Notes d’un livre compagnon

Comment écrit-on un roman historique? Depuis quelques années, R. Samine travaille sur un tel projet, et nous lui avons posé la question. Réponse: « Comme pour tout roman, il faut trouver un incipit qui marche. J’en suis à mon cinquième je crois. » Il n’a pas voulu nous donner l’actuel incipit – par superstition – mais a mentionné celui qu’il regrette le plus d’avoir dû sacrifier: 

« L’année 1774 est célèbre par la mort de trois monarques, Moustapha Yi Salis, qui expira au Topkapi d’un polype au cœur, Louis XV qui mourut à Versailles de la petite vérole, et Tegbessou qui rendit l’âme dans Abomey d’une fièvre maligne ; au Haoussa, Malème Ousmane, fils de Fodio, marabout toronka à qui mon Serno Amadi envoya dix ans plus tard mainte brûlante épître, débuta sa prodigieuse carrière de prédicant ; dans l’île de Rhode, qui se gouvernait alors sous une charte de la couronne anglaise, il fut interdit d’acheter des Noirs dans les marchés, sur les mers ou hors du pays ; et la fortune de Madame Hermione commença. »

Pour le reste, écrire un roman historique, si du moins vous prenez la chose au sérieux et comprenez l’avantage propre au genre, vous contraint à devenir plus ou moins historien, au moins à vous colleter avec les sources et à les interpréter de façon méthodique. Les dates doivent être correctes et cohérentes, et l’esprit du temps saisi dans sa complexité. Pour illustrer ces recherches, Samine a accepté de nous ouvrir son « carnet » de notes. Nous en avons extrait en particulier un texte dans lequel il imagine son héros dans le Paris pré-révolutionnaire et révolutionnaire, en se posant deux questions historiques: quelles ont pu être les premières impressions d’un petit Africain débarquant en France et à Paris au coeur de l’hiver? (Notre héros a suivi le Chevalier de Boufflers, qui est arrivé en France en décembre 1787, après un long voyage en mer depuis Sénégal, comme on appelait alors Saint-Louis du Sénégal) Et quelle était la perception qu’on avait des Noirs dans le Paris du temps?

On peut dire que Samine répond à la seconde question par une thèse qui ne peut être démontrée que par un historien: à savoir que les attitudes étaient clairement racistes dans les milieux aisés, mais non dans les milieux populaires. Évidemment, dans ces notes, Samine ne s’est pas essayé à démontrer scientifiquement cette thèse. Mais presque, tout de même: il s’appuie ainsi sur des sources (mémoires de Mme du Barry, essais historiques de Georges Duval, d’Alphonse de Lamartine, etc., rapports – qualifiés à l’époque de « mémoires » – de ministres aux idées qui annoncent l’Apartheid) qui reflètent les attitudes aristocratiques et bourgeoises, et stigmatisent, de façon implicite, les attitudes populaires non-racistes, qui ne sont pas connaissables aussi directement, dans la mesure où les gens de milieux populaires n’avaient le loisir d’écrire ni des mémoires (dans les deux sens du terme) ni des essais historiques. 

Nous avons choisi ce long morceau parce qu’il se prête bien à une autre obsession théorique de Samine, reconstituer le visuel. Ces notes sont accompagnées de quelques illustrations que nous reproduisons ici, en plus des références aux seigneurs afro-indiens du XVIIe siècle.

Nous avons encadré ce morceau de notes plus brèves, qui montrent d’autres aspects du genre de réflexions qu’on peut avoir au fil de l’écriture d’un roman historique. « Il semble », avons-nous remarqué, « que pour écrire un roman historique, il faut pratiquement écrire deux livres ». « En réalité », a répondu Samine, « cela doit être le cas pour toute oeuvre romanesque, si le temps le permettait, ce qui est rarement le cas. Mais dans le cas des romans historiques, cette espèce de livre compagnon, comme disent les Anglais, cela reste à mon sens une obligation. Évidemment, vous pouvez publier le roman sans publier le livre compagnon. »

CARNET

Un verbe qui a disparu, sans doute à cause de l’embourgeoisement de la nation française : hâvir. Son sens premier était, « cuir des viandes de façon à brûler l’extérieur sans cuir l’intérieur », accident connu de tous ceux qui ont des mœurs assez rustiques pour cuir de la viande sur de la braise. Le verbe avait également un sens figuré, proche de « dessécher », mais au mental. Un écrivain tombé dans l’oubli, du nom de Pommier, est l’auteur, en 1842, de Crâneries dans lesquelles on peut lire ces vers : « De nos milles journaux dévorer les articles/Et se hâvir si tôt l’imagination/Au foyer desséchant de la discussion ».

 

À Paris, il y avait une Rue Trop-Va-Qui-Dure, à l’ombre du Grand Châtelet, bâtiment lugubre à souhait, médiéval, avec des tours rondes, un passage voûté, des meurtrières, des murs de pierre gris noir, et des toits pointus ; et tout un écho d’armes, de chaînes, de sentences cruelles, de cellules sombres et moites – et cette bâtisse régnait sur un marché de chairs mortes, une boucherie à main gauche, des étals de poissonnerie à droite, et derrière les poissardes, une fontaine affectant la forme de la borne suante (meta sudans) qui existait encore à Rome, à l’angle de la Voie Sacrée.

Le_Grand_Châtelet_vu_depuis_la_rue_Saint-Denis,_1800
Le parvis des chairs mortes a été rendu plus propre par l’artiste

Les venelles qui environnaient ces lieux avaient des noms qui ne faisaient pas dans la dentelle : la Grande Boucherie est sise entre la Rue Saint-Jacques de la Boucherie, qui semblait large et carrossable, et la Rue de la Triperie, une sente ou devaient s’écouler des eaux usées noires de sang, d’humeurs animales, de déchets organiques. Les poissonnières se tenaient le long d’une artère dénommée Pierre à Poisson, où l’odeur fétide de ces animaux saturait l’air. La Rue Trop-va-qui-dure ne se trouvait pas dans ce cul du Châtelet mais sur son front de Seine, où l’air était plus frais quoique les berges aient été squalides et fangeuses. C’était un segment de la Rue de la Mégisserie et de la Rue de Gèvres qui longeait la pointe du Pont au Change.

Rue Trop Va qui Dure

 

A. résidera ici dans l’une des dernières maisons du Pont, la toute dernière en fait. À son arrivée à Paris, on procédait à la démolition des maisons du Pont au Change – cette maison solitaire survivante sera donc pure fiction. De la fenêtre de son galetas, il avait vue sur la culée du Pont au Change, et sur un vaste monument dont il ne comprenait pas l’objet.Monument_du_Pont-au-Change En fait, il s’agissait d’un monument érigé dans les années 1640 et où avaient été placées des statues en bronze de Louis XIII et Anne d’Autriche entourant un piédestal où se tenait Louis XIV enfant couronné de laurier par la Renommée. Cependant, à l’arrivée d’A. à Paris, ces statues n’étaient plus là. On venait de les ôter de leur niche et il ne restait plus que la maçonnerie déparée, avec ses registres nus, ses colonnes découronnées. La nuit, quand le silence tombait sur les berges, le mugissement glauque de la Pompe Notre Dame le berçait, après l’avoir effaré le premier soir où cela lui frappa l’oreille.

pompe-Notre-Dame-Monde-illustré-1857-Fulgence-Girard

Les premiers temps que A. passa dans la ville lui donnèrent l’impression que les Parisiens avaient les mêmes mœurs que les Sérères et que les négriers. Gens qui vivaient avec les morts. A. jugeait alors des choses comme en Nigritie et pensait que chaque ville était un royaume ; il ne savait comment démêler La Rochelle où il accosta, de Paris où il fut rendu après un grand voyage dans le froid incroyable – pour lui – de décembre, et de ce mot de « France » qui revenait sans qu’on puisse atteindre, lui sembla-t-il, ce qu’il désignait. Il pensait qu’il s’agissait d’une ville comme La Rochelle et Paris. Il demanda, une fois à Paris, si le voyage continuerait et s’il finirait par arriver en France, ne comprit pas la réponse qui lui fut faite, et il lui fallut l’expérience de quelques mois pour être convaincu qu’il ne pouvait être plus en France qu’en étant à Paris. Et pourtant, les livres qu’il avait lus à Sénégal et Gorée lui avaient fait connaître cette vérité : seulement, on ne comprend parfois pas exactement ce qu’on lit quand on ne peut le vivre, et ce qu’on a pu vivre est toujours mieux compris que ce qu’on n’a pu que lire. Vers Bésaguiche, il avait vu les villages de morts des Sérères (App. A); il avait vu comment les négriers entassaient des cadavres de Noirs dans leurs galeries, et les jetaient ensuite à la mer, si bien que Sénégal (Saint-Louis) sentait le pourri de la mort dès que l’air soufflait des mangroves où ces corps avaient été pris dans les racines et se décomposaient entre deux eaux (App. B).

Il retrouva l’entassement de cadavres au Châtelet, qui comprenait une basse geôle où étaient entreposés les corps retrouvés sur la voie publique ou repêchés dans la Seine, afin qu’ils puissent être « morgués » (examinés) par les gens à la recherche de disparus. Cette étrange coutume fut découverte de lui le jour même de son arrivée dans le quartier du Châtelet. Le lendemain, il vit une nuit surgir de la bouche sombre du passage du Châtelet à la pointe du Pont au Change un lent cortège de hauts charrois drapés de noir qui roulaient au pas de moines couverts d’une bure noire de la tête aux pieds et chantant à voix sourde une mélopée à la lueur de torches que chacun d’entre eux portait. L’éclat blafard de ces luminaires avait peine à pénétrer toute cette nuit. Si le premier soir il les vit passer avec étonnement sans broncher, le deuxième soir que cette apparition se fit de nouveau, il lui prit la fantaisie de suivre l’étrange procession. Il passa le pont avec elle, la suivit tandis qu’elle s’écoulait lentement dans l’île de la Cité, le long du Cour du Palais, se tint à ses basques lorsqu’elle prit le Pont Saint Michel pour enfiler la Rue de La Harpe, qu’elle descendit ensuite fort longuement, et lui avec elle, jusqu’à ce que le silence de la campagne commençât à éteindre les rumeurs de la ville, le long du chemin d’Orléans. Alors il se tint à distance dans l’ombre agreste, quand il sentit qu’on touchait au but. Les charrois s’arrêtèrent en geignant, les chants se turent, tandis qu’une voix seule s’élevait dans la nuit, disant ce qu’A. comprit tout de suite être une prière. Et alors que cette prière se déroulait assez longuement, A.  vit les draps tomber des véhicules, et, à la lueur dansante et pâle des torches, se détacher dans leur enceinte des ossements, des squelettes, même des cadavres desséchés et poudreux – et à l’aide de grandes fourches, des hommes qu’il n’avait pas vus jusque-là et qui, un moment, lui parurent comme surgis de terre, tirer à grand coups toute cette macabrerie pour la déverser, dans un affreux bruit de vieilles choses qui roulent et tombent d’un coup, dans une ouverture du sol qui, comme il ne savait pas qu’elle était là, lui parut d’abord comme une bouche soudain ouverte d’un monstre tellurique qui gobait ainsi, et recevait en propitiation cette offrande mortuaire. C’était là quelques-uns des derniers cortèges funèbres qui transféraient les cadavres des Innocents à la carrière de la Tombe-Issoire, bénie par trois abbés, inspectée par deux architectes, approuvée par Monsieur Guillaumot, inspecteur général des carrières sous Paris et plaines adjacentes, et que le nom de « catacombes de Paris » allait bientôt rendre illustre dans l’univers. Peinture des sentiments de A. devant ce spectacle. Bouche de l’enfer…

Pendant tous ces premiers mois glacés de son séjour parisien, les lumières pâles qui ternissaient plutôt qu’elles ne relevaient les couleurs, les cieux couverts et mouillés qui avaient de la peine à s’allumer le matin et qui tournaient au sombre et à la nuit dès le début de l’après-midi, l’abondance de cochons au poil long et noir et qui grognaient soudain dans d’obscurs et fangeux recoins de rue, le français même des habitants qui ne chantait pas comme à Sénégal et Gorée, mais claquait et glapissait, tout cela le maintint à chaque heure du jour dans une humeur triste et morbide. Le changement qu’amena l’arrivée du printemps fut pour lui une surprise extrême, et un soulagement.

Il ne passera qu’une année dans la maison solitaire sur la Trop Trop Va Qui Dure, mais plus tard, il sera par hasard dans le quartier lorsque les septembriseurs y perpétrèrent un massacre de prisonniers au cœur de la nuit automnale. Il n’a pas assisté à la mort fameuse de la princesse de Lamballe (cette femme rendue illustre uniquement par sa mort), mais eut vent du fait qu’on accusait Delorme, dont une rumeur fit un « nègre » qu’elle aurait élevé, d’avoir porté le premier coup. Rappel de la manière dont un autre « nègre », Zamore, avait « trahi » sa « bienfaitrice », Mme du Barry.

Meilleure manière d’approcher la période des massacres : les rumeurs. Les rumeurs ont joué un rôle décisif dans la chaîne d’événements menant aux massacres, ils ont créé, à partir de quelques faits tangibles, une réalité des esprits plus forte que la réalité matérielle – il y a là une illustration dramatique des effets de ce qu’on appelle aujourd’hui « fake news », mais montrant bien que cette fausse réalité est formée par les croyances, les peurs et les mots, la charge émotionnelle donnée aux mots. Le mot « aristocrate », par exemple, avait une charge émotionnelle négative qu’il ne connut que dans ce temps, comme plus tard le mot « bourgeois » ou comme souvent le mot « Juif ». Utiliser de tels mots suffisait à rendre toute discussion inutile, et étant donné leur poids particulier dans les esprits à certains moments de l’histoire ou dans certaines sociétés, ils auraient dû avoir leur propre concept, ce sont des shibboleths de la négativité.

À propos de Delorme et Zamore : le XVIIIe siècle connaît, bien entendu, le racisme. Mais la question se pose de savoir si ce racisme n’était pas surtout un phénomène propre aux classes aisées, contrairement à ce qui s’est passé par la suite, aux XIXe et XXe siècles – même en tenant compte du fait que les classes supérieures pouvaient communiquer leurs préjugés aux inférieures (certainement plus facilement que dans le sens inverse). En tout cas, les milieux officiels, contrôlées par ces classes supérieures, ont tôt exprimé le racisme, particulièrement la crainte d’un mélange abâtardissant des races, impliquant donc la croyance en l’existence de races inférieures – mais aussi l’opinion que beaucoup de Françaises n’avaient pas cette croyance, dans la mesure où elles étaient prêtes à épouser des hommes noirs (en métropole, les choses allaient surtout dans ce sens, tandis que dans les colonies esclavagistes, elles ne pouvaient aller que dans l’autre sens, d’ailleurs moins à travers le mariage que sous les modalités du concubinage et du viol).

Antoine de Sartine, ministre de la marine et des colonies, s’alarme dans un mémoire à Louis XVI que les « nègres se multiplient chaque jour en France » et que « les mariages avec les Européens sont favorisés » si bien que « le sang s’altère, les couleurs se mêlent ». Un autre haut fonctionnaire, Poncet de la Grave, parle de « l’introduction de cette espèce d’hommes [les gens de couleur], dont le nombre et la qualité du sang, ainsi que la nuance de la couleur ne peut (sic) qu’altérer l’uniformité de celle des habitants du royaume ».

Cette écriture officielle n’indique pas explicitement pourquoi une telle « altération du sang » doit être chose à craindre et à rejeter, mais on touche à ces raisons dans la manière dont les classes aisées traitaient/voyaient les Noirs. Dans le cas de Delorme, l’inférence ne peut se faire aussi directement que dans le cas de Zamore.

Il y a une sorte de légende noire de Delorme qui en fait un ogre nègre, non seulement dans les rumeurs qui circulèrent à son propos au lendemain des massacres de septembre, comme d’un goule sanglant ayant déclenché la décapitation et le dépeçage (par le boucher Charlat) de la princesse de Lamballe (la plupart des détails horrifiques sur la mort de Mme de Lamballe sont tenus par les historiens comme relevant de la propagande royaliste, même s’il y eut bien sa tête sur une pique), mais aussi dans des textes ultérieurs. Ces textes semblent représenter une continuité de vision au sein des classes aisées (de la basse bourgeoisie à la haute aristocratie en passant par les diverses conditions intermédiaires.)

Georges Duval, qui avait vingt ans l’année des massacres de septembre (1792) produisit en 1841 des Souvenirs de la terreur dans lesquels Delorme est décrit de charmante façon : « Ce monstre, vomi par la terre africaine, était horrible à voir, plus horrible vingt fois que les autres tueurs. Les bras nus, la poitrine découverte, sa peau noire presque entièrement rougie par le sang qu’il répandait à flots, et poussant d’affreux éclats de rire à chaque victime qu’il voyait expirer sous ses coups. »

Il ne faut pas trop prendre à la lettre Duval, qui écrivait pour vendre et cherchait à chatouiller la sensibilité du bourgeois en déroulant devant son suave mari magno louis-philippien le tableau d’horreurs dantesques mais révolues. Ailleurs dans ce même livre, il nous fait part de l’historiette suivante, tout aussi sensationnelle que celle du « nègre Delorme » : « [M. Bisson] se hâtait de fuir ce lieu de désolation avec les deux hommes qui lui devaient leur délivrance, quand l’un des assassins le prenant au collet : « Veux-tu voir le cœur d’un aristocrate ? » Et aussitôt il ouvre avec son sabre le tronc d’un cadavre, en retire le cœur tout saignant, en exprime le sang dans un verre et en avale moitié ; puis, présentant le verre à M. Bisson : « Allons, à ton tour ». »

Cette anecdote est trop racontée pour être vraie, mais elle montre quelles broderies il était possible de faire autour de ce que je disais à propos du mot « aristocrate » plus haut.

Dans ses Souvenirs thermidoriens, écrits quelques années plus tard afin de mieux traire la vache du succès (il ne s’en cache pas), Duval revient sur le cas Delorme, qu’il enrichit de détails supplémentaires qui sont autant de clichés et de stéréotypes raciaux. Ce « nègre de haute stature, de corpulence énorme et d’une figure effroyable » nous dit Duval en se pourléchant les babines, était doté « d’un caractère féroce et d’un tempérament de feu qu’il avait puisé sous le ciel de la zone torride ». « Il s’était formé », ajoute-t-il, « une espèce de sérail dont Théroigne de Méricourt [décrite ailleurs dans ses livres comme une bacchante assoiffée de sang, une serial-killeuse avant la lettre] et Jeanne Leduc étaient le principal ornement. Toutes vivaient là en parfaite intelligence, esclaves soumises aux volontés, aux caprices, aux moindres désirs de leur sultan à peau noire ». On nage en plein roman. Roman dont Lamartine s’est empressé de se faire l’écho dans son Histoire des Girondins, un livre écrit aussi pour le fric (sa publication, en 1846, fut environnée de l’une des premières campagnes promotionnelles organisées pour la sortie d’un livre en France, sinon la toute première) et qui est, pour l’essentiel, un tissu de frissonnants racontars. Évidemment inspiré par Duval, Lamartine consacre un morceau de bravoure si l’on peut dire au cas Delorme, en forçant même sur le trait, puisqu’il fait apparaître de façon plus explicite l’imagination raciale qui n’était qu’implicite chez son « informateur ». Bref, le doux lyriste des Méditations poétiques se lâche à propos de « ce noir impitoyable au meurtre » qui, nous dit-il, « a égorgé à lui tout seul plus de deux cents personnes pendant ces trois jours et trois nuits de massacre, sans prendre d’autre relâche que les courtes orgies où il allait retremper ses forces dans le vin. Sa chemise rabattue sur sa ceinture laissant voir son tronc nu, ses traits hideux, sa peau noire, rougie de taches de sang, les éclats de rire sauvage qui ouvraient sa bouche et montraient ses dents à chaque coup qu’il assenait, faisaient de cet homme le symbole du meurtre et le vengeur de sa race. C’était un sang qui en épuisait un autre, le crime exterminateur punissant l’Européen de ses attentats sur l’Afrique. Ce noir, qu’on retrouve une tête coupée à la main dans toutes les convulsions populaires de la Révolution, fut, deux ans plus tard, arrêté aux journées de prairial, portant au bout d’une pique la tête du député Féraud… ».

Les deux cent meurtres de Delorme ne figurent pas dans le texte de Duval et Lamartine ne nous dit pas d’où il tient ce chiffre ; même chose peut être dite à propos de l’image de Delorme se promenant sur des champs de massacre avec une tête coupée à la main – y compris celle du député Féraud. Dans tous les cas, la manière dont les massacres de septembre ont été commis – suivant le consensus des historiens (et ni Duval, ni Lamartine n’étaient des historiens) – invalide l’idée qu’un tel comportement ait même pu être possible. En fait, la réalité est plus glaçante que les orgies sanguinaires servies à leurs lecteurs par les deux chasseurs de best-seller : certaines tueries de masse furent ainsi perpétrées après une prétendue procédure judiciaire expédiée par une équipe de septembriseurs ; et dans tous les cas, les septembriseurs agirent avec méthode et dans un silence lourd, en petits groupes armés d’instruments tranchants et contondants, ayant à la bouche une rhétorique bien apprise.

Si Duval fut un contemporain et, si l’on veut, un témoin des massacres de septembre, Lamartine n’avait que deux ans lorsqu’ils furent commis. Et les deux textes appartiennent aux années 1840, pas aux années 1790. Néanmoins, Duval a dû prendre ses fantasmes raciaux dans sa jeunesse, et Lamartine montre que ces fantasmes n’avaient pas disparu et s’étaient même aggravés avec le temps : dans les deux cas, ils ont été mobilisés pour titiller des goûts prédisposés à s’en délecter, dans des livres écrits pour le succès populaire plutôt que pour le souci de la vérité, et donc comptant sur l’existence de tels préjugés chez le lecteur.

D’un autre côté, même faux ou trop librement inventifs, ces textes révèlent des perceptions concordant avec une certaine réalité. Théroigne de Méricourt et Jeanne Leduc ont peut-être été, ou n’ont peut-être pas été des amantes de Guillaume Delorme, mais le commérage repose sur le fait que des femmes blanches se mettaient (trop, au gré de ces censeurs) facilement en ménage avec des hommes noirs – en particulier des « mauvaises femmes » comme Théroigne de Méricourt, ou en tout cas les femmes des milieux populaires (dans une note en bas de page de ses Esquisses historiques des principaux événemens de la Révolution française, publiées en 1824, donc à une époque où il était encore difficile d’affabuler, Dulaure note que Delorme « avait habituellement chez lui deux ou trois femmes, et par sa sévérité savait les maintenir en état de paix ». Une note dans une notice anglaise préparée pour l’exposition d’un tableau de Joseph Court brode : « Delorme had habitually two or three women who lived and lodged with him in the same house. He knew, by his severity, how to maintain peace in this singular family, and he forced his mistresses to pay him the same attention that a handsome woman is used to require from a numerous crowd of admirers » (The First Prairial Third Year of the French Republic, a Scene of the National Convention, 1835).

Et par ailleurs, des Noirs assumaient parfois des positions de leadership dans les milieux populaires ou « démocrates » comme on disait alors – ce qui fut le cas de Delorme, qui avait une sorte de charisme militaire et commanda la canonnade de la section du quartier Popincourt. Dans les événements révolutionnaires, ce « grand partisan de Robespierre » (Dulaure, Esquisse historiques des principaux événemens de la Révolution française, 1823) n’était pas engagé, comme l’imagine Lamartine, dans une guerre raciale du Noir contre les Blancs, mais dans une guerre sociale des démunis contre les possédants, nouveaux comme anciens. Lors de la révolte populaire du 1er Prairial An III (20 mai 1795) contre la réaction thermidorienne – le baroud d’honneur des sans-culottes – il fut dissuadé avec peine de faire bombarder le siège de la Convention et le reprocha à ses camarades après son arrestation : « Si je rends mon sable, c’est que les lâches rendent leurs canons », lance-t-il au général Menou. « Ils n’ont pas voulu vous savonner ce matin. Ah ! Les lâches, les lâches… »

En somme, Delorme ne rencontrait pas, dans les milieux populaires parisiens, l’espèce de déni de son humanité qui était de mise dans les étages supérieurs de la société.

S’agissant de Zamore, nous avons plus de témoignages de l’attitude des gens de milieux aisé, en l’occurrence Mme du Barry et les aristocrates que sa catinerie auprès de Louis XV l’avait mise sur le pied de fréquenter comme une des leurs.

du barry et zamore

Mme du Barry crut toujours que Zamore était africain, et ses opinions sur lui sont déterminées par l’idée qu’elle – et les gens des hauts parages – se faisaient de l’Afrique, et qui ne sont pas très différentes de celles de Duval ou Lamartine. En réalité, Zamore n’était pas africain. Si Mme du Barry avait des notions de géographie, elle a dû être bien étonnée en entendant Zamore déclarer, lors de la déposition qu’il fit à son procès, qu’il était né à Chittagong, c’est-à-dire au Bengale.

(Il est possible, cependant, que l’erreur de Mme du Barry n’en soit pas vraiment une. Selon toutes probabilités, Zamore était Siddi ou Habshi, né donc dans cette communauté de descendants d’esclaves est-africains (bantous et éthiopiens) qui ont formé un groupe ethnique au Gujarat, dans le Deccan et au Bengale. Certains se sont illustrés dans la région, par exemple Ikhlas Khan, qui gouverna le royaume de Bijapur au milieu du XVIIe siècle ou Malik Ambar, régent du sultanat d’Ahmadnagar au début du même siècle, et longtemps fléau des Moghols. Zamore appartiendrait ainsi à une culture afro-indienne très structurée et consciente d’elle-même, mais qui n’a pu former sa personnalité, puisqu’il avait été enlevé pratiquement au berceau. Il n’avait que quatre ans lorsque la favorite de Louis XV le reçut d’un officier de marine contre une croix de Saint Louis.)

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Malik Amber
Ikhlas_Khan,_African_prime_minister_of_Bijapur,_c._1650
Ikhlas Khan

Pour Mme du Barry, Zamore fut d’abord « une poupée », un personnage à mi-chemin entre sa chienne Dorine et sa petite servante Henriette, un petit pitre qu’elle obligeait à servir d’« échanson » pour Dorine et qui l’amusait par son espièglerie et ses tours. Zamore, enfant, était « simple, indépendant, sauvage comme la nature de son pays » (l’Afrique). Devenu adulte, elle commença à le trouver moins amusant et, lorsque la Révolution débuta, plus inquiétant. Bien que née dans la misère, tôt orpheline de père, avec sa mère contrainte de devenir domestique (« femme de charge », ce que Mme du Barry présente comme une forme de domesticité supérieure), Mme du Barry s’identifiait fortement à l’aristocratie et prétendit être issue d’une petite noblesse certes obscure, mais authentique. Zamore lui parut, à travers certains moments révélateurs (pour elle), avoir la « férocité africaine » et l’ingratitude du « démocrate ». Ces moments sont ceux où Zamore ne cache pas sa joie devant l’abaissement du roi et des nobles : « La première nouvelle des horreurs de cette nuit me fut apportée par Zamore que j’avais envoyé à la découverte jusqu’à Versailles. Ce jeune nègre avait retrouvé, je crois, tout son instinct de férocité africaine à la vue du sang. Il me fit frémir par la manière dont il se plut à me raconter le malheur des gardes du corps. » Et : « Zamore ? Oh ! non, non, il a l’air si ouvert, si riant ! Toutefois, il n’est pas aristocrate, non, il ne l’est pas. Oh ! je me rappelle comment il était joyeux à cette horrible soirée où le 6 octobre on traînait à Paris le roi vaincu. C’est vrai, Zamore est démocrate ! »  (Ces mots de « aristocrate » et « démocrate » sont des noms de sentiments partisans, dans le contexte de la période 1791-94)     Il n’était que trop vrai, serait-on tenté de dire : lorsqu’on fit une perquisition dans sa chambre après la mort de Mme du Barry, on trouva, aux murs de sa chambre, des portraits de Marat et Robespierre, et sur une tablette de bois blanc qui lui servait de bibliothèque, les œuvres complètes de Rousseau.

 

Zamore, semble-t-il, essaya d’ailleurs de convertir sa maîtresse à sa foi démocrate et la mit en garde contre la fréquentation des aristocrates et les propos haineux qui se tenaient dans son salon contre les révolutionnaires. Mais il est intéressant que cette qualité de démocrate ait été vue, par sa maîtresse, au travers du prisme déformant de sa négritude.

(Il y a, à ce sujet, un passage du roman Ourika de Mme de Duras qui, lui aussi, assimile le démocratisme des Noirs de Paris à une révolte de « l’Afrique » contre son oppresseur européen – si bien que la critique de la violence révolutionnaire servira là à disqualifier non pas des revendications de justice sociale, comme c’est le cas dans la critique des sans-culottes, mais des revendications de justice raciale.)

A., qui a rencontré aussi bien Delorme que Zamore dans le Paris « de couleur » aura des réflexions sur ces deux individus.

 

App. A : Sur les villages des morts en pays sérère :

Ils ont un grand respect pour les morts, qu’ils enterrent hors de leurs villages, dans des cases rondes et pointues, comme celles qu’ils habitent. Après y avoir exposé les corps sur un lit, ils enduisent de terre détrempée en forme de mortier les étais de roseaux dont la case est environnée ils y font ainsi un avant mur d’environ un pied d’épaisseur, qui couvre le tour et le toit qui se termine en pointe. Cette réunion de cases pour les morts ressemble à un second village, placé auprès de celui qui est habité, et souvent ce dernier est le moins considérable. Ils ne savent point écrire mais pour distinguer les corps qui reposent dans ces petites cases, ils mettent un arc et une flèche, instruments de la guerre et de la chasse, sur celles qui renferment des hommes ; celles où sont placées les femmes, portent au sommet un mortier et un pilon instruments dont elles se servent pour apprêter le riz et le mil qui forment leur nourriture.

Au reste, comme ils se marient entre eux, et ne forment ainsi véritablement qu’une même famille, il leur importe peu de transmettre à la postérité les noms des morts et la désignation de leur parenté.

(J.-B. Durand, Voyage au Sénégal, 1802, p. 50 – les choses décrites ont été observées dans les années 1780 et avant. Durand parle de Cérèses, non de Sérères).

 

App. B : Cadavres d’esclaves noirs :

… dans ce temps-ci l’air du Sénégal [Saint-Louis] est le pire de tous. Imagine que nous sentons de nos chambres, et surtout de la mienne, les exhalaisons des cadavres des captifs qui meurent par douzaines dans leurs cachots et que les marchands, par économie, font jeter à l’eau pendant la nuit avec des boulets aux pieds. Ces boulets se détachent à la longue, et les corps flottent entre deux eaux et vont s’arrêter sur le rivage dans les endroits où l’on ne peut souvent pas arriver à pieds ni en bateau ; ils restent entre les mangliers et ils y pourrissent à leur aise.

(Chevalier de Boufflers, Correspondance).

 

ani

À Haiti, A. se liera à une confrérie de garçons oiseleurs, les Natifs de la Liberté, grâce au peintre et philosophe Sarrasin Malicorne. Il se souviendra notamment du bout de pétun (ani), du papebleu (passerin indigo), de l’ortolan, du cache, du clou-clou, du cap-cap, du grandgosier (le pélican), du codène (coq d’Inde – dindon). Malicorne peindra ces oiseaux comme des fleurs parmi les fleurs, en demandant aux oiseleurs de le payer par les services qui leur plairaient. Son rapport avec les garçons oiseleurs illustrera sa philosophie de l’économie du plaisir, critique radicale de l’esclavage et de l’économie du salariat, considérée aussi comme une forme d’esclavage indirect. Malicorne parlera d’esclavage intempéré et d’esclavage tempéré. Le langage de Malicorne : à la fois intellectuel et oral. A. sera bêtement surpris de découvrir qu’il ne savait ni lire ni écrire.

Lorsqu’une langue est soumise à l’écriture, elle est corsetée, l’écriture est une cage, il est plus difficile de créer de nouveaux mots. La plus grande partie du vocabulaire des langues dominées par l’écriture provient de l’époque où ces langues étaient dominées par l’oralité. En français, l’oralité crée encore de nouveaux mots, mais ils sont souvent considérés comme de l’argot, catégorie d’énoncés qui n’existait pas au moyen-âge, lorsque le français était essentiellement une langue orale et la plupart des membres des classes dominantes ne savaient ni lire ni écrire. Dans les langues africaines actuelles non plus l’argot n’existe pas.

Aujourd’hui, l’anglais semble capable de plus d’inventivité lexicale que le français.

(À noter : les premiers emprunts à l’anglais datent de la fin du XVIIIe siècle, époque d’anglomanie. Notamment la mode des Vaux-Hall, des sortes de divertissements à mi-chemin entre la garden party et la guinguette, à la mode en Angleterre depuis le début du siècle et qui deviennent populaires en France à partir des années 1760. À Sénégal, A. découvrira ces divertissements dans une collection du Journal de Paris et sera curieux de les voir.)

Depuis le confinement de l’inventivité orale dans l’argot et le « dialectal », seule la philosophie, la pensée « profonde », trouve nécessaire d’inventer des mots, et se montre parfois capable de les imposer (la « gouvernementalité » de Foucault, par exemple, passée même dans d’autres langues) – mais uniquement dans les milieux restreints où ils deviennent, d’une certaine façon, des termes techniques.

Chez Malicorne, l’inventivité verbale relève aussi bien de l’oralité que de la philosophie. Sources de la créolité (Glissant, mais à la fin du XVIIIe siècle)…

 

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