Inatès

Voyage au Niger essentiellement pour analyser les résultats d’une collecte de données que j’ai fait faire dans deux départements frontaliers du nord Mali, Ayorou (où se trouve la localité d’Inatès, dont la base militaire a été l’objet d’une attaque particulièrement meurtrière) et Abala. La situation dans cette région est du même ordre que dans le nord-est du Burkina Faso et les districts maliens adjacents. Elle est le résultat du succès des djihadistes maghrébins à prendre pied dans le secteur grâce à leurs ressources financières, à leur accès à toutes sortes d’armements (la libération de l’arsenal de Kaddafi est passée par là), et à la manière dont ils ont pu enfin nouer des alliances tactiques ou stratégiques avec des communautés locales – en dehors des individus de toute provenance qui s’agrègent généralement à ce genre de formations violentes par tempérament et dispositions personnelles. Je dis « enfin » parce que ces groupes maghrébins – issus au départ de la matrice du Front Islamique du Salut et de ses émanations terroristes des années 1990, le Groupe Islamique Armé et le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat – ont longtemps recherché une telle combinazione, en profitant des rébellions sahariennes (Touareg et Toubou) contre les États du Sahel (Mali, Niger, Tchad), sans succès, jusqu’en 2011-2012. La chute de Kaddafi – patron des Soufis et des Touareg, clef de la paix dans le Sahel-Sahara – a été providentielle pour ces groupes, à qui l’intervention franco-britannique a ouvert la voie un peu à la façon dont, en Irak, la chute de Saddam Hussein orchestrée par les Américains a ouvert la voie à leur ennemi persan. Si la cible des Maghrébins était leur région d’origine, la participation des communautés du Sahel-Sahara (au premier chef les Peuls et les Touareg) à leur combat (sous des modalités diverses) a eu pour effet de faire basculer la guerre vers le sud où, par ailleurs, les États ont une consistance régalienne plus faible, principalement par manque de surface financière.

Cette faible consistance régalienne est le talon d’Achille – ou faut-il dire « les jambes d’Achille » ? – des États du Sahel. Le régalien, en l’occurrence, c’est l’armée, la police et la gendarmerie ; mais aussi l’administration régulière et la justice. J’ai déjà examiné à cet égard le cas du Burkina, ici (la traduction française est en cours). Le cas du Niger n’est pas très différent. Le thème le plus récurrent dans les réponses qualitatives que j’ai eues dans ma collecte de donnée est celui de l’absence de l’État, du point de vue de la justice et de la sécurité. La partie quantitative de l’enquête, bien que peu scientifique – car, dans le contexte de violence et de « psychose » régnant dans le secteur, nous n’avons pas pu appliquer tous les protocoles de rigueur – révèle cependant à cet égard une différence qui tient de la divergence entre Ayorou et Abala. La différence est tellement forte qu’elle est significative, même pour un sondage à la scientificité limitée : 88% des habitants enquêtés jugent, par exemple, la justice « mauvaise » à Ayorou, alors que 58% (une majorité !) la jugent « bonne » à Abala. Idem pour la santé et l’éducation. Abala montre une nette appréciation pour les autorités régaliennes. Nous avons été surpris de constater que 2% appréciaient le gouverneur de la région (dans notre esprit, le gouverneur est une autorité si lointaine que nous pensions que personne ne penserait à lui comme personnalité protectrice, et nous ne l’avions inclus dans notre questionnaire que pour la forme, pratiquement) – contre 0% à Ayorou. Surtout, 51% des Abaliens disent du bien de la gendarmerie, contre 12% des Ayoriens. Par contraste, ces derniers apprécient plus largement les chefs de village, l’autorité de proximité par excellence, le régalien par défaut (18% à Ayorou contre 9%, la moitié, à Abala). Comme par hasard, les djihadistes se sont mis à assassiner un par un les chefs de village d’Ayorou, ces derniers jours.

Il y a, à tout ceci, des explications de contexte – dont certaines me manquent encore. Mais ce qui est aussi ressorti de l’enquête, c’est l’impression qu’en dépit des problèmes et conflits passés, il y aurait apparemment un processus de retour à l’entente entre les populations, sous l’impact de deux forces. La première est la survie : la guerre, c’est bel et bon pendant deux ou trois mois, mais après, il faut bien manger, ce qui passe par le commerce et la coopération autour des ressources disponibles. Ceux qu’on considère comme ses ennemis sont aussi ceux avec qui on doit travailler pour survivre (cette espèce de dialectique de la survie a été magistralement analysée par Ibn Khaldoun, que je lisais dans l’avion qui m’amenait à Niamey dans la délicieuse traduction annotée de Abdesselam Cheddadi : Muqqadima, III, xxi, « Le véritable sens et les différentes sortes de pouvoir »). La deuxième force est l’ingéniosité politique, qui, à Abala du moins, a su exploiter cette espèce de nécessité à travers des festivals culturels dits tsintsiya (haoussa pour « balai », j’imagine comme pour « balayons notre cour », « balayons nos problèmes »). Au vu de la récurrence dans les témoignages, ces festivals ont été un succès, orchestré par une initiative locale (le député maire) et appuyé par le gouvernement central (à travers un organe chargé de la « consolidation de la paix » et vieux de déjà 25 ans environ).

Malheureusement, ce qui est récurrent, aussi bien à Ayorou qu’à Abala, c’est un propos qui peut se résumer ainsi : « Finalement on s’entend de nouveau entre nous, mais les djihadistes ne sont pas dans ça ». À Abala, certains témoignages ont souligné d’ailleurs que beaucoup de « jeunes Peuls de la brousse » ne viennent pas aux festivals, ayant « peur » d’être arrêtés – sans doute, peut-on supposer, parce qu’ils ont des choses à se reprocher. Dans tous les cas, ils semblent être la proie préférée des recruteurs djihadistes, et échappent à la double logique de la nécessité économique et de l’ingéniosité politique. À Ayorou, il n’y a pas eu de festivals.

Mon collaborateur qui a fait le voyage a été aussi frappé par la différence dans la topographie du régalien dans les deux chefs-lieux de département : selon lui, à Abala, il y a comme une sorte de forum étatique : préfecture, mairie, gendarmerie, camp des gardes, tous pas très loin les uns des autres – tandis qu’ils sont dispersés à Ayorou et que la gendarmerie est pratiquement dans une sorte de no man’s land. On ne songe pas toujours à quel point ces détails apparemment triviaux comptent dans le vécu quotidien – notamment pour expédier les affaires, aussi bien du point de vue des services que des usagers.

Inatès est un chaudron de mécontentements, dans les détours byzantins desquels on peut facilement se perdre. Il est clair que la tâche du régalien – notamment du point de vue de la justice – y est plus compliquée qu’ailleurs. C’est un site de cette espèce de révolution lente de la société touarègue qui voit la majorité subalterne et servile (« Touareg noirs ») renverser la domination de la minorité orgueilleuse et sûre de son droit (« Touareg rouges »). Il y en a des exemples ailleurs. Vers Tchintabaraden (région de Tahoua), les « Noirs » ont taillé des croupières aux « Rouges » en se faisant ériger des chefferies (au Niger, les chefferies sont une partie tout à fait officielle de l’administration territoriale et judiciaire) qui ont « dépeuplé » la grande chefferie « rouge » établie « depuis le colon » (et descendante d’ailleurs d’une royauté williminden, l’aménokalat Kel Dinnik). À Inatès, ils sont passés par le processus démocratique, en s’emparant de la mairie. Mais en 2018, le maire d’Inatès, un Touareg noir, s’est vu voler tout son capital, un cheptel de 800 têtes – avec cinq morts à la clef. Volatilisé, dans le Far West malien. On voit le niveau de défaillance de la sécurité également – ici, celle de la vie et celle des biens, même pour un élu.

L’attaque d’Inatès est un échec catastrophique du régalien, non pas seulement du point de vue technique, mais aussi du point de vue politico-administratif. Difficile de se prononcer sur le point de vue technique. Un jeune soldat avec qui j’ai causé hier pense savoir que les bases de cette partie du pays sont « différentes » de celles de la région de Diffa, d’où il vient d’être transféré. À Diffa, me dit-il, la base où il était posté était entourée d’une tranchée (principe de la douve) renforcée par des sacs de sable et des barbelés. Dans sa perception des choses, cela créait une protection contre les assauts frontaux dont la base d’Inatès n’aurait pas disposé. Mais est-ce vrai ? Le gouvernement nigérien ne fait pas de pédagogie et le journalisme nigérien n’est pas à la hauteur de tels événements. Le public nigérien se gorge de théories hallucinées expliquant que l’attaque a été commanditée par les Français. Les réseaux sociaux sont saturés d’imprécations et de diatribes, de « preuves » fabriquées, d’histoires « vraies » et de morceaux choisis de propos tenus par des personnalités plus ou moins crédibles, toutes au service d’un désir passionné de croire en la culpabilité des « Français ». Cela est assez effrayant. Ce genre d’hystérisation collective de la pensée est le prodrome des atrocités. Un ami à qui je reprochais de m’inonder d’envois Whatsapp « antifrançais » fatigants m’expliqua qu’il n’était pas « antifrançais » mais « anti politique française », car si les Nigériens avaient été antifrançais, ils allaient se mettre à attaquer les Français dans la rue. Mais c’est comme ça que ces choses-là commencent. Ce sont les « Intellectuels » (les Nigériens scolarisés) qui se racontent ces histoires à dormir debout sur les Français, mais ils sont écoutés par les « Analphabètes », qui n’ont pas de sentiment antifrançais inné, mais qui respectent la parole des « Intellectuels ». Ce matin, en revenant du footing, je me suis fait héler par un jeune analphabète que je connais parce qu’il est serveur et cuistot de nuit dans une gargote, et qui fit un bout de chemin avec moi. Il évoqua « la catastrophe » (zarma : hasarow) qui était arrivée, puis me dit avoir entendu dire que c’était « les Blancs » qui en étaient responsables (déjà dans son propos, on glisse de « Français », catégorie non-pertinente pour bien d’analphabètes, à « Blancs »). Je lui réponds que cela n’était pas vrai, et lui : « Je vous crois, car sur ces questions, vous en savez bien plus que moi, il n’est même pas question de nous comparer, donc si vous me dites que ce ne sont pas les Blancs, je ne discute pas ». Malheureusement, la même attitude de déférence intellectuelle est montrée aux « Intellectuels » antifrançais, massivement plus nombreux que des gens comme moi. Et la différence entre les « Intellectuels » et les « Analphabètes », c’est qu’une fois qu’ils sont convaincus, ces derniers n’hésitent pas à passer à l’action manu militari. Au Nigeria, le Cheikh Abubakar Gumi a longtemps refusé de prêcher en langue haoussa parce qu’il avait peur de l’effet de ses propos sur les « non-instruits » (dans les sciences religieuses). Il n’avait pas tort. On peut retracer les origines de Boko Haram au moment fatidique où il a décidé de ne plus se servir uniquement de l’arabe – langue confidentielle – pour ses prêches et jérémiades. Je ne dis pas que cette obsession antifrançaise – qui mériterait d’ailleurs une analyse dédiée – aboutira un jour à ce genre de conséquences (une « Saint-Barthélémy des Blancs ») : mais je me suis trop penché sur l’histoire des folies et bestialités humaines pour ne pas trouver mes craintes sensées.

Dans cet ordre de choses, j’ai observé l’attitude pour le moins ambiguë des « Intellectuels » peuls, attitude qui indique une sorte de déchirement intérieur. Il y a l’idée que la majorité des assaillants sont des Peuls, ce qui suscite des sentiments mêlés que je note avec curiosité, pendant qu’ils se succèdent dans les propos de mes interlocuteurs de cette « catégorie » : crainte que les Nigériens ne finissent par se tourner contre les Peuls, mais fierté que les Peuls puissent infliger de telles pertes à l’armée nigérienne ; soutien patriotique à ladite armée, mais aussi solidarité communautaire avec les assaillants. Ici encore, les Français apportent une « solution », comme quoi, la vraie cible des Peuls ne serait pas l’armée du Niger, mais les Français qui sont derrière elle, si bien que la paix reviendrait au Niger si les Français partaient. Mais comme le sentiment antifrançais n’a cure de contradictions logiques (le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, dans l’amour, mais aussi dans la haine), ces mêmes individus se disent persuadés que les Français sont derrière les terroristes. En d’autres termes, les Français sont visés par les terroristes à travers l’armée nigérienne, mais ils arment les terroristes pour attaquer l’armée nigérienne. Une telle banqueroute de la raison et de la logique me révolte tellement que je préférerais rester dans un profond silence – n’était le fait que mes interlocuteurs sentent mon refus d’assentiment, ce qui, naturellement, les incite à solliciter l’opinion de la seule personne rétive à leurs élucubrations qu’ils trouvent sur leur chemin. C’est (perversement) humain.

Une chose frappante, c’est aussi à quel point, tout en se gorgeant du nom de l’Afrique « qui doit lutter contre l’impérialisme », tous ces « Intellectuels » restent hermétiquement nationaux. J’attire l’attention de ceux qui me demandent mon avis (en réalité, qui demandent que je soutienne leur avis) sur le fait que l’attaque d’Inatès doit se comprendre dans une stratégie de déstabilisation territoriale non pas seulement du Niger, mais du Burkina et du Mali ; qu’il y a eu des attaques similaires dans ces deux pays, menées par les mêmes coalitions djihadistes ; que cet effort de déboulonner les bases militaires s’inscrit dans le même plan que les assassinats des chefs coutumiers, qui se produisent également dans les trois pays (même en profitant de certaines visées de « règlements de compte »). Les Nigériens ne parviennent pas à s’intéresser à ce qui se passe au Burkina ou au Mali, et vice-versa, et ils n’essaient pas de s’informer et de s’imprégner des réalités du voisin – alors même que l’ennemi commun, lui, le fait. Je sais bien, du reste, à quel point cela est naturel, et comment l’État-nation est une « forme close » vraiment close pour le coup. Mais j’imagine que ces dispositions d’esprit existent également chez les « décideurs » des trois côtés de la frontière, si bien que les dirigeants se paient de mots mais ne développent pas de stratégie commune. La vulnérabilité particulière d’Inatès est aussi fonction de l’indifférence de l’État malien pour son Far West du Nord (indifférence notée, dans les témoignages recueillis pour mon enquête, par le seul Malien interviewé, un Touareg Daoussak).

Mais je disais plus haut qu’en dehors d’être un échec technique (pour les gouvernants nigériens), l’attaque d’Inatès est aussi un échec politico-administratif. C’est qu’il n’y a pas de sécurité, même pour une base militaire, sans un pays alentour à peu près sûr. Il est vrai que, posé sur la frontière, Inatès avait perdu ce jeu : le côté malien de la frontière ne pouvait pas être sûr. Mais le côté nigérien ne l’était pas non plus – comme les données de mon enquête le montrent clairement. Ce point est important car, au lieu de s’exciter sur les Français, coupables universels et exutoires faciles, les Nigériens feraient mieux de, comme dit l’anglais, « take a long and hard look » à la manière dont ils gèrent leurs affaires, et engager des réformes radicales. À l’inverse de la plupart de ses compatriotes, le président nigérien ne barbote pas dans les miasmes antifrançais, mais il n’est pas sûr qu’il puisse piloter de telles réformes, si l’on sait ce qu’elles impliqueraient : par exemple, une autonomie véritable de l’appareil judiciaire (par rapport au pouvoir politique et social), ou une dépolitisation (« départinisation ») de l’administration territoriale, y compris les chefs traditionnels (souvent enrôlés dans les campagnes électorales, de gré ou de force, ce qui nuit à leur légitimité). J’appelle radicales ces réformes qui seraient des platitudes dans un autre contexte précisément parce qu’il faudrait un courage de révolutionnaire pour les imposer dans un pays comme le Niger – radicales, mais pas impossibles, puisqu’elles sont désirées par à peu près tous.

Le meilleur hommage que les Nigériens puissent rendre à leurs soldats inutilement massacrés, c’est de réfléchir sérieusement, obsessionnellement, pragmatiquement à comment mieux gérer leurs affaires – en oubliant un peu ces Français qu’ils aiment tant haïr.

 

R. I.

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