Billet: la mort annoncée du CFA (d’Afrique de l’Ouest)

Dans l’avion qui m’amenait à Niamey, il y a deux semaines, j’étais assis à côté d’un Togolais établi en France et qui se livre à du commerce entre la France et le Togo en plus de son travail à Paris. Il me montra un message Whatsapp alarmiste sur la mort imminente du franc CFA. Selon ce message, la France se serait immiscée dans le processus afin d’obtenir un taux de conversion avec l’Euro qui impliquerait une dévaluation de la nouvelle monnaie par rapport au franc CFA (une « sous-évaluation » voulait-il dire peut-être ?) Cette idée dérive du sentiment répandu en Afrique francophone que les Français veulent nous maintenir dans la misère et la pauvreté. J’y avais vu surtout une « fuite » sur un processus à l’œuvre entre les dirigeants français et francophones (UEMOA). Je ne m’attendais pas à ce que cela aboutisse à l’annonce faite par Macron à Abidjan, et qui est pour le moins maladroite. Dans l’esprit de Macron et de ses conseillers, une telle annonce serait une « réponse » à ceux qui critiquent la France pour le contrôle qu’elle exerce sur le CFA, et même le début de la fin de la « Françafrique ». Pour les critiques francophones de la France, en revanche, l’annonce sera la preuve renouvelée du fait inverse, à savoir le néocolonialisme français, avec le chef d’État français qui se pose comme l’acteur principal de la fin du CFA, consignant ainsi les Africains dans un rôle subalterne. Il est évident que dans cette affaire, la France devrait garder le profil bas, d’autant plus que son rôle n’est pas moteur : pour une fois, c’est bien elle qui est à la remorque des Africains.

Il y a plusieurs choses à considérer. Premièrement, le CFA n’est qu’à moitié mort, dans la mesure où il survit en Afrique centrale. Il n’est mort qu’en Afrique de l’Ouest. Macron est donc mal venu de se féliciter sur l’événement et de laisser croire que la Françafrique, qui est plus active en Afrique centrale qu’en Afrique de l’Ouest, serait ainsi à l’article de la mort. Deuxièmement, ce fait même de la demi-mort du CFA montre que l’acteur principal n’est pas la France, mais les États d’Afrique de l’Ouest. Si ces États ne s’étaient pas engagés dans la création de l’Éco, le CFA aurait continué à vivre en Afrique de l’Ouest. Par suite, la mort du franc CFA n’est qu’une étape dans le processus de création de l’Éco. L’intervention de Macron doit se lire dans ce contexte : c’est à cette étape uniquement que la France peut espérer exercer quelque influence et faire entendre sa voix. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, et étant donné l’histoire, qu’il y ait un événement comme cette annonce d’Abidjan – aussi gauche et maladroit soit-il.

On peut noter que la France a réussi à peser sur le processus de l’Éco en poussant à l’arrimage par parité fixe à l’Euro, avec une garantie de convertibilité offerte par la Banque de France sans comptes d’opération au Trésor français. Mais ceci me semble plus de l’ordre de la proposition que de la fin de l’histoire. En tout état de cause, la création de l’Éco est un projet de la CEDEAO et cette monnaie sera un produit des relations entre les États de la région, non de ce que la France voudrait qu’elle soit. L’arrimage à une monnaie « dure » n’est pas en soit une mauvaise chose, mais elle doit résulter d’une décision des États possesseurs de la monnaie arrimée. L’un des problèmes du CFA, c’est que l’arrimage à l’Euro se fait dans des conditions très formelles, imposées « pour notre bien » par les partenaires français. Cela crée une sorte de carcan qui place les règles d’une gestion financière « prudente » – suivant les principes douteux du monétarisme et de la théorie néo-classique aussi appliqués à l’Euro sous insistance allemande – au dessus des réalités particulières des économies africaines, y compris surtout le fait qu’il s’agit d’économies de pays pauvres/en voie de développement. J’ai une fois qualifié le franc CFA de « la monnaie dure de l’homme pauvre ». C’est l’essence du problème de cette monnaie.

En conclusion, comme cela a été dit ici, la mort du franc CFA ne veut pas dire que les dirigeants ouest-africains sauront mettre l’Éco au service du « développement », ou même, a minima, de l’intégration régionale. Néanmoins, le choix est au moins donné.

À suivre.

 

R. I.

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