Chronique ouverte d’Iférachu: introït

Voici l’introït des aventures de Farid et Aza dans le merveilleux sahélien, un récit illustré de « mille mondes » sur lequel travaille depuis quelques temps un auteur dont nous taisons, pour le moment, le nom. Le début est prosaïque, mais… Nous publierons d’autres extraits de cette oeuvre au long cours.

 

Le trait de caractère principal de Kaila Kambazibi est la méfiance, ou du moins, c’est ce qu’il voudrait qu’on dise de lui. Kaila Kambazibi aime la méfiance, il la considère comme une vertu et la cultive avec le plus grand scrupule. Par exemple, il ne répond jamais spontanément à une salutation : il lui faut d’abord peser le pour et le contre pour décider s’il s’agit d’une salutation normale, faite sans y penser et par politesse, ou d’une salutation qui recèle des intentions cachées ; et dans ce dernier cas, si ces intentions sont bonnes, mauvaises ou indifférentes. En s’exerçant bien, Kaila Kambazibi en est arrivé à se faire une religion assez rapidement, généralement en moins d’une minute. Mais il est clair que la salutation est une de ces choses dans lesquelles la moindre petite hésitation se remarque tout de suite et offense sans remède, et à se comporter de la sorte, Kaila Kambazibi a acquis la réputation d’être stupidement hautain. Quand on lui signale ce reproche, il fronce les sourcils, et dit : « Mais non, qu’est-ce que c’est que ces gens, voyons ! Je suis simplement méfiant, c’est tout ! » Et manifestement, il pense qu’on doit l’admirer d’être « simplement méfiant ».

Par méfiance, Kaila use très peu de son téléphone cellulaire, surtout avec certaines personnes. Par exemple, sa sœur Marfa. En tout et pour tout, depuis cinq ans, il ne l’a appelée que cinq fois, et cela, durant les… non, pas les cinq, mais les trois premiers mois de sa possession d’un téléphone cellulaire. Toutes les cinq fois en tout cas, cinq personnes différentes ont décroché le téléphone de Marfa dans cinq endroits différents, avant de le lui passer. Kaila en avait déduit ces… non, pas cinq, mais quatre axiomes : 1. Marfa n’est jamais chez elle, 2. Elle n’est jamais auprès de son téléphone cellulaire, 3. Elle n’interdit l’accès de son téléphone cellulaire à personne et 4. Ergo, elle n’est absolument pas digne de confiance en matière d’appels téléphoniques sur cellulaire. N’importe qui, en effet, peut lire son numéro à lui – cette importante personne qui mène une importante carrière – sur son téléphone à elle, et bientôt, il devra soit subir des appels de parfaits inconnus, soit changer de puce. Comme Marfa n’a pas cependant de téléphone fixe, Kaila ne communique avec elle qu’à travers son époux ou, quand celui-ci est absent, par télégramme. Or à présent son époux est d’autant plus absolument absent qu’il est tout simplement mort, et Kaila a donc envoyé le télégramme suivant à sa sœur : Farid bien arrivé. Stop.

Farid, c’est le fils aîné de Marfa, envoyé dans la capitale pour passer son bac, après y avoir « cartouché » à deux reprises dans la ville où il habite avec sa mère. Cette dernière pense que l’absence d’autorité paternelle est la cause principale des cartouchages de son fils, et en a conclu que Kaila, en tant qu’oncle, pourrait se permettre de crier sur Farid et même de lui flanquer quelques claques. A cet effet, elle avait dit à Farid, à la veille de son départ : « Tu connais ton oncle Kaila. Il frappe les indisciplinés ». Il ne faut pas croire que ce soit tout à fait le cas, mais Farid ne le savait pas, car il ne connaissait pas vraiment son oncle. Quant à Kaila, tout ce qu’il se demandait, c’était si « ce Farid » était « un gars de confiance ».

Et dès qu’il le vit, Kaila en fut persuadé. C’est que Farid était alors un garçon d’assez petite taille, d’assez frêle constitution – au lycée, on l’avait sobriqueté Lucky Luke –, au regard malicieux, au sourire communicatif, au visage expressif, et tout à fait conscient de ses quelques atouts. Quand il rencontrait quelqu’un pour la première fois, il faisait, comme il disait, « le cafard mort » : face vide, œil grave, phrases qui sont des formules. Derrière ce masque, Farid se mettait à observer le caractère de son vis-à-vis, et petit à petit, il s’adaptait à ses humeurs, sans jamais se montrer complètement sous son vrai jour, qu’il estimait, lui-même « trop mauvais » pour être exhibé à tout venant.

Le seul point sur lequel Kaila pensait devoir se méfier de Farid était le seul point sur lequel l’attention de Farid fut aussitôt concentrée, la demoiselle Aza Kaila Kambazibi. Du même âge que Farid, ce dernier l’avait vue pour la première fois dans son état de jeune fille quand elle avait, un an plus tôt, passé quelques jours chez eux, à D. Aza n’avait prêté aucune attention à son cousin, et avait été surprise qu’il lui ait offert des boucles d’oreille et une chaînette au moment de son départ. Comme, cependant, le cadeau avait été fait en public, elle avait fini par le trouver naturel. Mais Farid avait été ravi de la voir passer aussitôt la chaînette à son cou. Il s’agissait d’une longue traînée de petites billes noires luisantes qui se reposèrent en scintillant sur les globes amples et ronds des seins de Aza. En la regardant, Farid se remémora de son livre préféré, La Poésie ultrasexuelle du Docteur Machan Rachmane, dont nous aurons à reparler en son temps :

Ma plume est trempée

Mon souffle est chaviré

Quand tu passes

Si bien carrossée

Que les lobes de tes fesses

Font l’un haut

L’autre bas

L’un bas

L’autre haut

Et tes tétons tressautent

Tandis que tes lèvres fraîches

Ne sourient pas

Et que ton regard lointain me dit

« Attention ! »

« C’est tout elle, ma couzzzine !» vibrait Farid. Pour lui, c’était clair qu’il était l’Adam de Aza, dont le prénom d’ailleurs ressemble à celui de Eve, tout en promettant, avec ce délicieux « z », une volupté plus déchirante. En venant dans la capitale, Farid se promit deux choses : avoir le bac et Aza. Mais pour ce dernier objectif, il savait fort bien qu’il fallait faire attention aux lèvres serrées et au regard lointain de Aza, mais aussi aux opinions vieux jeu de son père. Mais le jeu en valait la chandelle !

02Page Deux

Kaila fut agréablement surpris de voir que Farid lisait le Coran, parfumait sa chambre d’encens, et portait de longs boubous blancs. Il était toujours charmé par la fraîcheur d’esprit avec laquelle certains jeunes gens s’adonnaient à présent à la religion, tâchant de régler leur vie sur un code strict, qu’ils sont bien trop occupés à étudier et à suivre pour développer une quelconque imagination malsaine. Il montra donc tout de suite son approbation à Farid en le traitant avec gravité, et en lui offrant une bouilloire d’ablutions neuve, article utile et bon marché à la fois. Farid, quant à lui, montra à son oncle une déférence qu’on doit plus à un marabout qu’à un parent et ne manqua pas de lui demander des avis sur tel ou tel point de comportement, ou sur le caractère de tel ou tel hadith. Kaila répondait avec embarras. C’étaient là des choses qu’il n’avait guère étudiées au-delà d’un niveau vraiment superficiel. Ah ! Il faut que le lecteur sache une chose : Kaila était un politicien…

Voilà qui en dit long, n’est-ce pas ?

Tout celui qui a un peu fréquenté Kaila sait qu’il a eu plusieurs avatars. Il y a le Kaila qui a quitté l’école à cause de la « rondeur de la terre ». (Ce pédant de R. I., l’entendant raconter cette histoire, ne put s’empêcher de corriger discrètement en disant : « Et maintenant, que pensez-vous de la rotondité de la terre ? » Mais Kaila fut immédiatement persuadé que R. I. avait inventé ce mot extravagant.)

Kaila alla d’abord, étant enfant, à l’école de Margountou, où était installée sa famille du côté paternelle – son père ayant, quant à lui, migré sur la côte, au Ghana, pour gagner son « dala ».

03Page Trois

Tandis que Kambazibi Harouna faisait des bricoles sur les docks et dans les marchés d’Accra, son fils Kaila traversait les différentes classes de l’école primaire et du collège d’enseignement général avec de plus en plus de découragement. Un jour, il lui sembla impossible que la terre pût être ronde comme l’affirmait le professeur de géographie.

« Mais si la terre est ronde, elle n’a pas de base », dit-il soudain.

Les autres élèves se retournèrent pour fixer sur lui de grands regards intenses.

« Comment cela, elle n’a pas de base ? » fit le professeur, en riant. C’était mauvais signe. M. Larwanou riait toujours quand il commençait à s’énerver.

Murmure de gloussements à travers la classe.

« Si je mets mon ballon par terre, il roule et glisse, il ne reste pas là, parce qu’il n’a pas de base. »

  1. Larwanou s’esclaffa :

« La terre n’a pas besoin de base, puisqu’elle est suspendue dans le vide intersidéral. »

« Qu’est-ce que ça veut dire, vide intersi… Intersi-quoi ? »

« Sois poli, Kambazibi », dit le professeur avec un rictus.

Tout un chacun aurait compris qu’il valait mieux se taire à ce moment là, et renoncer provisoirement à comprendre ce qui se passait eut égard à l’épineuse question de la rotondité de la terre et de sa suspension dans le vide intersidéral. A la sortie de la classe, M. Larwanou aurait simplement pris Kaila à part pour lui faire des explications détaillées en lui offrant une plaque de chewing-gum Malabar. C’étaient là ses us.

Mais Kaila :

« Vous voulez dire que le ciel est vide ? »

« Vide, infini et éternel. Cela s’appelle le cosmos. »

« Je ne crois pas en la géographie ! » s’exclama là-dessus Kaila avec un terrible accent de vérité dédaigneuse.

« Sors de ma classe ! Sors de ma classe ! » s’écria aussitôt M. Larwanou à pleine voix, en s’avançant résolument vers son table banc, si bien que Kaila se leva avec précipitation et sans prendre ses affaires, s’enfuit par la porte la plus proche.

Il ne remit plus les pieds au collège. Aujourd’hui, lui-même trouve cette histoire absurde, et il la raconte avec de gros rires. Le fait est qu’il ne retourna plus dans cette classe de géographie parce qu’il abandonna là-dessus l’école.

Et puis il y a le Kaila qui est devenu politicien à cause du hadith de l’Imam As-Sadiq qui prédit l’avènement de la Justice et de la Vérité après que toutes les tendances politiques auront tenté et échoué à réaliser leur propre Gouvernement. La conséquence de ce hadith parut on ne peut plus lumineuse à Kaila : pour accélérer la survenue de la Justice et de la Vérité, il faut faire de la politique. « Certes, certes », se laissa-t-il un jour aller à expliquer à sa confidente, Aouta Aouzing, qui fut nourrice successive de quatre de ses enfants, « ma tendance va échouer comme les autres, mais au moins ça sera une tendance d’éliminée ! » Sur quoi Aouta lui posa une question qui, à sa grande surprise, le surprit : « Et qu’est-ce que cette tendance ? » (Si si, on peut être doublement surpris).

 

 

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