Coda sur l’Éco: dans le journal

À lire, à propos de l’Éco, l‘entretien de NDongo Samba Sylla, co-auteur de L’Arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA (La Découverte, 2018) avec Le Monde. Sylla défend l’idée de monnaies nationales séparées, gérées par des banques centrales indépendantes, qui détiendraient la souveraineté monétaire. Il présente une objection intéressante au projet de l’Éco CEDEAO, qui imite la Zone Euro (et en fait, la Zone CFA également) et nécessiterait du coup de remettre la sangle des politiques austéritaires pour atteindre le graal d’une convergence de certains indicateurs économiques entre économies différentes. J’avais également trouvé cet aspect de la question problématique, pour le moins.

Mais il semble qu’en dessous de cette question technique, il y a une question philosophique: pourquoi y a-t-il cette espèce de besoin d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest? C’est essentiellement lié à la question de l’intégration régionale. L’idée est que la monnaie unique est nécessaire à ce projet. Prendre la voie de monnaies nationales reviendrait à l’abandonner. Et pourquoi pas? pourrait-on philosophiquement se demander. Les États-nations doivent peut-être sempiternellement exister sous la formule de la forme close et abandonner une vaine quête du supranational. Bien que cela ne fait que deux siècles que nous vivons sous le paradigme stato-national et qu’il y avait certainement une sorte de monnaie unique en Afrique de l’ouest avant l’avènement de ce paradigme, il ne semble pas qu’il existe en ce moment aucune force capable de le surmonter (quoiqu’il existe des forces capitalistes capables de le dominer ou de le transcender à leur façon).

La question mérite d’être posée en tout cas, notamment au vu de l’histoire paradoxale de la CEDEAO à un certain point de vue. La CEDEAO a, dès le départ, imité la Communauté Économique Européenne (CEE, ancêtre de l’Union Européenne), mais en vue de susciter une autonomie économique de la région vis-à-vis de cette même CEE , spécifiquement, pour réduire la valeur du commerce européen dans le développement des pays de l’Afrique de l’Ouest.

Dans l’entretien avec Le Monde, Sylla explique qu’il est peu judicieux de créer une monnaie unique entre des économies nationales qui échangent si peu entre elles. Le but, cependant, n’est pas de capitaliser sur des échanges déjà existant (comme c’était le cas des pays européens), mais au contraire de faire le pari que certaines institutions – comme la monnaie unique et la coopération financière qu’elle devrait entraîner – pourraient stimuler le développement des échanges régionaux. Pari risqué, assez semblable à celui que l’on fait parfois lorsqu’on construit une route ou un pont dans une zone économiquement déprimée, en escomptant qu’il en résulterait un saut qualitatif dans l’économie du fait des opportunités nouvelles présentées par l’infrastructure. Le commerce ouest-africain tel qu’il existe aujourd’hui, entre pays producteurs essentiellement de matières premières, ne peut générer des échanges régionaux significatifs. Mais l’idée est moins de le faire croître en quantité (ce qui est impossible dans ses structures actuelles) que, d’abord, de le transformer qualitativement.

Si la recette pour y arriver est la monnaie unique, Sylla a raison de ne pas y croire dans la mesure où cette monnaie unique se contente de copier platement les recettes de l’Euro, qui sont d’ailleurs parfois arbitraires (la règle du déficit budgétaire à moins de 3% du PIB qui figure dans les critères de Maastricht a été, paraît-il, inventée de manière quelque peu fantaisiste par de jeunes économistes français sous pression). En ce sens, la CEDEAO est un peu prise au piège de ses origines: elle est née comme une copie de la construction européenne alors que les contraintes qui pèsent sur elles sont différentes de celles qui caractérisaient l’Europe. Et elle oublie que l’Europe a inventé ses règles non pas en fonction d’une science économique infuse, mais sous la pression de forces politiques, en particulier l’exigence allemande d’un pacte de stabilité qui, d’ailleurs, n’a été généralement respecté que par les petits pays « punissables » (non par l’Allemagne et la France).

D’un autre côté, ce à quoi on assiste aujourd’hui est peut-être une manifestation de ces luttes politiques qui, seules, peuvent résoudre les questions économiques. D’où l’intérêt à en suivre les rebondissements.

R. I.

 

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