Aller à Pau… comme à Canossa

Il est parfois possible, en toute rigueur, d’user du concept de colonialisme pour analyser les rapports entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique noire, mais il me semble que tous nos rapports avec l’ancienne métropole ne tombent pas dans ce cadre. Dans certains cas, ils s’inscrivent plutôt dans un type de rapports plus général, qui est celui qui existe entre une entité plus puissante et une entité plus faible, et dont le modèle le plus simple à présenter est celui de la féodalité. En l’absence d’un état de droit international, d’un droit cosmopolitique, les rapports entre États sont organisés, de nos jours, par un système de fiefs et d’allégeances très semblable à celui qui constituait le système des relations politiques en Europe occidentale au moyen-âge. Ce système était hiérarchique, et chaque inférieur devait hommage et services au supérieur immédiat, ainsi de suite jusqu’au dernier chef de la « mouvance ». En échange, les supérieurs garantissaient leur protection aux inférieurs. Le système ne reposait pas sur le droit, mais sur la coutume et sur l’honneur, c’est-à-dire, en dernier ressort, sur la force enrobée dans des rituels destinés à pérenniser l’emprise du suzerain en lui conférant du prestige et de l’ascendant. Cette grille de lecture a un avantage sur la grille coloniale (dans les cas où cette dernière est peu pertinente) dans le sens où elle permet de ne pas être hypnotisé par la relation en tant que telle – i.e., la relation de domination – et d’observer, de ce fait, les deux entités en relation dans ce qu’elles ont de particulier, à savoir la force et la faiblesse (car la domination résulte de ces deux choses : le fort ne domine pas le fort, ni le faible, le faible). C’est aussi une grille de lecture plus générale, qui ne s’applique pas qu’aux seuls pays ayant connu, ensemble, un passé colonial.

Par exemple, on peut parler d’une sorte de grande mouvance occidentale, dont le suzerain serait les États-Unis, les grandes seigneuries fermement inféodées seraient les États européens, le Japon, les anciens dominions britanniques, Israël et les pays du Golfe ; et les marches rétives et parfois insurgées se trouveraient en Amérique latine. Certaines des grandes seigneuries peuvent, à leur tour, avoir des vassaux, comme c’est le cas dans le système féodal. La France et ses anciennes colonies d’Afrique noire relèvent de ce cas de figure. À travers ces liens de vassalités, ces pays africains relèvent de la mouvance occidentale. En dehors de cette mouvance, s’étendent les domaines hostiles ou incontrôlés, qu’il s’agit dans l’un cas de contenir et, si possible, de vaincre, et dans l’autre cas, de discipliner ou de réprimer. Dans ce cas de figure, la Russie, la Chine, relèvent, du point de vue occidental, du domaine hostile, et l’Afrique non-francophone et certaines parties de l’Asie, du domaine incontrôlé. Bien que la mouvance occidentale voit la Russie et la Chine du même œil, ces dernières ont des objectifs différents. La Russie essaie de se protéger de l’hostilité occidentale – représentée notamment par l’OTAN, qui a survécu à la fin de la guerre froide alors que le système d’alliance soviétique s’est effondré – en s’efforçant de reconstituer autour de son territoire un glacis sécuritaire capable de limiter les progrès occidentaux, efforts que la mouvance occidentale décrit comme des violations du droit international (annexion de la Crimée notamment, ou récupération, du point de vue russe), comme si une telle chose avait une existence réelle et effective. Par contraste, la Chine a l’ambition de constituer sa propre mouvance, ce qui ne peut se faire qu’aux dépens du suzerain occupant le plus de terrain.

Une version plus normative de ce que je viens de décrire est souvent élaborée par des théoriciens occidentaux, parfois à un niveau philosophique (Rawls, The Law of Peoples) ou à travers le langage de l’expert (Thomas Barnett et sa « Non-Integrating Gap Theory », matrice de la plupart des schèmes géopolitiques en usage aujourd’hui dans les cercles décisionnels occidentaux).

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Diapo d’une conférence sur l’Afrique et l’hégémonie US (donnée à Pékin)

Pour en revenir à mon propos, cette théorie féodale des relations internationales m’était revenue avec insistance à l’esprit devant le spectacle du sommet de Pau entre Emmanuel Macron et les chefs d’État du G5 Sahel. De toute évidence, il n’est rien sorti de concret de ce sommet. La doctrine française d’une réponse militaire à été réaffirmée, assortie de la répétition de l’appel fait aux autres membres européens de la mouvance occidentale de se joindre à la lutte. Cet appel répond aux vœux proclamés au moins du président nigérien, qui donne de la voix dans ce sens depuis longtemps, mais il est surtout en parfait accord avec la voie suivie par le suzerain français. Ce dernier a concédé avoir commis une erreur à Kidal, le secteur d’où il avait écarté le vassal malien, même si la concession a pris seulement la forme discrète d’un appel à un retour de l’État malien dans ledit secteur (il y a eu des préparatifs dans ce sens avant le sommet, y compris sans doute – peut-on subodorer – la rencontre entre le président nigérien et les « rebelles de Kidal » qui a fait beaucoup jasé à Niamey, en fin novembre dernier, car elle contrastait avec les prises de position antérieures de cette personnalité).

Ces déclarations pouvaient être faites sans sommet. Il est vrai que la raison invoquée par les Français pour l’organiser était une « clarification » demandée sur le soutien des chefs d’État du G5 à l’engagement militaire de la France. Mais il était possible d’obtenir une telle clarification de façon plus discrète. En fait, il semble évident, au vu du climat qui règne dans les pays du G5 Sahel, que cette façon publique d’agir était la moins efficace qui se puisse envisager. Si les chefs d’État africain avaient voulu soutenir l’action française contre le sentiment et l’opinion de leurs populations, la meilleure façon de le faire aurait été de ne pas paraître s’exécuter sous pression française. Mais la clarification n’était peut-être pas le but. L’objet du sommet était plutôt de renouveler l’allégeance au suzerain, et, en quelque façon, d’aller à Canossa pour une séance de résipiscence. En ce sens, c’est un acte rituel, à travers lequel les hommes liges réaffirment humblement leur allégeance, et le suzerain s’engage de nouveau, noblement, à assurer leur protection. De ce point de vue, il importe peu ce que le peuple peut penser ou sentir : l’acte symbolique de ses chefs le lie, quoi qu’il en ait.

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Humiliation politique à Canossa

Ce qui rend possible cet acte, c’est la faiblesse des États qui ont besoin de protection. La faiblesse des États, en particulier la faiblesse de leur appareil régalien (défense, sécurité, justice et administration régulière) invite deux types de menace : la domination par des États plus forts et mieux organisés et l’insurrection organisée par des forces non-étatiques. Dans le cas des pays du Sahel, la seconde menace a attiré la première. La solution semble donc être de travailler à renforcer l’appareil régalien. D’ailleurs l’appareil régalien en piteuse condition des États sahéliens (et en fait, de la plupart des États africains) est facteur à la fois d’oppression et d’inutilité. En inversant la formule de Voltaire sur le bon gouvernement, on peut ainsi dire des États sahéliens qu’ils ont les mains libres pour mal faire, mais liées pour bien faire.

Puis, la faiblesse, lorsqu’elle est intériorisée et devient un état psychologique, renforce la faiblesse. Les Sahéliens sont non seulement faibles, ils se pensent faibles, et l’essentiel du discours médiatique international n’insiste que sur leur faiblesse, ce qui les renforce dans cette pensée. Le Niger, par exemple, réapparaît bon an mal an au dernier rang de l’index du « développement humain », et les autres ne s’en tirent pas beaucoup mieux. Cela crée un certain état d’esprit qui donne à croire que rien n’est possible sans aide et assistance – et naturellement, dans ces conditions, le leadership viendra de celui qui donne aide et assistance, non de celui qui pense en avoir besoin. Si les chefs d’État du G5 sont allés à Canossa, euh, à Pau, c’est qu’ils pensent être si faibles qu’ils n’auraient pas le choix.

En réalité, ils ont tout de même le choix de la réforme. Comme l’indiquent notamment les revers catastrophiques subis ces derniers temps par l’armée nigérienne, la faiblesse des États est une réalité effective. Ce qui s’ensuit n’est que concaténation logique : pour remédier à leur faiblesse, les dirigeants doivent agir ; pour agir, ils ont besoin d’un bon instrument ; pour obtenir cet instrument, ils doivent réformer.

C’est-à-dire travailler à obtenir un appareil régalien propre, efficace, intègre et fier de soi.

Cela est possible au plan des ressources humaines, mais la volonté politique permettant d’y arriver est plus difficile à mobiliser. Une réforme ayant l’envergure de celle qui est requise nécessite un certain degré d’énergie, d’ingéniosité et de compétence que l’on ne saisit pas au saut du lit. Et bien sûr, aussi cette énergie intérieure que possédait quelqu’un comme Thomas Sankara et dont le meilleur nom est latin, bien qu’il ait été détourné par l’Église – pietas, la ferveur patriotique.

Pour l’instant, la ferveur patriotique est populaire, et elle est principalement dirigée contre le suzerain français, accusé d’incompétence, et pire.

france dégage
En quête d’un nouveau suzerain

Je lisais dans le New York Times, ce matin, un article sur la moustache de l’ambassadeur américain à Séoul, Harry B. Harry Jr. Cet ambassadeur est d’ethnie japonaise, et sa moustache évoque, pour les Sud-Coréens, la moustache des gouverneurs et fonctionnaires japonais – genre M. Mitsuhirato – de l’époque où leur pays gémissait sous l’impitoyable botte coloniale nippone.

Mitsuhirato

D’où manifestations monstres contre la moustache de l’ambassadeur (qui, aux dernières nouvelles, refuse mordicus de la raser). Cela m’a rappelé ce jour lointain de ma jeunesse estudiantine, au Kansas, où j’avais une conversation très urbaine avec un camarade sud-coréen à l’esprit clair, intelligent et pailleté d’humour… jusqu’à ce que la conversation glisse sur le Japon. Tout d’un coup, j’eus en face de moi un paquet de nerfs à vif. Mon interlocuteur était devenu rouge, sa voix altérée et tremblante, ses mains agitées, tandis qu’il essayait de me communiquer la profondeur de la colère qu’il ressentait à l’égard des Japonais.  La tâche lui parut sans doute insurmontable, car, le souffle coupé, incapable de parler plus outre, il finit par se lever et partir afin de retrouver son calme. À l’époque, je savais bien que le Japon avait occupé la Corée et y avait commis des exactions, mais je ne me doutais nullement du fait que cela avait laissé un traumatisme historique aussi vivace. (Également chez les Chinois d’ailleurs). Il me semble que, de plus en plus, ce genre de sentiments grandit aussi chez les Africains – qui ont longtemps eu la réputation d’être des gens qui pardonnent trop facilement (c’était la thèse de Ali Mazrui, développée notamment dans son essai « Afrenaissance : Struggles of Hope in Post-Colonial Africa », 2003). Les Français, avec leur arrogance de suzerain et leurs manipulations de colonisateurs non repentis (beaucoup affirment haut et clair être contre « la repentance », ignorant que le repentir n’est pas, comme ils le supposent, une humiliation, mais une promesse de ne plus mal faire), s’attirent plus que tout autre de nos anciens « colons » cette ire montante. Ainsi, le Sud-Coréen dont je viens de parler a comparé le Japon et l’Allemagne, et m’a dit : « Au moins les Allemands se montrent honteux et désolés de ce qu’ils ont fait. » « Je suis sûr », lui ai-je dit, « qu’il y a des Japonais qui sont honteux et désolés de cette histoire ». Mais, répondit-il, ce qu’il fallait, c’était des actes.

Je le comprenais bien.

R. IDRISSA

 

 

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