La Victoire de la Lettre.

Ceci est un chapitre d’une série d’essais non publiés de R. Samine, rassemblés sous le titre de « Réflexions cataleptiques ». Le recueil rassemble 14 essais en tout, qu’il est en train de remanier (dont un essai sur l’Afrique et la pensée politique, un autre sur le mémoire de Louis XIV à son fils, etc., et un texte sur le livre de Julien l’Apostat contre le christianisme qu’il nous permettra, je crois, de poster ici (au moins un extrait). Cet essai, écrit il y a bien vingt ans, n’a pas besoin, selon lui, d’être remanié et donne un aperçu de ces « réflexions cataleptiques » qu’il préférerait éditer en volume plutôt qu’en ligne). R. I.

La Victoire de la Lettre. Ou comment l’histoire de l’humanité peut se lire comme une loi d’expansion de la civilisation de l’écriture.

Le nouvel impérialisme

Il est possible de définir l’histoire politique de l’humanité – dans une phase qui semble désormais close – comme la lutte de la Lettre et de la Parole – lutte qui, aux yeux de gens d’éducation lettrée, opposerait la Civilisation à la Barbarie. Ce duel cyclique et sempiternel mettait en effet aux prises des communautés sédentaires, urbanisées, régies par un état administrateur et cultivée par des institutions scolaires (bref, la civilisation) à des communautés plus mobiles, voire franchement nomades, régies par les lois de l’union tribale et cultivées par les différents niveaux du discours oral – que l’on peut résumer par le triptyque de Kaïdara : utile, futile, instructif (et c’est la barbarie). Ce fut celui de la Chine et des Mongoles ou des Mandchous, celui de Rome et des Germains, celui de L’Egypte et des Hyksos, celui de la Perse ou de Byzance et des Arabes, celui de l’Europe et des Noirs d’Afrique[1].

Cette lutte a longtemps été aléatoire. Aucun exemple n’a paru donner un avantage définitif à un côté plutôt qu’à l’autre. A première vue, et pour la plus grande partie de l’histoire, les civilisations de la Parole paraissent avoir plus de puissance agressive mais moins de force spirituelle. Elles font l’effet de brutes physiquement irrésistibles mais intellectuellement sans défense. Ainsi, dans tous les différents exemples que j’ai donné, moins le dernier, les peuples de la Parole ont systématiquement vaincu, sur le plan militaire, leurs adversaires de la Lettre, avant de devenir les disciples studieux de ceux qu’ils ont défait. “ Sur le Barbare, écrit Fernand Braudel, la porte de la maison conquise se referme. ” Bien entendu, cela ne va pas sans nuance. Mongoles et Mandchous ne se sont pas entièrement assimilés aux Chinois, bien qu’ils se soient initiés à leur culture de sédentaires raffinés ; les Arabes, en apprenant la science persane et la philosophie grecque, les ont adaptées à leur langue, qui était celle de leur religion. En revanche, les envahisseurs germaniques de l’Empire romain se sont évertués à s’imprégner des arcanes de la culture romaine, jusqu’à parfois délaisser leur propre langue : le français, par excellence, est un exemple de cette romanisation décidée d’un gosier nordique.

L’image que l’on avait de ce conflit, au moins jusqu’au XVIII° siècle, était donc, sur le plan militaire en tout cas, favorable aux peuples de la Parole. Les peuples lettrés étaient en effet supposés “ s’amollir ” dans les innombrables vices et conforts de la civilisation et développer des instincts propices au travail et à la recherche étudiée du gain mais contraires à la guerre et à l’aventure. Les peuples de la Parole étaient audacieux, prédateurs et dotés d’un code de l’honneur belliqueux, tandis que les peuples lettrés étaient laborieux, conservateurs et procéduriers. Les premiers gagnaient physiquement les batailles, les seconds remportaient moralement les guerres. Quand un peuple barbare attaquait une société civilisée, il l’abattait aussi sûrement qu’un essaim de guêpes abat une vache. Mais ensuite, les barbares se civilisent et se transforment à leur tour en vache, ruminant sagement dans un pré en attendant le prochain essaim de guêpes. Les Romains détruisent les royaumes helléniques et créent l’empire byzantin, qui est détruit par les Arabes qui créent l’empire arabo-musulman, qui est détruit par les Turcs qui créent l’empire ottoman… Ces faits étaient si récurrents, si monotones, qu’ils produisirent une vision générale de l’histoire humaine commune et universelle : c’est cette vision générale qui est à la base de la doctrine classique de la roue de l’histoire, de la succession des empires ou translatio imperii (littéralement : “ transfert de souveraineté ”), c’est elle qui sous-tend la philosophie de l’histoire de Ibn Khaldoun ou encore, au XVIII° siècle, les méditations pessimistes d’un Jean-Jacques Rousseau persuadé que les “ Tartares pétulants” (les peuples nomades de l’Asie centrale) étaient les maîtres à venir d’une Europe “ énervée par les sciences et les arts ”. Elle paraissait s’accorder aux lois de la nature et du temps.

Mais dès l’époque de Rousseau et de Vico, Montesquieu, toujours perspicace, remarquait : “ Autrefois, c’étoient les nations pauvres qui étoient maîtresses des autres ; aujourd’hui, ce sont les nations riches. La grande communication des peuples en est la cause. ” Or cette “ grande communication des peuples ” avait elle-même ses causes dans les ressources et l’industrie des sociétés lettrées d’Europe. Le fait, en soi, est extraordinaire, car ce réseau de communication n’était que la trame encore décousue d’empires d’un genre nouveau[2]. Contrairement aux anciens empires, les empires européens vont en effet être édifiés par des sociétés civilisées et lettrées. C’est ainsi la première fois qu’un conquérant s’imposera aussi bien par les armes que par l’esprit et, loin de se mettre à l’école de ses sujets comme le firent jadis nécessairement tous les conquérants, s’efforcera de les éduquer à son école. L’Europe semblera ainsi violer une loi historique, ou du moins, puisqu’il ne s’agit point là d’un règlement jurisprudentiel, elle remettra en cause une tendance insistante et apparemment naturelle.

Ce nouvel impérialisme nous rappelle peut-être qu’il n’y a point de loi naturelle dans le domaine de l’histoire proprement humaine. Mais il peut aussi bien nous amener à supposer que, en dépit de revers historiques nombreux, presque constants, la victoire de la Lettre sur la Parole est en fait une tendance originelle, inscrite de tout temps dans la relation des deux réalités, et qui, un jour ou l’autre, devait finir par s’actualiser complètement.

La mauvaise conscience du scribe

Fondamentalement, l’acquisition et le développement de l’écriture fait passer une communauté du plan des connaissances empiriques et magiques à celui des connaissances générales et raisonnées ; du plan de la communication circulaire, intracommunautaire, à celui de la communication ouverte, potentiellement universelle ; du plan de la mémoire à celui de l’histoire. L’écriture permet donc à une population de se détacher efficacement de ce que les philosophes appellent “ l’immédiateté ”, c’est-à-dire l’existence actuelle, gouvernée par des impératifs actuels, pour envisager son existence de façon spéculative et penser non seulement son passé et son présent, mais aussi et surtout son avenir. Cette triple pensée communautaire, historique, sociologique, prospective, est liée à une économie administrée grâce à l’écriture qui, en se développant, assure et enracine la communauté dans un espace-temps fixe. Une triple fonction du langage humain qui est certes aussi remplie par l’oralité, et il n’existe pas de société humaine sans pensée historique, sociologique et prospective ; mais l’écriture la remplit mieux que l’oralité simplement parce qu’elle instaure une communication critique entre les hommes. Non plus simplement une communication de type dialectique ou de type oraculaire, mais une communication ouverte sur des procédures impossibles à grande échelle sans la circulation de textes : rectification, correction, impersonnalité du savoir, etc. L’écriture multiplie la pensée et démystifie le savoir (jusque et y compris le savoir sacré, en dépit du statut parfois théophanique et pétrifiant donné aux textes religieux, le Coran en Islam étant l’exemple le plus frappant). Elle possède une rationalité propre, différente de la rationalité orale, et qui, transformée en fait massif, est de taille à infléchir l’histoire d’une civilisation.

L’un de ces faits massifs est par exemple l’invention révolutionnaire du livre – invention étant à prendre ici dans son sens commun comme dans son sens spécial de “ découverte ”. La révolution du livre est fondamentale, parce que le livre, contrairement à la parole, n’est pas un instrument, mais un être, une existence devant laquelle chacun a une attitude différente, et nous savons que souvent, pour l’individu ou pour toute une civilisation, un livre peut être aussi important, plus important, qu’un homme. Who kills a man, dit Milton, kills a reasonable creature – God’s image ; but he who destroys a good book kills reason itself. Mais surtout, sans écriture et sans livres (qu’il s’agisse de registres ou de livres de science et de belles lettres) point d’Etat impérial support d’une civilisation durable.

C’est au point que ce que l’on conçoit comme étant l’âge classique de la Grèce, cette période qui précède les conquêtes d’Alexandre, est au fond un âge barbare, semi-civilisé, ce qu’une nomenclature hésitante nomme “ culture ”, un état transitoire entre la barbarie pouilleuse et la civilisation accomplie, comparable, en somme, à l’état de certaines parties de l’Afrique ancienne. Pluriethniques, païens[3], guerriers et oraux, les Grecs étaient à quelques détails près semblables aux tribus africaines de l’époque précoloniale[4].

Ils avaient certes des livres et des cités, mais écoutons là-dessus les nuances qu’apporte équitablement Albert Thibaudet : “ Les Grecs, écrit-il, ont agi sur l’humanité par leurs livres, et même la Grèce, à partir d’Alexandrie, n’a existé pleinement et authentiquement que pour l’homme des livres. Il y a une Grèce idéale qui a pour Acropole, depuis les Ptolémées, la Bibliothèque et le Musée. D’autre part, quand, en nous traînant sur ces deux béquilles de la Bibliothèque et du Musée, nous essayons d’atteindre le centre vivant de la Grèce à sa grande époque, nous voyons en elle tout le contraire d’une civilisation écrite. Les civilisations écrites, nous les trouvons dans les empires orientaux, et surtout dans l’Egypte, cette plaque tournante du monde ancien, et il est nécessaire que nous les y trouvions : l’unité d’un empire étendu ne peut se faire que par une bureaucratie, une écriture, une place grandissante accordée à l’homme de l’administration, au scribe, à côté et bientôt au-dessus de l’homme de la conquête, du chef militaire. Dès qu’elle est conquise par lui, l’Egypte conquiert son vainqueur, perse, grec, romain, en lui donnant l’idée du scribe. Les “ yeux ” et les “ oreilles ” de Darius, les archivistes d’Alexandrie, les scrinia d’Auguste et de Tibère, les mektoubdji turcs descendent également de ce scribe accroupi, admirable vivant qui, placé au milieu d’une salle du Louvre, s’établit idéalement, comme son noyau ou son armature, au centre de l’Etat ancien ou moderne. En même temps que le pouvoir temporel, le pouvoir spirituel vit dans cette catégorie de l’écrit, du mektoub. ” (La Campagne avec Thucydide). S’il n’y a pas eu d’empire grec, c’est peut-être aussi parce que la Grèce, comme le dit Thibaudet, “ est par excellence la civilisation sans livres ” qui “ n’aboutit jamais à l’écrit que contrainte et forcée, et avec une mauvaise conscience. ”

 

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Cette mauvaise conscience n’est cependant pas hermétiquement grecque. Elle existe partout, dans un état plus ou moins développé. Même au cœur de la civilisation lettrée de l’Europe occidentale, elle a pu bénéficier de la sombre éloquence de Rousseau : “ Il y a, dit-il dans sa lettre à Stanislas Leczinski, roi de Lorraine, une sorte d’ignorance raisonnable qui consiste à borner sa curiosité à l’étendue des facultés qu’on a reçues ; une ignorance modeste, qui naît d’un vif amour pour la vertu, et n’inspire qu’indifférence sur toutes les choses qui ne sont point dignes de remplir le cœur de l’homme, et qui ne contribuent point à le rendre meilleur ; une douce et précieuse ignorance, trésor d’une âme pure et contente de soi, qui met toute sa félicité à se replier sur elle-même, à se rendre témoignage de son innocence, et n’a pas besoin de rechercher un faux et vain bonheur dans l’opinion que les autres pourraient avoir de ses lumières. ” Ce que Rousseau dit implicitement, c’est que c’est ignorance baignant dans la lumière transparente d’une conscience pure est celle de l’homme qui ne sait ni lire ni écrire. Ignorance individuelle, presque délibérée, très rare dans une société qui priserait “ les sciences et les lettres ”. Mais ce qui est curieux, c’est que Rousseau pouvait croire qu’il existait des sociétés ignorantes, et c’était même du reste une croyance générale de son temps. Les Béotiens, les Lacédémoniens, avaient été “ ignorants ”, de même que l’étaient encore, au siècle européen des Lumières, les Topinambous et les citoyens du Kamtchatka. Ces intellectuels qui élaboraient cette somme de la raison scripturaire qu’est l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui perpétraient des libelles et autres pamphlets et feuilles, composaient des traités d’économie, d’astronomie et d’art culinaire, écrivaient de tout et sur tout, n’imaginaient pas qu’il fût possible de rien connaître si l’on “ ignorait ” l’écriture.

L’ignorance de l’écriture était pour eux la mère de toutes les ignorances, et ils faisaient peu de cas du lien nécessaire établi un siècle plus tôt par Hobbes entre langage et savoir. En vertu de ce lien nécessaire, les Huns, les sauvages, avaient aussi des connaissances très subtiles de la nature, du cosmos, et des opinions très subtiles sur les rapports humains. Selon Hobbes, la parole, par le simple fait de nommer certaines choses – réelles, conceptuelles ou fictives – organise le monde et peut produire vérité et fausseté : “ Car vrai et faux sont des attributs de la parole et non des choses. Là où il n’y a point de parole, il n’y ni vérité ni fausseté. Il peut y avoir erreur, comme lorsqu’on attend ce qui n’arrivera pas ou qu’on suppose ce qui n’est pas arrivé : mais ni dans un cas, ni dans l’autre, on ne peut vous reprocher de manquer à la vérité. ”[5]. Que cette science qui réside dans la parole en tant que telle soit juste ou fausse, exacte ou inexacte, ne fait rien à l’affaire : elle concerne toujours ces “ facultés ” dont l’usage immodéré nous déporte, selon Rousseau, mauvaise conscience de l’Occident lettré, hors de notre nature. Sans doute la cause de cette assimilation hâtive de la science à l’usage de l’écriture vient-elle du fait que ce que j’ai appelé raison scripturaire multiplie la liberté de la science, et que la science se nourrit de liberté. Deux aspects de la question me serviront d’argument :

1° Parce que la connaissance “ orale ” a besoin, pour être conservée, de certaines formes de langage très élaborées (poèmes, dictons, formules, incantations, énigmes, même récits, etc.), ce qui montre soit dit en passant combien la science est, à sa racine, littérature, elle est réservée à des spécialistes : une caste (griots), une secte (sorciers, druides). D’où un élitisme mystique qui donne au savoir une dimension surnaturelle et sacrée. Ce modèle de connaissance où les clefs de l’évidence sont cachées, occultées, et où les secrets et les arcanes se découvrent au fil d’un itinéraire mystique ou rhétorique a prévalu dans les cultures de l’oralité et s’oppose au modèle moderne de l’accessibilité, de la discutabilité, de la modification. L’histoire nous apprend qu’il faut lier le développement de ce dernier modèle au développement de la culture écrite, c’est-à-dire à son expansion matérielle avec l’invention européenne de l’imprimerie (1450-55, plus tardive que l’invention chinoise) et la vernacularisation de la communication scientifique et philosophique : à partir du XVI° siècle, l’oralité est dominée en Occident.

Le modèle ancien était celui de l’oralité dominante et il caractérisait non seulement les sociétés sans écriture, mais aussi les sociétés dans lesquelles la dynamique du savoir était essentiellement orale. En fait, toute la bande de civilisations qui s’étire entre l’Europe occidentale renaissante et le monde chinois appartenait plus ou moins à la sphère de l’oralité dominante. La situation extrême était celle des sociétés sans écriture (comme l’étaient en général les sociétés subsahariennes précoloniales ou celles de l’Europe préromaine). Ce modèle ancien entretient un rapport “ ensorcelé ” au savoir, où la crédulité (la faculté d’adhérer à une vérité) et les actes psychologiques jouent un grand rôle – alors que le modèle moderne de scripturalité dominante crée un rapport “ désenchanté ”, selon le terme frappant de Gauchet, où scepticisme et imagination (la faculté de se représenter autre chose que ce que l’on sait déjà) prennent le dessus[6]. Voici un point.

2° D’autre part, l’oralité est liée à l’immédiateté. Une culture orale incline plus à la vie pratique qu’à la vie spéculative et rattache les savoirs non pas tant au réel qu’au concret – jusque et y compris les savoirs de forme surnaturelle. Nos pères (et nous les imitons encore dans une certaine mesure) consacraient un temps qui nous semble démesuré à discuter des questions pratiques et des problèmes courants, alors que les Européens et Européanoïdes d’aujourd’hui, habitués à d’immenses spéculations écrites et chiffrées, les tranchent d’une règle précise et froide – apparemment plus pratique ! Ils rapportaient toute leur imago mundi à leur vie quotidienne, établissant par exemple un lien direct entre un acte de l’existence habituelle et quelque force préternaturelle invisible. Par contraste l’écriture permet de développer une image du monde non pas a priori, mais a posteriori, c’est-à-dire sans relation directe avec la vie immédiate. C’est la différence, me semble-t-il, entre cosmogonie et cosmologie : la raison orale parle des astres et leur donne vie et influence sur l’existence quotidienne et religieuse – la raison scripturaire les décrit et ce faisant leur confère une existence abstraite dont les liens avec l’homme sont d’ordre généraux. La même attitude est reproduite ici et là vis-à-vis du monde animal et du monde physique.

Si, d’un point de vue politique – et c’est la thèse de cet essai – la scripturalité est plus puissante que l’oralité, d’un point de vue culturel l’oralité est plus présente. Les spectacles, les chants, les récits, les discours dans leurs nombreuses modalités (sermons, plaidoyers, harangues, etc.), la conversation, la rumeur, la plaisanterie, la prière, l’insulte – presque tout ce qui est vivant dans une culture s’exprime soit exclusivement, soit mieux, par l’oralité. Même dans les sociétés de scripturalité dominante, le type de connaissance dû à l’oralité demeure de ce fait très actif, véhiculé par le grand commérage et par une mémoire diffuse parce que non consignée. L’empire de l’écriture, de la spéculation et de l’analyse est alors souvent perçu comme une nécrose.

C’est l’oralité qui explique profondément la contradiction entre la force culturelle et la faiblesse politique de notre continent : elle conserve avec énergie la constitution morale ancienne des peuples subsahariens, mais sans en permettre l’organisation politique optimale qui lui permettrait de résister à des cultures peut-être moins “ pétulantes ”, pour reprendre un terme de Rousseau, mais certainement plus compétentes. La mauvaise conscience de l’homme de l’écriture, du scribe, trouve son origine dans la réminiscence des sacrifices anciens consentis pour passer de l’énergie morale de la “ culture ” à la force politique de la “ civilisation ”, de la faculté langagière à son extrapolation instrumentale et spéculaire dans l’écriture.

 Les chances de l’écriture             

Ce passage de l’oralité à la prégnance de l’écriture est un fait toujours lent et accidenté, toujours probablement entravé par la “ mauvaise conscience ” de tout acte par trop artificiel. Certains philosophes ont supposé que la parole n’est que le premier des artifices dont l’homme s’est servi pour accroître et singulariser sa conscience du monde. Ce qui est certain, c’est que l’écriture est encore plus artificielle que la parole et qu’elle ne se développe rapidement que si certaines conditions, nombreuses et contingentes, sont réunies. Ainsi, pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, la plupart des peuples sont demeurés au plan de la pure oralité. Une fraction peu importante, numériquement, du genre humain, forma des sociétés lettrées à dominante orale : elles possédaient une écriture, mais à usage réservé, administrative, religieuse, et confinée dans le cercle d’une élite spécialisée. C’était le cas de la Grèce classique, de Rome avant le siècle de Cicéron, du Soudan occidental précolonial ; c’est peut-être, après tout, le cas de l’Afrique contemporaine.

Pierre Chaunu nous rappelle opportunément que “ les chances du progrès scientifique sont en corrélation, non avec la population totale, mais avec la population ayant libre accès à la culture écrite, c’est-à-dire, en fait, avec le seuil de l’acquisition autonome, beaucoup plus difficile à atteindre que celui de l’alphabétisation. ”[7] Ce seuil n’est atteint que par les sociétés à dominante lettrée, qui existaient en nombre encore plus restreint. Si toute la population n’y était pas lettrée, en tout cas tous les secteurs de la société étaient touchés par l’écriture (et la lecture) de façon décisive. Il n’existe bien sûr pas de société exclusivement lettrée : l’oralité est un état plus naturel aux hommes, parce que parler ne nécessite pas d’effort mental sensible et que bien parler est un plaisir plutôt qu’un labeur. Même les civilisations les plus lettrées ne furent pas toujours à l’abri de l’effondrement de la Lettre et du retour à l’oralité primitive. Le cas romain est, c’est le cas de le dire, parlant. L’Europe n’est devenue pleinement lettrée qu’à partir du XVI°siècle[8], après presque un millénaire d’apprentissages ardus et de discipline cléricale. Les Etats impériaux du Soudan occidental essayèrent de promouvoir les élites lettrées de Tombouctou et de Djenné, notamment dans le but de consolider leurs structures administratives, et cette politique avait des chances de développer une culture scolaire et une diffusion plus générale et plus profonde de l’écriture arabe (ajami), si la guerre marocaine n’avait, au XVI°siècle, brisé l’hégémonie songhay et replongé cette zone de l’Afrique dans l’infructueuse politique tribale.

Cet exemple songhay peut être généralisé. Les attaques de peuples “ barbares ” (Goths, Mongoles, Arabes) ou de corps expéditionnaires peut-être plus cruellement barbares (les Castillans de Cortès, les Marocains du Pacha Djouder) contre des Etats lettrés peuvent détruire ou ralentir le développement d’une civilisation lettrée encore fragile. Nous ignorons pour toujours ce qu’eût donné en Afrique noire une civilisation ajami consolidée, et au Proche orient une civilisation byzantine sortie de son moyen âge. Cette chance de mûrir lentement, avec des retards et des accélérations, des effondrements brusques et des renaissances plus ou moins durables, une civilisation lettrée, n’a en fait été accordée qu’à l’Europe et au monde chinois (y compris le Japon, la Corée et l’Indochine). Dans la première, l’Eglise a relayé Rome et l’Etat nation a relayé l’Eglise ; dans le second, des Etats impériaux ont constamment subsisté, traversant des périodes de faiblesse ou de chaos, mais sans jamais s’évanouir irrémédiablement. Ailleurs, en revanche, le tableau n’est guère reluisant : l’Islam a rapidement perdu son unité impériale, remplacée par une fragmentation de petits Etats conquérants et éphémères aux flancs d’empires plus étendus mais à l’autorité précaire. Les empires précolombiens étaient des entités isolées entre elles presqu’autant que du reste du monde, et leur civilisation souffrit de cette autarcie. Quant à l’Afrique, elle était pour ainsi dire le terrain d’expériences politiques innombrables et contrastées, sans nulle source de culture dominante.

L’expérience européenne est cependant la seule qui ait été menée à terme sans interférences majeures. La Chine a été tour à tour envahie par les Mongoles et les Mandchous et sérieusement menacée par Tamerlan. L’Europe n’a été agressée que dans ses franges orientales, les moins développées (et ceci explique peut-être cela), et les terreurs que lui inspirèrent un temps les Gengiskhanides n’ont pas été suivies d’effet. La seule vague de terrorisme asiatique dont elle ait été victime jusque dans ses acropoles culturelles, l’Italie et les Gaules, fut celle des Huns dont le nom continue d’avoir un écho disproportionné par rapport aux méfaits réels qu’il recouvre. Elle avait ses barbares intérieurs, Germains et Scandinaves, qu’elle a su domestiquer comme la Chine a domestiqué ses montagnards. Par rapport à l’Asie, l’Europe jouit ainsi le long de son histoire de la position insulaire qui distingue la Grande-Bretagne du Continent, et le succès de l’Europe, comme celui de la Grande-Bretagne par rapport aux pays continentaux, résulte de la chance laissée à l’action du temps et au seul travail de soi sur soi, sans qu’une invasion intempestive vint compromettre la subtile opération chimique de l’histoire. Une fois arrivée à un certain stade, cette opération chimique sans équivalent a produit une puissance d’action telle que le reste du monde n’en a jamais connu, confronté qu’il était jusque là à l’énergie primitive de ses conquérants traditionnels. Les populations africaines, sans doute aussi pétulantes que n’importe quel Mandchou barbare, ont été soumises par des corps expéditionnaires européens en deux ou trois décennies. Ce triomphe général et irrésistible de l’Europe est la première victoire signalée de la Lettre depuis la soumission de la Gaule, de la Bretagne et de l’Ibérie par Rome ; elle est aussi sans doute la défaite finale de la Parole.

Jusqu’alors, en effet, la Lettre ne triomphait que par contrecoup, quand elle n’était pas purement et simplement anéantie. Avec la victoire de l’Europe, elle vainc physiquement et intellectuellement. Les sociétés qui résistent le plus à l’ascendant de la Lettre occidentale (les langues et les sciences de l’Europe) sont des sociétés à civilisation lettrée anciennement consolidée : la Chine et le Japon, et dans une mesure moindre l’Inde, l’Iran, le monde arabe. En Afrique où dominait largement la Parole, le rapport à la Lettre occidentale est en même temps plus difficile et moins conflictuel. Comme jadis les Gaulois, les Bretons et les Ibères, les Africains acceptent l’écriture et reconnaissent tacitement la supériorité d’une culture étrangère ; mais ils sont aussi confrontés, comme les Germains lors de la chute de l’Empire romain, à la nécessité d’apprendre cette culture par leurs forces propres, puisque leurs instituteurs européens se sont brusquement retirés au bout de quelques décennies de présence envahissante. Dans les autres sociétés non occidentales, le problème est moins aigu, parce qu’ayant depuis longtemps obéi à la loi historique de la Lettre, elles n’ont qu’à adapter la Lettre à la Lettre. Celles qui sont encore plus éloignées que les Africains de cette loi, les Amérindiens, les Aborigènes, considèrent le monde actuel en spectateurs distants.

La lecture de cet essai pourrait être complétée par celle d’un essai de George Steiner intitulé The Retreat from the Word, titre dont une traduction adéquate pourrait être : L’abandon de la Lettre[9], ou peut-être La Défaite de l’écriture. Steiner y soutient que c’est le destin ironique de l’Occident: ironique parce que si cela était, si l’écriture s’effondre à cause des moyens même qui l’avaient conduit au triomphe, cette loi dont je parle aura alors été confrontée à quelque chose de supérieur à la loi, le fatum.

 

R. SAMINE (« Réflexions cataleptiques, » 5).

[1] Les peuples administrés, on l’aura remarqué, ont un pays nommé (Chine, Rome, Perse…) ; les peuples tribaux sont un nom.

[2] A propos de ces réseaux de communication politico-commerciaux que sont les empires européens naissants, les Anglais parlent d’“ empire informel ”.

[3] La Grèce reste païenne bien entendu même après les conquêtes d’Alexandre. Mais dans cette période classique, qui est au fond le “ moment décadent ” de la Grèce barbare, s’élèvent les philosophies morales des postsocratiques qui ajoutent au matérialisme païen ce supplément de spiritualité qui les distingue des religions monothéistes – spiritualité toute rationnelle, faut-il ajouter, et écrite, dotée donc de la rationalité scripturaire.

[4] Les Ibos par exemple, tels que décrits ici par Elizabeth Colson : “ Les communautés ibo avaient sans doute un sentiment d’appartenance commune par rapport à ceux qui ne parlaient pas leur langue, mais celui-ci était probablement minime, puisque nous voyons qu’ils n’avaient pas un nom pour se désigner eux-mêmes, et qu’ils n’avaient pas non plus de tradition relative à une unité antérieure. Les divers parlers ibo étaient généralement, mais pas toujours, mutuellement intelligibles. Certains ibo avaient une tradition d’ascendance migratoire non ibo. Ils avaient bien une culture commune, mais dans un sens très large. Ils différaient radicalement les uns des autres sous le rapport d’institutions aussi fondamentales que l’organisation familiale, la loi successorale, les droits fonciers, l’organisation politique villageoise, les croyances religieuses et les rites. Les Ibo prirent conscience de leur unité seulement après qu’ils aient été identifiés comme tels par les étrangers qui, en dépit de différences manifestes, percevaient des caractéristiques communes dans leur langage et dans leurs coutumes. ” Plus haut, Mme Colson écrivait : “ Ils n’avaient point de potentats communs, bien que l’adhésion générale à un nombre limité de sanctuaires populaires ainsi que l’existence de plusieurs associations autonomes pourvues de chapitres à travers tout le sud-ouest du Nigeria, fournissaient le moyen d’exercer une influence élargie ”. Contribution à l’ouvrage collectif Colonialism in Africa, 1870-1960 intitulée “ African society at the time of the scramble ”. C’est moi qui traduis. Les Grecs pendant longtemps n’eurent pas de nom propre ou en eurent trop (situation typique peut-être de l’état semi-civilisé sédentaire). On connaît la diversité des dialectes et des systèmes socio-politiques grecs, et le fait que les Grecs considéraient ces différences dialectales – dorien, éolien, ionien, etc. – comme des différences ethniques, la communauté de sanctuaires (Delphes, Olympie, etc.), la diversité des légendes d’origine, et on se rappelle que les Grecs ne le sont vraiment que par rapport aux Barbaroi… Plus que des Grecs de l’époque classique, ce portrait rappelle cependant celui des Gaulois, sans doute parce que, comme les Ibo, c’étaient des barbares sylvestres. Les Grecs avaient des villes et sont en somme plus proches de la barbarie du Soudan occidental.

[5] C’est pour cela que Hobbes définit l’ignorance non pas comme une limitation de la faculté de savoir – c’est-à-dire en clair, le manque de savoir – mais comme une sorte de limbe qui “ tient le milieu entre la vraie science et les doctrines erronées. ” Il est vrai aussi qu’il considère que les lettres jouent le rôle d’un “ multiplicateur ” de la science, mais aussi de l’in-science : “ … à mesure que les hommes disposent d’un langage plus riche, ils deviennent plus sages ou plus fous qu’on n’est ordinairement. Sans l’usage des Lettres, il n’est pas possible de devenir remarquablement sage, ou (à moins d’avoir la mémoire altérée par une maladie ou une mauvaise constitution de organes) remarquablement sots ”. Toutes ces citations sont tirées du Léviathan I, IV.

[6] Il me semble donc que contrairement à l’idée reçue, l’oralité dominante inspire un type de savoir plus rigoureusement “ spirituel ”, qui nécessite une plus grande science de l’esprit. Chez les Grecs et les Romains, sophistique et rhétoriques, sciences fondamentales, étaient en même temps des sciences de la parole et des sciences de l’esprit, des psychologies. La philosophie morale elle-même est née des discours d’un sophiste dogmatique (ce qui est une contradiction créatrice), Socrate. En revanche, la scripturalité dominante accorde plus de liberté et lâche le frein à la fantaisie. Les fables les plus complexes, les sottises les plus folles, les argumentations les plus bizarres seront trouvées dans des livres, et non dans la bouche de quelqu’un qui sait qu’on l’écoute – et les fantaisies articulées de Diogène le Cynique sont peu de choses comparées aux excogitations libellées d’un Paracelse.

[7] Civilisation de l’Europe des lumières, IV, p. 223, Arthaud, 1971.

[8] La zone des alphabétismes solides et réguliers est bien ce vaste croissant tempéré qui joint l’Europe occidentale à l’ensemble Chine-Corée-Japon, en faisant un bond par dessus les steppes de l’Asie centrale : c’est le croissant de l’imprimerie, refusée encore au XVIII°siècle par les mouftis ottomans comme “ technique chrétienne ”.

[9] “ Word ”, dit Steiner, c’est-à-dire “ mot ” – mais il s’agit du mot écrit.

 

 

2 réflexions sur “La Victoire de la Lettre.

    1. Oui, c’est le sens de la référence au livre de Steiner, qui expliquait la mort de la Lettre en Occident à travers ces nouveaux médias (et c’était avant le boom d’Internet!!)

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