D’une certaine difficulté de penser

Une chose frappante dans les pays pauvres, que ce soit en Afrique ou ailleurs, c’est l’absence de pensée économique (et politique) liée à leur expérience propre.

Bien que le problème fondamental de ces pays est d’ordre économique, l’économie est bien plus absente des débats publics dans ces pays que dans les pays riches. Et lorsqu’il est question de parler d’économie dans un (rare) débat public sur ce thème, c’est généralement sous la forme de poncifs, ou comme en appendice à une passion politique. Par exemple, dans les pays africains qui utilisent le franc CFA, le débat sur cette monnaie est resté surtout politique – focalisé sur la nécessité politique de mettre fin à la domination française sur leur politique monétaire. Cela est d’autant plus légitime que cette domination empêche ces pays de développer leurs capacités à gérer une monnaie sur la base de leurs réalités économiques. Néanmoins, les solutions que pourrait représenter une nouvelle monnaie ne sont pas discutées parce que les problèmes que ces solutions doivent prendre en charge ne sont pas définis et discutés. Selon Marx, nous ne posons jamais de problèmes auxquels nous ne pouvons apporter de solutions. L’inverse de cette maxime me paraît plus juste : nous ne pouvons pas apporter de solutions aux problèmes que nous ne nous posons pas.

J’ai longtemps blâmé cet état de fait sur une sorte de « mental slavery », pour reprendre la formule de Bob Marley – à savoir que nos universités (africaines) ne produisent pas de savoir économique mais se contentent de répéter celui qui est élaboré dans les universités occidentales et sur la base des réalités économiques occidentales. Cela est d’une certaine façon exact, mais aussi un rien caricatural ou plus compliqué qu’un tel propos ne permet de le voir.

En réalité, cette servitude mentale n’est pas une attitude spécifique aux Africains ou même aux pays pauvres. Elle dérive plutôt de la série de faits suivants, pour faire schématique : (1) la science économique moderne n’étudie que le capitalisme (une économie non capitaliste est pour elle soit un vestige, soit une incongruité) ; (2) elle est un champ de lutte doctrinaire dans lequel les bastions stratégiques où se prennent les décisions clefs – institutions financières centrales des pays riches, en particulier des USA ; institutions financières internationales ; regroupements des grandes puissances capitalistes genre OCDE ; grands centres de production de savoir, etc. – sont occupés par un groupe doctrinaire ou une coalition de groupes doctrinaires, à l’exclusion d’autres groupes doctrinaires antagoniques/alternatifs ; et (3) les groupes doctrinaires dominants influencent les décideurs, que ce soit dans les pays riches ou dans les pays pauvres, même si les conséquences et les impacts sont très différents.[1]

Par ailleurs, la science économique n’est pas de la pensée économique, pas plus, par exemple, que la science politique n’est de la pensée politique. La science économique existe précisément (bien que cela ne soit pas son unique objectif) pour empêcher la pensée économique : puisque nous savons (le mot « science » vient du latin « scire », savoir), nous sommes dispensés de penser, pour ainsi dire.

Par exemple, du point de vue de ces deux disciplines, nous savons que le capitalisme est l’ordre économique le plus valable et que la démocratie libérale est le meilleur des systèmes politiques. Tout ce qui reste à faire est d’étudier le fonctionnement de ces deux systèmes au point de vue technique, afin d’apporter des solutions aux problèmes qui se posent à l’intérieur d’eux. (Un slogan que j’entendais aux États-Unis dit qu’il n’existe pas de problèmes dans la démocratie américaine qui ne puisse trouver de solution dans la démocratie américaine).

Il convient de remarquer que la science économique et ses différentes doctrines et chapelles dérivent d’ailleurs d’une pensée économique qui a accompagné le passage, en Europe, du capitalisme mercantile au capitalisme moderne (industriel et financier), pensée dont le représentant le plus impressionnant est un critique du capitalisme moderne (Marx), ce qui a pu contribuer à prévenir les économistes contre la pensée économique (mais cela ne les empêche pas de faire des larcins dans la pensée de Marx, où ils prennent des concepts et des fragments de théorie qu’ils ajustent à leur science). Si cette science économique ne voit qu’un ancêtre fondateur, Adam Smith, ce n’est pas qu’il ait été le premier à penser l’économie, ni même à lui donner cette tournure libérale qui inspire les économistes modernes,[2] c’est que son texte parut au moment clef où le capitalisme mercantile commençait à se subsumer dans le capitalisme moderne (XVIIIe siècle) et se fit le miroir de cette espèce de séisme dans l’ordre des choses.

Pour les pays africains, tout ceci pose deux questions (en résumé) :

Quelle est la place de ces pays dans la lutte doctrinaire qui détermine, au final, leur destin économique ?

Quelle est leur place dans la science économique/politique étant donné qu’ils se trouvent, pour la plupart d’entre eux, pratiquement hors du système capitaliste (i.e., toujours « en voie de développement ») et hors du système de la démocratie libérale (i.e., toujours « en voie de démocratisation ») ?

Il me semble que la réponse est évidente. Il n’y a pas une seule doctrine économique produite en Afrique ou dans d’autres pays en développement qui ait pu avoir une place à la table des décisions générales. Et s’il y a eu des doctrines d’économie politique contestataire en provenance de ces régions (Samir Amin, par exemple, pour ce qui est de l’Afrique), elles ne proposaient rien de radicalement différent et inspiré par leur expérience propre, mais s’inscrivaient plutôt dans le discours économique moderne, même si c’était en faisant souvent retour vers les sources de pensée de ce discours (Marx et les marxistes en particulier). Polanyi, qui a voulu continuer à penser l’économie sur la base d’expériences non capitalistes, a été tenu à l’écart même dans ces régions.

On aurait cru qu’étant donné la situation problématique en profondeur où ils se trouvent, les Africains se sentiraient forcés de penser, de faire des recherches dans leur expérience passée et actuelle pour comprendre leur condition politique et économique. Mais très évidemment, tel n’est pas le cas. Ils savent certes critiquer l’impérialisme et le néocolonialisme (voir S. Amin), mais ils ne savent pas penser par eux-mêmes, et hors de leur relation à l’Occident.

Quant à la seconde question, je pourrais donner une réponse à travers une anecdote personnelle.

J’étais à Pékin il y a quelques mois pour donner une série de conférences sur la politique et l’économie de l’Afrique. L’une de mes conférences a porté sur les tentatives peu concluantes des pays africains de pratiquer la démocratie libérale, ce qui a soulevé un débat intéressant sur ce que devrait faire la Chine par rapport à cette question brûlante du jour.

(Le cas de la Chine force la pensée d’une autre manière que le cas de l’Afrique. Suivant la science occidentale de l’économie et de la politique, un régime politique libéral, sinon démocratique, découle nécessairement d’un certain niveau de développement capitaliste, qui a été atteint et depuis longtemps dépassé par la Chine. La Chine semble donc mettre en question cette science. Mais ce n’est pas la première fois que cela se produit. Le Japon a atteint un haut niveau de développement capitaliste sans se convertir à un régime politique libéral, et c’est uniquement l’imposition par les Américains d’une constitution libérale qui l’a fait basculer, après 1945, dans le camp des démocraties libérales. On peut pratiquement en dire autant de l’Allemagne d’avant 1914-18, dont la trajectoire a été qualifiée de Sonderweg – « voie spéciale » – précisément parce qu’elle n’adhérait pas au schéma capitalisme/libéralisme illustré par la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France. Cette question des liens putatifs entre développement capitaliste et politique libérale qui a pu être escamotée par une guerre victorieuse dans les cas de l’Allemagne et du Japon, est donc reposée par la Chine de façon encore plus insistante.)

Les étudiants qui assistaient à ma conférence se posèrent directement et franchement la question de la Chine et de la démocratie libérale. Il était clair qu’ils n’avaient aucune prévention contre un régime libéral et qu’ils avaient des objections très précises contre le régime autoritaire en vigueur dans leur pays. Les images que j’avais utilisé pour illustrer mon propos – une manif à Dakar, une séance de l’Assemblée Nationale à Abuja – les avaient favorablement impressionnés quant à l’exercice de la liberté constitutionnelle en Afrique. Mais ils étaient aussi sensibles au discours tenu par leurs dirigeants, et qui, en gros, explique qu’une évolution réussie se fait dans l’ordre et que l’ordre requiert de l’autorité – une autorité qui, certes, doit tout faire pour ne pas trop peser (en tout cas pas au point d’écraser), mais à laquelle il faut laisser le loisir de s’exercer efficacement.

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Je ne sus pas d’abord comment répondre à leurs questions. Je soulignai le fait qu’en dépit des impressions favorables que je leur avais communiqués de propos non délibéré, la démocratie, en Afrique, ne satisfait pas la population précisément parce qu’elle est perçue comme créant le manque d’autorité, le désordre, et en fin de compte, la misère et la pauvreté. Mais leur silence – signe que la réponse ne suffisait pas – me poussa dans mes retranchements et m’obligea à baisser le masque professoral et confesser mes pensées véritables – c’est-à-dire que je fus obligé de penser.

Je leur dis que je n’aime pas l’État,[3] parce qu’il est nécessairement autoritaire, il nous dit ce que nous devons faire et ne pas faire, nous surveille, et nous punit ; mais qu’il nous organise aussi et que, si nous n’en avons pas un, ceux qui en ont, et qui sont donc mieux organisés, vont s’en servir contre nous ; que c’était cela qui était arrivé à la Chine lorsque son État impérial s’est délité au début du XXe siècle ; que les horreurs subies par les Chinois notamment au cours des années 1930 expliquent assez la nécessité de l’ordre et de l’autorité comme instrument d’organisation et de progrès ; que Mao et le communisme ont apporté de tels instruments ; mais que ces instruments peuvent devenir aisément oppressifs ; que cependant – et ce dernier point recueillit un assentiment universel et spontané – nous ne pouvons organiser un régime d’équilibre entre ordre et liberté que sur la base de notre propre expérience historique, et non en reproduisant à l’identique ce qui a été construit ailleurs sur la base d’une expérience historique différente.

Le professeur qui m’avait accueilli dans sa classe approuva chaudement ce propos en disant que Chinois et Africains se trouvent aujourd’hui dans la même situation de quête d’un chemin propre à chacun d’entre eux, si bien que la conversation entre eux est nécessairement fructueuse. Voilà bien une forme de « gagnant-gagnant » que j’accepterais volontiers !

(Vus de l’extérieur, on ne se rend pas compte à quel point les Chinois se posent des questions, sans doute parce qu’on a l’impression que se poser des questions doit se traduire par des rébellions et des insurrections, choses qu’on ne voit guère se produire dans le pays ; en l’occurrence, ceux qui se révoltent, à savoir les militants démocratiques de Hong-Kong, sont ceux qui sont sûrs et certains d’avoir une réponse – un peu d’ailleurs comme les salafistes du Sahel).

Dans tous les cas, toute la chose était rafraîchissante par comparaison avec mon expérience dans des pays comme les États-Unis, où on est tranquillement convaincu qu’il ne peut rien y avoir de mieux que le capitalisme moderne et la démocratie libérale, si bien que, dans une discussion, on doit toujours prendre garde à ne pas critiquer ces totems, et à ne pas faire le pas de côté qui montrerait qu’on est un hurluberlu ou en tout cas quelqu’un de pas très sérieux. Ce rafraîchissement, c’était celui de la liberté de pensée, qui n’existe guère en Occident, non pas parce qu’elle y est interdite, mais parce qu’elle n’y a pas d’aliment.

Quant aux Africains, le fait inhibiteur majeur à ce propos est non pas l’esclavage mental, comme je le croyais jadis, mais une sorte de paradoxal fatalisme de la servitude. Leur pensée ne semble pas pouvoir dépasser l’horizon de la domination (de leur domination par le monde occidental), qui est certainement réelle, mais qui est rendue plus réelle encore par le fait de la voir partout et donc d’avoir une sorte de conviction bien ancrée qu’elle ne peut être vaincue ou évitée (Je me souviens des yeux brillants de plaisir de ce jeune nigérien à qui je racontais comment le coup d’État de Kountché, en 1974, loin d’avoir été téléguidé par les Français comme les gens en sont convaincus, les avait en fait totalement pris par surprise et avait été organisé pour échapper à leur vigilance: « on peut donc les feinter! »).

En un sens, être colonisé, c’est être convaincu qu’on l’est.

 

R. IDRISSA

 

 

 

[1]Ainsi, dans la période 1945-75, que les Français appellent « Trente Glorieuses » et les Allemands « Wirtschaftswunder », les mêmes doctrines menèrent à l’État providence en Europe, à la Great Society aux États-Unis et à l’État développeur dans les pays pauvres. Mais les conditions économiques étaient si différentes que ces doctrines avaient, par la force des choses, des objectifs très différents dans les pays riches et pauvres. Dans les premiers, l’État promouvait une distribution de la richesse qui créa une classe moyenne majoritaire ; dans les seconds, il s’agissait de mettre en place les conditions non pas de la distribution, mais de la création de la richesse. Aujourd’hui, les mêmes doctrines installent l’austérité comme la norme dans les pays riches comme dans les pays pauvres. Mais si, dans les premiers, l’austérité détruit la classe moyenne, dans les seconds, elle détruit les conditions de création de la richesse.

[2]Je rencontre assez souvent le libéralisme économique dans mes lectures sur des périodes d’avant Adam Smith, et parfois chez les auteurs les plus inattendus, ce qui en dit long sur son ubiquité. Voici, par exemple, ce qu’écrit l’Abbé de Choisy, un personnage haut en couleur de l’époque de Louis XIV, qui mena longtemps une vie dissolue, voire scandaleuse (il était un travesti notoire), ce qui ne l’empêcha pas d’écrire des essais historiques volumineux – où l’on trouve cette critique « smithienne » de Colbert presque du vivant de ce ministre (fin XVIIe siècle) : « [Colbert] crut que le royaume de France se pourrait suffire à lui-même, oubliant sans doute que le créateur de toutes choses n’a placé les différents biens dans les différentes parties de l’univers qu’afin de lier une société commune, et d’obliger les hommes par leur intérêt à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouvent dans chaque pays ».

[3]Je parlais en anglais et utilisai la formule « Big scary state », « gros État effrayant ». Il y a, cependant, une autre manière très différente de comprendre l’État sur laquelle j’espère revenir dans un prochain essai.

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