Bataille de l’Éco: endogènes contre colonisés

Les enjeux de l’Éco deviennent plus clairs grâce aux actions des deux principaux acteurs, le Nigeria et la France.

Pour comprendre l’Éco, il faut regarder du côté du Nigeria. En dépit de ces énormes problèmes de gestion intérieure, notamment une sorte d’incapacité systémique à mettre fin aux déprédations financières des élites politiques, le Nigeria a les moyens et la stature d’une puissance régionale, et cela, depuis toujours pourrait-on dire. Cela se manifeste notamment par le fait qu’il a très tôt mis en place une politique régionale qui contrastait, par son aspect concret, avec le panafricanisme idéaliste mais irréaliste de Kwamé Nkrumah, et par son aspect unificateur, avec la politique régionale balkanisante et néocoloniale de Houphouët-Boigny. Il s’est développé dans les cercles dirigeants du pays une ligne directrice qui refuse l’idée que le développement de l’Afrique viendrait de l’Europe ou de l’Occident, mais pour en tirer un véritable programme d’action plutôt qu’une simple idéologie de combat. Ainsi, au début des années 1960, le Nigeria n’a pas daigné adhérer aux conventions de Yaoundé entre les six de la CEE et leurs anciennes colonies. Non pas qu’il ignorait l’avantage d’avoir accès au marché européen, mais il n’était pas intéressé par le chemin que cela prenait, et qui revenait à donner aux pays dits associés le rôle et l’habitus de producteurs de matières premières – sans compter que ces conventions étaient en réalité proposées par les Européens sur le mode du « à prendre ou à laisser », même si cette espèce d’imposition était « sucrée » par la mise en place du Fond Européen de Développement (FED). Il faut voir, dès à présent, que la majorité des pays associés étaient des anciennes colonies françaises, et le FED était un moyen, pour la France, d’atténuer le poids de l’aide qu’elle leur accordait dans le but de maintenir son influence politique. Les pays anglophones n’étaient pas entrés dans ces conventions – en dépit des pressions de la Grande Bretagne qui avait alors enclenché son processus d’adhésion (plus tard sabordé par de Gaulle) au marché commun. Le Nigeria négocia de son côté une convention de commerce avec la CEE, et bien qu’elle ait abouti, sa mise en œuvre buta contre l’opposition de la France qui prétendait ainsi le sanctionner du fait de la guerre du Biafra. Mais déjà à l’époque, il était clair que si l’accès au marché européen créait une rente sectorielle pour certaines cultures commerciales (comme les arachides ou le cacao), il n’avait aucun effet structurel important sur le développement économique. Pour le Nigeria, la solution évidente au problème du sous-développement était l’industrialisation, ce qui, si on ne voulait pas dépendre du capital européen, requerrait la création d’un marché commun régional afin d’obtenir les économies d’échelle nécessaires, y compris en ce qui concerne le travail et la consommation. Au début des années 1970, les moyens du Nigeria furent décuplés par le boom pétrolier (il était alors le 8ème producteur mondial de cette hydrocarbure) et par ailleurs, les pays de la CEE (à présent au nombre de neuf) et leurs « associés » ACP étaient entrés en négociation pour une nouvelle convention. Le Nigeria décida d’en faire partie, bien qu’il n’y avait pas là, pour lui, d’enjeux économiques importants. Il prit le leadership des négociations côté Afrique et pour des raisons diverses – parmi lesquelles il faut compter au premier plan l’énergie négociatrice de Lagos – la nouvelle convention, Lomé I, fut bien plus équitable que les conventions Yaoundé.

Mais pour le Nigeria, l’objet principal restait la construction d’une base industrielle régionale, et sa diplomatie du carnet de chèque finit par aboutir à la création de la CEDEAO en mai 1975, quelques mois après la signature de Lomé I (février). La politique ouest-africaine du Nigeria était hégémoniste de façon retenue. Tout en essayant de convaincre, finances à l’appui, les autres États d’adhérer à sa vision, il respectait scrupuleusement leur souveraineté. Le terrain francophone l’agaçait cependant, car il le savait ou le sentait miné par la France. Au début des années 1980, la vision du Nigeria put être exprimée au niveau panafricain à travers le Plan d’Action de Lagos. Mais à ce moment, le vent s’était mis à tourner. Les cours du pétrole et des autres matières premières  minérales comme agricoles s’effondrèrent et le cours de la dette grimpa de façon rapide et vertigineuse, en grande partie du fait du deficit financing américain sous Reagan. Le Nigeria se retrouva tout d’un coup considérablement affaibli tandis que les pays d’Afrique de l’Ouest s’abîmaient dans une crise fiscale accablante, rendant la situation intérieure bien plus urgente qu’un projet d’intégration régionale.

Il convient de noter, ici, que si la politique ouest-africaine du Nigeria est consistante à travers le temps, elle reste tout de même tributaire de variations en termes de volonté politique liée à chaque présidence. De ce point de vue, les deux chefs d’État qui se sont montrés les plus engagés à ce jour sont sans doute Yakubu Gowon (1966-75), qui fut le véritable père fondateur de l’organisation(sa tournée de charme des capitales ouest-africaines a joué un rôle clef dans le processus) et Ibrahim Babangida (1985-93), qui essaya de la raviver vers la fin des années 1980. Par contraste Mohammed Buhari représente la tendance qui tend à considérer que les voisins ouest-africains du Nigeria sont autant de parasites. Le projet CEDEAO est si enraciné dans la vision du Nigeria que même cette tendance « repli nationaliste » ne peut l’éliminer, comme on le voit encore aujourd’hui sous une nouvelle présidence de Mohammed « je ferme les frontières » Buhari (en 1984, le même Buhari avait fait expulser des centaines de milliers d’ouest-africains). Néanmoins, il faut en tenir compte.

En essayant de raviver la CEDEAO au début des années 1990, le Nigeria de Babangida réaffirma l’idée que l’organisation devait être « self-reliant » (compter sur soi) et devrait éviter l’idée fallacieuse de l’intégration aux marchés internationaux, i.e., la mondialisation libérale. Au fil des années, le Nigeria parvint à stimuler le développement d’un programme économique qui doit culminer avec la mise en œuvre d’une « politique industrielle commune ». Si, au cours des années 1990, ce programme avait peu de chances d’avancer – c’était l’époque de l’ajustement structurel au cours duquel les États et économies d’Afrique de l’Ouest avaient été réformés de façon à les convaincre que seule « l’ouverture commerciale », i.e., la mondialisation libérale, pouvait les sauver – la persistance du Nigeria le fit évoluer au cours des années 2000.

Mais pour le Nigeria, une source de blocage clef réside dans l’attitude des États francophones. Du point de vue nigérian, ces États ont le mérite d’avoir mis en place une organisation de coopération régionale – l’UEMOA – bien plus avancée que la CEDEAO, et en fait, les Nigérians voudraient capitaliser sur cette expérience UEMOA pour améliorer la CEDEAO. Mais d’un autre côté, ils voient bien que les États UEMOA sont réticents à la vision d’une révolution industrielle régionale qui est celle que le Nigeria a pour la CEDEAO.

Et c’est ici que l’Éco représente un enjeu important.

Il est clair que dans l’architecture de l’Éco CEDEAO (pas le faux Éco Macron-Ouattara), la garantie financière serait donnée par le Nigeria, avec un apport de la Côte d’Ivoire et du Ghana (cela serait proche, de ce fait, de la garantie de l’Euro donnée par l’Allemagne avec un apport de la France et des Pays-Bas, mais peut-être de façon encore plus déséquilibrée). L’économie du Nigeria est assez forte pour absorber des chocs auxquels ne résisteraient pas celles des autres pays de la région. Le problème du Nigeria réside dans le fait que la corruption systémique semble être consubstantielle à sa politique intérieure, ce qui entraîne parfois des hémorragies financières scandaleuses au plan budgétaire. Une bonne partie de la dette colossale que le Nigeria a dû éponger dans les années 2000 provenait, en quelque sorte, de la corruption, dans la mesure où l’État nigérian a garanti des emprunts privés et créé une situation d’aléa moral qui a permis aux malfaisants de se « lâcher », pour ainsi dire. En ce sens, la conversation que les États CEDEAO devraient avoir en ce moment aurait dû porter sur les mécanismes à mettre en place pour isoler une banque centrale CEDEAO des turpitudes internes du Nigeria. Au lieu de quoi, ils sont en train de se battre autour de l’existence même de la monnaie envisagée.

Quoi qu’il en soit, le fait est qu’une fois l’Éco en place, les pays francophones entreraient en coopération financière avec le Nigeria, ce qui, en pratique, ferait sauter les verrous formels et informels maintenus aujourd’hui grâce au système CFA. Le Nigeria pourrait alors envisager une expansion industrielle sur toute l’Afrique de l’Ouest (comme le cimentier Dangote le montre en ce moment). Ses efforts de satellisation des États anglophones ne suffisaient pas à satisfaire une telle ambition, en partie du fait de l’ambivalence du Ghana – pays anglophone trop puissant pour être « satellisé », et trop faible pour accepter un partenariat volontariste – mais surtout à cause de la géographie même de l’Afrique de l’Ouest, dans laquelle le domaine anglophone est complètement fragmenté par le domaine francophone (le Ghana comme le Nigeria sont entourés de pays francophones).

Ce dernier détail nous amène au fait que le principal obstacle auquel se heurte le Nigeria est la France.

L’autre acteur de la bataille de l’Éco est donc la France, assistée de son laquais ivoirien. En fait, la Côte d’Ivoire est le joker de la France. Grâce au génie de Houphouët-Boigny, génie qui s’accommodait parfaitement du prurit colonial des Français, ce pays est devenu le plus riche de l’Afrique de l’ouest francophone (il a devancé le Ghana après l’indépendance, alors que sous le colonialisme britannique, le Ghana ou Gold Coast était plus prospère que la Côte d’Ivoire sous colonialisme français). Par ailleurs, la Côte d’Ivoire a développé une politique régionale très particulière. Il ne s’agissait pas, pour elle, d’unifier la région afin de créer un marché capable de soutenir une politique industrielle ambitieuse, mais de mettre la région au service de son développement national, notamment en accueillant le travail migrant et en s’abouchant avec le capitalisme français pour centraliser la production industrielle sous investissement étranger (essentiellement français), dont le marché privilégié serait les pays de l’UEMOA. La Côte d’Ivoire a ainsi conclu un pacte avec le capitalisme français, pacte à travers lequel elle lui sert de tête de pont principale en Afrique de l’Ouest (le Sénégal étant une tête de pont secondaire), en échange d’investissements – garantis par la stabilité légendaire du pays sous son chef baoulé – capables de stimuler l’émergence d’une classe moyenne dans le pays et l’évolution vers un développement économique centré sur le territoire ivoirien et structurellement inégal. Il ne s’agit pas, en effet, de développer un capitalisme ivoirien autonome mais de maintenir l’intégration entre un capitalisme français dominant et un capitalisme ivoirien allié et subalterne. L’architecture monétaire CFA appuie cette vision (on sait que le président de la BCEAO est toujours un ivoirien) et a maintenu dans l’ère postcoloniale les inégalités structurelles de l’AOF, au sein de laquelle la Côte d’Ivoire était conçue comme le centre de production, le Sénégal le centre d’administration, et les pays de l’intérieur sahélien de simples réserves de travail. Sous le système CFA/UEMOA, les pays sahéliens ne sont, en réalité, pas destinés à se développer, mais à être des satellites de la Côte d’Ivoire – qui a mis en place, dès les années 1960, une organisation dite « Conseil de l’Entente » censée pérenniser cette satellisation (son siège se trouve à Abidjan et elle est plus dynamique que la CEAO/UMOA).

Pour la France, cet état de choses est évidemment une bonne chose. J’ai une fois posé la question, à un haut fonctionnaire de la Banque de France, de savoir pourquoi maintenir un système qui existe depuis 1960 sans produire aucune évolution notable vers la prospérité économique. Après tout, dis-je naïvement, le but de ces organisations (UEMOA, zone franc, etc.) n’est-il pas le développement des États membres, et ne peut-on pas conclure à un échec si un tel développement ne s’est pas produit au bout de tant de décennies ? Je pense que ma question a dû surprendre ce monsieur car sa réponse fut plutôt inintelligente. Selon lui, le franc CFA au moins apportait de la stabilité aux États qui l’avaient en commun – et il évoqua le cas de la Côte d’Ivoire, qui avait pu garder une monnaie stable en dépit de la guerre civile qui y faisait rage à l’époque. Seulement, je me posais aussi la question de savoir si, précisément, cette guerre civile n’était pas un prix payé par la Côte d’Ivoire pour le rôle qu’elle a accepté de jouer dans toute l’affaire (la politique d’accueil du travail migrant a certainement été l’un des facteurs de la crise, dans sa dimension xénophobe).

Ma question était naïve parce que le but de la France en Afrique de l’Ouest n’est pas le développement de la région, mais le contrôle sur la région. C’est un but de nature coloniale, dérivant du fait que la France – pour des raisons qu’il serait intéressant d’examiner – n’a pas fait son deuil du colonialisme en Afrique noire (l’hystérie antifrançaise que l’on voit en ce moment au Sahel vient largement de là, même si elle s’est fourvoyée, comme a tendance à le faire toute passion populaire). Il faut se rappeler que sous le colonialisme, les métropoles excluaient toute possibilité d’investissement à effet structurant de pays capitalistes autres que la métropole. Par exemple, alors même que le capital français frileux refusait de s’investir en AOF – en dépit des garanties et incitations fournies par le gouvernement – la France refusait d’accepter un investissement libre de capital non français (hollandais, allemand, américain) dans la zone. Cela n’était pas unique à la France, mais était caractéristique du système colonial. L’idée n’était pas que les métropoles refusaient le développement des colonies, mais elles voulaient que ce développement se fasse sous leur égide exclusive et en lien avec les profits qu’elles peuvent en tirer. À cet égard, la Côte d’Ivoire, « vitrine de la France en Afrique », est une réussite exemplaire. Mais si les Américains, après 1945, ont insisté pour que ce système soit démantelé, c’est qu’ils le considéraient comme étant pratiquement aussi contraire aux principes de l’expansion capitaliste que le communisme (bien entendu, à sa façon).

En Afrique de l’Ouest, la France reproduit aujourd’hui encore ce prurit. Certes, l’indépendance a permis aux dirigeants d’aller voir ailleurs, mais le système délibérément mis en place par les gaullistes en 1958-60 (et qui a dégénéré en Françafrique) a considérablement limité leur champ de manœuvre. Il a restructuré l’économie régionale pour permettre une mainmise de style colonial de l’État français sur des pays désormais indépendants. C’est cet aspect colonial de la chose qui rend les Français intolérants à l’égard du Nigeria. En effet, le projet CEDEAO, s’il suivait libre cours, aura des effets structurants sur l’économie de la région Afrique de l’Ouest. Or, en ce moment, cette économie régionale est structurée essentiellement par la France et l’Union Européenne, qui en ont fait une sorte de périphérie bonne uniquement à produire des matières premières. Par exemple, tandis que la politique agricole commune de la CEDEAO vise le développement agricole endogène, la politique agricole commune de l’UEMOA vise à produire des produits qui peuvent recevoir la certification nécessaire à l’écoulement sur le marché européen, ce qui est bon, naturellement pour les filières qui les produisent, mais pas pour les économies nationales. Pour structurer l’économie régionale autour d’un développement endogène – même si piloté par le Nigeria – il faudra nécessairement détricoter le système mis en place par la France. C’était l’exigence claire du gouvernement nigérian à l’endroit du franc CFA, à quoi la France a répondu en sortant son joker ivoirien.

Il faut voir d’ailleurs que la France a toujours considéré le Nigeria comme une menace à son emprise en Afrique de l’Ouest. C’est en grande partie à cause du Nigeria que la France a refusé d’accepter que le vote « non », promu au Niger par le gouvernement de Djibo Bakary, puisse l’emporter au référendum de 1958. En effet, contrairement à la Guinée de Sékou Touré, le Niger, dans l’optique française, occupait une place stratégique entre l’Algérie (où se déroulait alors une guerre d’indépendance) et le Nigeria, évidente future puissance régionale. Plus tard, la France a, on l’a vu, bloqué la mise en œuvre d’un accord commercial entre le Nigeria et la CEE avant d’apporter son soutien aux rebelles du Biafra dans l’espoir de casser le Nigeria suivant ses lignes de fissures géopolitiques. Lorsque Gowon a commencé sa campagne pour la CEDEAO, la France a poussé ses deux pions ouest-africains, Houphouët-Boigny et Senghor, à le prendre de vitesse par la création de la CEAO, qui s’est ensuite transformée en un club francophone au sein de la CEDEAO, ayant pour vocation de faire parler les Francophones d’une voix unique – qui était souvent la voix de la France – au sein de la grande organisation (avant chaque réunion de la CEDEAO, il y avait, dans les années 1980, une réunion de la CEAO). Cela n’empêchait nullement le capital français de s’investir au Nigeria. Peugeot, dans les années 1980, était devenue la voiture du Nigeria, où la marque avait installé des usines d’assemblage à travers lesquelles elle inondait le marché ouest-africain. La question n’était pas d’isoler le Nigeria, mais d’empêcher que le capital nigérian se renforce par une expansion dans la chasse gardée française – en pur style colonial (je crois qu’à ce niveau, on devrait parler simplement de colonialisme, plutôt même que de néocolonialisme).

Aujourd’hui donc cette espèce de compétition entre la France et le Nigeria a divisé la région et mis en péril le projet de l’Éco. La Côte d’Ivoire a apparemment réussi à aligner derrière elle les pays de l’UEMOA. Le Ghana, comme à son habitude, a d’abord hésité – puis il a fini par s’aligner derrière le Nigeria, qui s’était activé en coulisses dès l’annonce du duo Macron-Ouattara, afin de mobiliser tous les États anglophones plus la Guinée (pays qui a sa propre monnaie) contre la manoeuvre française.

On en est donc là : les endogènes contre les colonisés. Mais encore un coup, ce n’est pas la fin de l’histoire : à suivre.

 

R. IDRISSA

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