathos), puis sous l’aspect institutionnel de la présidence de style monarchique de la Ve République ; révolution sociale, oui, puisque l’aristocratie a perdu son rang et ses richesses, mais la grande et la bonne bourgeoisies (deux « castes » sociales qui ont disparu seulement dans les années 1970 pour être remplacées par les super-millionnaires et les milliardaires) ont continué nombre de ses traditions et rempli la vieille fonction oligarchique, qui s’est donc maintenue ; révolution économique, pas tellement, car depuis le XVIIe siècle, le processus de la transformation de l’économie féodale par le capitalisme était en cours et cela a simplement continué peut-être un peu plus vite à partir de 1789 ; révolution culturelle, oui, du fait de la substitution de l’hégémonie de la culture bourgeoise (civile et économiste : pondus et mensura) à l’hégémonie de la culture aristocratique (militaire et ostentatoire : gloria et imperium) ; de l’effondrement du magistère de l’Église ; de la prépondérance, du coup, de discours politiques et culturels entièrement sécularisés – toutes choses qui, en dépit de la continuité linguistique (le français postrévolutionnaire change de ton, pas de nature) et de la persistance du patrimoine culturel (matériel, d’ailleurs souvent dévasté par les révolutionnaires, mais aussi immatériel), ont donné un nouveau visage au pays, si bien qu’il n’y vraiment qu’en France que le terme « ancien régime » prend tout son sens, et où le pays d’avant 1789 semble vraiment être un autre pays. (Il y a eu une sorte de révolution anglaise en 1688, mais il n’y a pas d’ancien régime anglais – car « régime », ici, ne se rapporte pas au régime politique, mais à l’ordre de la civilisation elle-même, ce qu’Edmund Burke a bien compris, dans son effroi face à la « barbarie » des révolutionnaires).

La révolution sud-africaine des années 1990 se produit dans un contexte évidemment très différent de celui de la Révolution française, et ce contexte contribue pour beaucoup à expliquer le cours qu’elle a prise (et continue de prendre).

On peut dire, je pense, qu’il y a une révolution politique, dans la mesure où le pouvoir politique est passé d’un groupe élitaire très précis à un autre groupe élitaire complètement différent et qui était, jusque-là, totalement exclu du pouvoir. Mais ce transfert de pouvoir politique n’a pas radicalement transformé l’État sud-africain. Au niveau de ma thèse, c’est là un des points qu’il serait les plus intéressant de comprendre et de documenter, car c’est le point qui souligne le plus les limites de la révolution politique dans ce contexte. Ainsi, lors du colloque sur la violence, un conférencier et un film documentaire nous ont montré à quel point des évènements comme le massacre de Marikana s’inscrivent dans la continuité de l’État sud-africain qui a commis, par le passé, sous l’Apartheid, les massacres de Sharpeville et Soweto.

Il n’y a pas eu de révolution sociale à proprement parler. Si l’on compare avec la Révolution française, l’un des mécanismes centraux de la révolution sociale (de la substitution d’une hiérarchie sociale à une autre hiérarchie sociale) en France est, paradoxalement, l’épisode connu sous le nom de « réaction thermidorienne », au cours de laquelle les nouveaux nantis ont réussi à s’imposer en excluant les « dépossédés et les démunis » (les aristocrates et les masses) pour reprendre le vocabulaire de Henri Guillemin. Il n’y a pas eu de réaction thermidorienne en Afrique du Sud. La formation d’une élite économique issue des masses s’est faite comme un phénomène de « niche » qui n’a réussi ni à exclure les possédants, ni à inclure les masses. La Révolution française a réussi à inclure (lors de ses phases radicalisantes des premières années) les masses à travers la réforme agraire, qui a créé la paysannerie française autonome : en Afrique du Sud, tout se passe comme si les domaines féodaux avaient survécu à la révolution, après les turbulences des années 1790.

Il n’y a pas eu non plus de véritable révolution économique : l’économie sud-africaine était une économie capitaliste industrielle qui s’est contentée de suivre les courants dominants des années 1990 pour de telles économies – désindustrialisation, financiarisation, boom du tertiaire – tout en cédant aux sirènes de l’extractivisme minier comme stratégie d’insertion dans le capitalisme mondialisé, toutes choses qui allaient à contre-courant des impératifs du contexte révolutionnaire des années 1990. (C’est cet extractivisme qui a conduit à Marikana, ce qui en dit long).

Il y a eu, en revanche, une certaine révolution culturelle et, ici comme en France, on peut parler d’ancien régime. Mais c’est l’aspect de l’essai de révolution sud-africaine qui me demeure le plus inconnu au plan de ses implications (positives comme négatives). Par ailleurs, ce côté de la révolution sud-africaine est encore en cours, comme le montrent, par exemple, de nombreux aspects du mouvement Fees Must Fall (tout son aspect « décolonial » notamment) ou les aspirations des masses noires (notamment) à une représentation plus « positive » de leur existence et de leur futur. Mais la question est des plus complexe et demande plus de recherches pour qu’on puisse même la poser correctement. En particulier, il me semble que c’est à ce niveau que s’expriment de la façon la plus évidente les pathologies qui découlent des limites des autres aspects de la révolution, d’où mon usage, dans la note précédemment publiée, de la formule « malaise économico-culturel ».

soweto-towers

A question has been put to me on the subject of the analysis of this South African “malaise” (understatement) which I have claimed has not yet been done. How would I go about analyzing the malaise? I do have a thesis about it, but it is one that relies on knowledge acquired through being curious rather than through conducting research, and that is based more on reflection than on data. I would therefore need to spend some time in the country doing some fairly intensive amount of research if I were to put empirical flesh on the bare-bones thesis. The thesis is indeed fairly simple. The political change that took place in the 1990s in South Africa is a half-baked revolution. I start with the idea, which I have developed in an English-language short essay on Spartacus, that a revolution is an attempt to create a new country, to substitute a new country for the existing one, on the social, political, economic – and by repercussion, cultural – levels. In short, it is an attempt to re-found the country. A revolution is all the more successful if it achieves such a changeover at all those various levels, and so it is unlikely that a revolution can ever be fully successful. Note that I am not making here any value judgment, I do not claim that the changeover would necessarily be a “progress.” Revolution is undertaken by social groups that think that the ruling dispensation is intolerable, but their reasons for thinking so may well be questionable. Moreover, revolutions usually succeed in making the substitution more fully in some areas than in others, and whatever the degree of success that they achieve, this does not necessarily mean that the new country would be “better” than the old one in all respects. Change always brings improvements and deteriorations. One can feel like focusing on the ones rather than on the other, but it is much better to consider changes both for good and for worse, especially if the goal is to understand the next episodes in the « story ».

The perfect model for seeing clearly all of these things remains, of course, the sempiternal French Revolution. A political revolution, most certainly, since the royal and devotional state was replaced by a civil state (a state of citizens and secularism), but the monarchic tradition continued to exist, initially in the political form of an ideological faction (the catholic monarchists), then in the institutional shape of the monarchy-style presidency of the Fifth Republic; a social revolution, yes, since the aristocracy did lose its rank and wealth, but the grand and good bourgeoisies (two social “castes” that died out only in the 1970s, and were replaced by the super-millionaires and billionaires) continued many of its traditions and filled the old oligarchic function, which has thus survived in that way ; an economic revolution, not so much, because the process of transformation of the feudal economy by capitalism had been underway since the 17th century, and this simply continued, maybe a bit faster after 1789 ; a cultural revolution, yes, given the substitution of the cultural hegemony of the bourgeoisie (civil and economistic : pondus et mensura) for the cultural hegemony of the aristocracy (military and stately : gloria et imperium) ; the collapse of the magisterium of the Church; the preponderance, as a result of that, of wholly secularized political and cultural discourses – all of which leading, in spite of the linguistic continuity (post-revolutionary French has a new pitch, not a new nature) and of the persistence of the cultural heritage (material, albeit often ravaged by the revolutionaries, but also immaterial), to giving to the country a new face, so much so that it is really only in France that the term “ancient regime” takes all its meaning, with the country before 1789 really appearing to be a different country. (There was a kind of English revolution in 1688, but England has no ancient regime – considering that “regime” does not in fact mean here a political regime, but the order of civilization itself, as Edmund Burke well understood, if a bit pathologically, in the great fear which overtook him at the “barbarity” of the revolutionaries).

The South African revolution of the 1990s occurred in a context that is obviously very different from the French Revolution, and that context helps to explain a lot of the turns it has taken (and continues to take).

One can say that there was indeed a political revolution, insofar as political power went from a very specific elite group to another elite group that was totally different and that had been, up until then, totally removed from power. But this transference of power has not radically transformed the South African state. For my thesis, this is a point which it would be most important to understand and do research on, because it is the point that underlines the most the limits of political revolution in this context. So, during the colloquium on violence mentioned in the previous post, a talk and a documentary movie showed to us the extent to which events such as the Marikana massacre happen in the continuities of the ethos of the South African state, a state which, in the past, under Apartheid, had committed the massacres of Sharpeville and Soweto.

There was no social revolution as such. If we compare with the French Revolution, a central mechanism of social revolution (of the shift from one social hierarchy to the other) in that context was, paradoxically, the episode known as the “Thermidorian Reaction,” during which the new affluent class succeeded in imposing themselves by excluding the “dispossessed and the deprived” (the aristocrats and the masses), to use the terms of Henri Guillemin. There was no Thermidorian Reaction in South Africa. The formation of an economic elite that emerged from the masses occurred as a niche phenomenon which has not managed to either exclude the “haves”, or include the “have nots.” The French Revolution – in its early radicalizing stages – did manage to include the masses through the land reform that created an autonomous French peasantry: in South Africa, the outlook is rather as if, in France, the feudal domains had survived the revolutionary turmoil of the 1790s.

There has not been a genuine economic revolution either: the South African economy was an industrial capitalist economy that merely followed the dominant trends of the 1990s for such economies – deindustrialization, financialization, boom of the tertiary sector – while heeding the siren calls of extractivism as its entry ticket into globalized capitalism. All of these things went against the grain of the imperatives of the revolutionary context of the 1990s. (It is the extractivism that led to Marikana, which says a lot).

However, there was something of a cultural revolution, and here as in France, one can speak of an ancient regime. But this is the aspect of the South African revolution which I understand least, especially in terms of its implications, both positive and negative. Moreover, this part of the South African revolution is still ongoing, as is shown, for instance, in many aspects of the Fees Must Fall movement (in particular the whole “decolonial” aspect) or the aspirations that the Black masses (notably) have for a more “positive” representation of their existence and their future. But this is a very complex question that requires a good deal of research to even be properly formulated. In particular, I am under the impression that it is here that one sees the most obvious pathologies that derive from the limits of the other aspects of the revolution, hence my use – in the previously posted note (only in French) – of the phrase “economic-cultural malaise.”

 

R. IDRISSA

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