Journal de Covid (1): une Question de confiance

Lu ce matin un article du New York Times sur Covid en Suède, un des rares pays européens à ne pas (encore) pratiquer le confinement. Les restrictions augmentent graduellement mais le confinement est considéré comme une mesure extrême à ne prendre qu’en dernier recours, ce qui peut paraître un pari risqué aux yeux de certains. Évidemment, dans l’ambiance de navigation à vue qui est celle prévalant en ce moment, on ne peut guère tirer de conclusions sur la sagesse ou non dudit pari, mais il est intéressant de considérer certaines des raisons pour lesquelles la Suède diffère de ses voisins, y compris en Scandinavie. La principale serait le degré de confiance publique – c’est-à-dire de confiance aussi bien à l’endroit du système politique que des concitoyens. Je le mentionne parce qu’en Afrique, le mot favori de la partie occidentalisée de la population, celle qui détient le pouvoir politique et qui pense plus ou moins comprendre ce qui se passe dans le monde, est discipline, pas confiance. Les couches occidentalisées, dont les moyens de vie sont, en règle générale, nettement plus développés que ceux du reste de la population, ont, dès le début de la panique pandémique, commencé à tenir un discours stéréotypé dédaigneux à l’endroit de leurs concitoyens « analphabètes » et « illettrés ». Ces derniers seraient adeptes du « désordre », « indisciplinés », « têtus », représentant ainsi une menace qu’il faut à tout prix réduire, « pour leur propre bien ». Les Africains occidentalisés ont une tendance, héritée de leur subjectivité semi-coloniale, à infantiliser leurs concitoyens et à voir en eux une masse obscurantiste et « sauvage » (ils n’utilisent pas ce mot, mais c’est uniquement parce qu’il est hors de saison).

Mais si l’on raisonne de manière non-subjective, on se rend facilement compte que la discipline provient naturellement de la confiance. Au Niger, au Sénégal, nos occidentalisés blâment leurs concitoyens analphabètes de ce qu’ils suivraient « aveuglement » des marabouts ignorants (en tout cas ignorants sur le plan médical). Cela est effectivement problématique, mais cela vient de ce que ces marabouts ont réussi à leur inspirer de la confiance. Dans ces pays, personne n’a confiance ni au système politique, ni aux gouvernants – comment peut-on donc suivre aveuglément leur leadership ? Le mépris que les Occidentalisés montrent de façon routinière, le plus souvent sans même s’en rendre compte, aux analphabètes les amène également à se comporter d’une manière qui n’inspire pas confiance, au moins pas le genre de confiance aveugle qui provient du respect mutuel (car les analphabètes ressentent tout de même envers eux la confiance de celui qui se sent ignorant à l’égard de celui qu’il pense détenir un savoir utile).

Ce mépris des Occidentalisés est dangereux. Il explique l’adoption, à travers nombre de pays tropicaux (africains, mais aussi l’Inde) de mesures brutalistes, de style purement colonial, comme – en Afrique – des couvre-feux décidés sans explication et à l’encontre de toute logique. L’analphabète à qui on a expliqué qu’il devait éviter au maximum tout contact par crainte de contamination voit bien que l’incidence de tels contacts est importante dans la journée, au moment où tout le monde travaille, fait des courses et rencontre amis et connaissances. La nuit, la majeure partie de la population se retire dans ses aîtres, d’autant plus que – ce qui est facile à faire – les quelques lieux de divertissement nocturne sont fermés par ordre. Dès lors, le seul résultat tangible de ces mesures sera : (1) la montée en flèche de la brutalité policière (la police, dans ces pays, ayant la matraque facile et n’attendant qu’un signe pour se déchaîner) et (2) une croissance des cambriolages (le désert nocturne étant propice aux plans illicites, et les voleurs ayant, par profession pour ainsi dire, des tactiques pour éluder les patrouilles). On le voit en effet. À Niamey, dès la première nuit du couvre-feu, des vidéos ont commencé à circuler montrer les policiers battants à bras raccourcis des pauvres diables, ou pourchassant en voiture quelque noctambule qui prend les jambes à son cou. Mêmes scènes, à ce que j’entends, à Dakar, à Ouagadougou. Cela endommage encore plus la confiance des victimes de ces violences et contraintes. Un discours populaire qui fait florès dans les capitales africaines souligne qu’après tout ce mal est apporté par les « Blancs » et les « Patrons » (ou, en d’autres termes, les Occidentaux et Occidentalisés) : pourquoi faut-il que ce soit le petit peuple qui en soit puni ?

Pour être juste, je dois noter que même parmi les Occidentalisés, l’opinion majoritaire (quoique pas unanime) sur les couvre-feux est négative. Son absurdité, en l’absence de toute mesure de confinement en journée, saute aux yeux, comme l’explique de façon colorée ce personnage.

Mais je dois dire que j’ai eu peur qu’on n’en arrive là dès l’adoption des premières mesures restrictives en France. La position objective des dirigeants de nos pays est celle du gouverneur colonial, et son réflexe est de transposer autant que faire se peut les mesures prises « en métropole », avec seulement quelques adaptations de détail. Au Niger, le premier train de mesures restrictives a été annoncé par le président si je me souviens bien, le lendemain, ou, tout au plus deux jours après le premier discours d’Emmanuel Macron sur le confinement, et certains passages du discours présidentiel nigérien ressemblaient à du copié-collé. Plus généralement, l’attitude des gestionnaires de la « crise » a été dès le départ non pas compréhensive et amicale à l’endroit de la population, mais agressive et adversariale, déterminée par les préjugés sur l’entêtement et l’indiscipline « des Africains » (cette espèce d’auto-racisme tranquille est une banalité en Afrique). Il y a là l’effet d’une dissonance dans la perception de la réalité. Les Occidentalisés, qui sont branchés en permanence sur France 24, RFI et autres médias « internationaux », sont au diapason de la grande angoisse qui dévaste le monde « mondialisé ». La majorité de la population est moins connectée à cette histoire. Certes, les médias « internationaux » ont fréquemment des canaux dans des langues africaines, mais seulement dans quelques « grandes langues », et sur des créneaux horaires réduits. Et toute l’immense « conscience globale virtuelle » qui se déploie sur Internet et qui façonne les attitudes et réactions des Occidentalisés n’existe pour ainsi dire pas pour les Analphabètes. Les deux groupes vivent, à maints égards, dans des plans de réalité différents, mais les décideurs politiques et la majeure partie des Occidentalisés ne s’en rendent pas compte. Ils présument que les Analphabètes ont la même « information » qu’eux, si bien que leur comportement, qu’ils estiment délétère, leur paraît fondé sur quelque tare indécrottable qui ne peut être réformée que par des cris, des menaces et des insultes. J’écoute par exemple rarement les interventions des dirigeants nigériens annonçant leurs décisions, car le ton arrogant et menaçant sur lequel cela se fait généralement me déprime – mais l’autre jour, je n’ai pu échapper aux criailleries du gouverneur de Niamey, dont je n’avais jusque-là jamais entendu la voix, et dont un discours – si l’on peut dire – m’a été envoyé par WhatsApp. Je dois dire que son propos dénotait une angoisse et un souci réels : si vous ne changez pas, vous allez mourir, disait-il en substance, et on sent bien qu’il veut autant que possible éviter un désastre. En ce sens, ce discours est peut-être efficace (les gens sont plus touchés de ce qu’ils sentent de vos intentions que de votre discours en tant que tel). Mais je ne pus m’empêcher de penser qu’il l’aurait été plus encore si, en plus du souci sincère qui en ressortait, il avait montré du respect à l’égard des citoyens, et non cette impatience entrelardée de menaces.

La plus grande impréparation de nos pays est politique. Elle provient du manque abyssal de confiance existant à l’endroit du système politique et d’élites politiques considérées, de façon pratiquement unanime, comme parasitaires. Au Niger, le Covid semble ainsi être venu à point nommé pour mettre la sourdine sur un énorme scandale de malversations, concussion et prévarications touchant des sommes inconcevables dans le secteur vital de la défense, celui-là même au nom duquel les citoyens avaient été persuadés de renoncer à l’amélioration des conditions dans les secteurs sociaux. Une telle forfaiture de l’intérêt général a joué dans le scepticisme initial avec lequel ont été accueillies les mesures gouvernementales. Il existe, en Afrique, une contradiction historique entre la position objective des élites politiques, qui est anti-intérêt-général, et celle des citoyens, qui aspirent à être gouvernés suivant l’intérêt général – contradiction qui s’est particulièrement renforcée à l’ère de la démocratisation parce que cette dernière s’est accompagnée paradoxalement, comme l’explique ici l’historien français Vincent Bonnecase de la déresponsabilisation néolibérale des gouvernants. Cette contradiction contraint les citoyens à la contestation permanente, et les gouvernants à l’autoritarisme chronique, d’autant que les premiers cherchent à participer démocratiquement à leur propre gouvernement tandis que les seconds, mus par une logique de pouvoir et d’accès à ses rentes et privilèges, recherchent le monopole et l’exclusivité de l’autorité politique. Une telle ambiance de lutte entre le peuple et les élites prive logiquement ces dernières de la légitimité de leadership, c’est-à-dire de la capacité à inspirer la confiance et, par suite, la docilité au peuple. Ce dernier n’ayant jamais eu l’impression que ses dirigeants se souciaient réellement de son intérêt général, ne va pas changer d’avis du jour au lendemain, et certainement pas si la méthode utilisée est l’insulte, la menace et la bastonnade. Le gouvernement devient de ce fait (et bien inutilement) une chose ardue et brutale, loin de la douceur qui semble le caractériser sous les cieux de Scandinavie.

Bref, on est loin de la Suède, mais pas vraiment pour les raisons que les Occidentalisés supposent.

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