Une légende ouagalaise

Voici une légende pour temps de virus, de la part de Tinfinsi, écrite dans un helvétique confinement. Appropriée, on le verra à quel point. L’idée est si puissamment originale que je m’étonne que nul, à ma connaissance, ne l’ait encore eue. La perspective s’ouvre à la fin du récit, une perspective vers l’inexorable, dont le principe se trouve en nous. Mais n’en disons pas plus. R. C.

 

J’avais commencé la journée par une dispute avec la fille qui m’entretenait. Lucine n’était pas laide. Sa famille était aisée. Je savais écouter et ne m’endormais jamais quelque soit la longueur de nos ébats. Elle m’avait surprise, au lever de ma mansarde sise campus de la Patte-d’oie. Je ne sais comment, la porte n’était pas fermée et ça n’aurait pas fait la moindre différence si elle avait frappé avant d’entrer puisqu’elle aurait vu le même tableau : cette pétasse qui jouait de ma flûte avec des accords étranglés. C’était une nouvelle conquête. Une très bonne affaire. En addition des contributions de Lucine, elle devait me garantir des fins de mois enfin à la hauteur de mes créanciers. J’étais en train d’approfondir efficacement les bases de notre relation lorsque Lucine avait surgi. Il ne sert à rien de gaspiller sa salive. Tous les mecs pris sur le fait tentent le coup pourtant. Elle me jeta simplement mon loyer du mois à la gueule et s’en fut sans un regard en arrière. Sugar-baby cherche nouvelle mécène. Ah comment font les meufs cocues pour claquer les portes avec autant de panache ? Je fis volte-face vers Marianne, moins pour sauver les meubles que par automatisme masculin. Mais ce qu’elle venait d’entendre ne pouvait plus lui laisser d’illusions. Elle s’habilla sans un mot et se tira, elle aussi. La porte en prit de nouveau pour son grade. Je ramassai l’argent et allai prendre une douche. Il faut laisser les choses se tasser pendant au moins deux semaines. Ne pas les contacter. Les femmes aiment avoir le dernier mot. Attendre qu’elles n’en puissent plus de frustration puis proposer un rendez-vous. On verra ce que ça donnera.

Il avait plu en cette fin de mois d’août. La température était agréable. Je me vêtis légèrement et descendis sans hâte les quatre étages de la cité universitaire. Cet incident constituait tout de même un fâcheux contretemps. Avec Lucine et Marianne, je ne perdais pas seulement mes éventuelles entrées dans le beau monde, mais aussi mon assurance vie-quotidienne. Maudites soient les bonnes femmes et leur romantisme de caniveau. Mes préoccupations avaient porté mes pas loin de la résidence étudiante vers le croisement de l’avenue circulaire avec la route de Pô. Là, je croisai Sylvain, une grammaire anglaise sous le bras. Il révisait. Les examens s’annonçaient. Il avait besoin d’une pause. On pourrait aller jusqu’aux bois en bordure de la route de Pô à quelques kilomètres d’ici, proposai-je. On devait pouvoir déjà y cueillir des baies sauvages. J’aurais peut-être mieux fait de rentrer me coucher. Août est la saison du karité. Ces noix à la chair juteuse et sucrée sont un pur délice ; et à me délecter de leur arôme hivernal, j’oubliais un peu mes problèmes. Ce fut donc de mauvaise grâce que je retournai sur mes pas vers les appels surexcités de Sylvain. Je le retrouvai dans un taillis touffu dont le centre, une éclaircie, hébergeait une énorme termitière. « J’ai trouvé ça en entrant ici. Qu’est-ce que tu en penses ? » Me demanda-t-il en me désignant quelque chose du doigt. Je suivis du regard le doigt tendu de Sylvain et sursautai. Je me repris assez vite pour entreprendre de confirmer encore une fois ce que mes yeux avaient vus. Une tête d’homme, d’une fraîcheur douteuse, gisait là. Il y avait aussi des organes sexuels, et un cœur, appartenant probablement au même individu. Le tout figurait un cercle grossier au centre duquel, face au regard mort de la tête décapitée, s’entassaient des liasses d’argent. Il y en avait beaucoup. De grosses coupures, des billets de dix mille francs CFA, d’une valeur que j’estimais de 10 à 15 millions. De très longues secondes s’écoulèrent paresseusement. L’écho de nos derniers mots résonnait encore dans mes tympans alors que deux réactions contradictoires me secouaient. J’avais vu mon lot de corps amochés. Le lynchage est encore chose courante dans nos contrées. Ne pouvant avoir raison des grands corrompus, le peuple se rabat sur les voleurs de poules pour exorciser sa rage désespérée. Pas plus tard que le mois passé, un type qui avait fauché des sandales au marché de Baskuy a eu droit au supplice du pneu. Je vous épargne les détails. Sachez juste qu’il n’y a rien de tel pour vous désespérer de l’humanité. J’avais vu mon lot de corps amochés mais je doute de pouvoir jamais m’immuniser contre la révulsion viscérale que la violence extrême provoque. C’est peut-être sexy dans les effets cinématographiques, mais en vrai ça vous détruit la meilleure partie de votre âme. Cela dit, une nouvelle variable se mis en travers de mon indignation d’humaniste tropical. Le monticule de papier-monnaie occupait littéralement tout mon champ visuel. Ma première impulsion fut de ramasser autant que possible de cette miraculeuse manne. Une attraction irrésistible tendit involontairement mes mains vers elle. Sylvain devait ressentir la même chose car je le vis s’avancer du coin de l’œil. C’est au dernier moment, avant d’enjamber le cercle fatidique, que je pris conscience du danger. Un carillon familier tinta dans mon esprit et j’entendis cette voix si particulière que reconnaîtront au moins les escrocs, les videurs ou les chasseurs. C’était à elle que je devais de n’avoir pas encore tâté de la prison en dépit de quelques convocations à la brigade de gendarmerie de Wemtenga. De petites bricoles dont je vous parlerai une autre fois. Je l’appelais De 7Août. Sur le moment il n’était pas content le 7Août : « Dis voir Léon, je te croyais plus futé que ça, mon ami. Te figures tu ainsi, sottement, qu’autant de sous peuvent se trouver exposés à la rapacité du premier connard venu ? Sous la surveillance de ce genre de gardiens, mon n’veu ? Ah ouais, le produit d’un cambriolage ou d’un braquage, hein ? Tu ne crois pas que ces honnêtes gens auraient pu lui trouver une meilleure cachette ? M’est avis en tout cas que leur goût de la décoration est affreux. Je vais te dire, moi mon gars, ce qui cloche dans ce tableau : C’est un rituel. Un sacrifice humain et cette clairière-là est un grand autel. C’est de la magie et pas de la bonne, tu peux m’en croire. Les offrandes comportent d’ordinaire des noix de cola, des beignets. On a pu y ramasser quelques pièces de cinq francs, mais rien de plus. Oh, c’est certain que pour les vœux corsés, du genre : je veux être calife à la place de mon patron pour me taper ses six maîtresses et autant de villas à Ouaga 2000, tu peux tomber sur des hécatombes de poulets. Mais ça pue littéralement le mort ce coup-ci. Là ce n’est plus la peine de chercher du côté des ancêtres ou des bons dieux tutélaires. Ils n’aiment pas trop le sang humain, ces enfants de chœur. Ils préfèrent le petit lait. Du coup, il reste qui, à ton avis, pour exiger un tel prix ? Bingo ! hé, tu fais c’que tu veux mon pote. T’y crois ou tu n’y crois pas, c’est tes pamplemousses. Mais les maléfices ça existe et il n’y a pas que des angelots dans l’illustre séjour ; c’est ainsi et si tu tiens à notre peau, frère, tu ferais mieux d’en tenir compte. Personne ne jette autant d’or pour la paix dans le monde. »

De 7Août a toujours été de bon conseil et là il venait encore de mériter son salaire en m’en allongeant un de bon sens. Mais ce citoyen-là m’exaspère à mort. Admettez aussi qu’il serait difficile à quiconque, de se rappeler du bon sens en face de ce genre de joli lot. Et puis, je n’étais plus de ma meilleure humeur après m’être fait jeter ce matin par mes deux souteneuses. C’est vous dire si je l’ai vite remis à sa place cet emmerdeur : « Va te faire foutre, De 7Août ! Je ne t’ai pas sonné que je sache. Tu ne pourrais pas m’épargner tes superstitions de broussard ? Rien à foutre de tes croquemitaines païens. Le blé c’est du blé et pour ta gouverne, monsieur De 7Août, ça n’a d’odeur que pour ceux qui ont du flair, moraliste de mon cul. Amène-toi. Des sous, j’en ai besoin. En voici, je me sers. Je me laissai de nouveau dériver vers l’amoncellement doré. Sylvain suivit mon mouvement comme un chien fidèle. « Je me répète surement, mais pourquoi laisser autant de fric à la portée de n’importe qui ?» Se risqua à nouveau l’autre casse-noisettes. Pourquoi il ne me dit jamais ce que je veux entendre ce hâbleur ? Impossible de l’empêcher de jacter : « Ce n’est pas pour te chercher encore des morpions sur l’œuf, mais c’est que moi, à la place de ce mec, j’aurais foutu mon magot dans un trou de colline, si loin que pas un imbécile ne l’eut trouvé. J’veux pas insinuer que tu sois un imbécile, je ne voudrais pas te manquer de respect. Remarque, c’est peut-être encore ma parano qui me gratouille : Peut-être que c’est bien le butin d’une rapine. Peut-être bien que tézigue a raison de penser que ces mauvais sujets l’ont planqué là en attendant de le reprendre une fois que les keufs du chef Simon Maparé se seraient lassés d’enquêter. Peut-être bien, mais ces malfrats auraient voulu se faire chouraver le produit de leurs méfaits, qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement. Bof, avec l’âge je me fais cynique. Tout n’est peut-être pas si mauvais en ce bas monde, finalement. Ils auraient été pris de remords, pourquoi pas ? Souviens-toi du malfaiteur pendu à côté de notre seigneur. Alléluia ! »

Je voulais cet argent ! Je n’avais plus le temps de trouver autre chose d’ici la rentrée des classes. Avec ce magot, je voyais déjà la foule de mes désirs enfin satisfaits. Ma nouvelle vie. La vie de rêve de tous les mauvais garçons de l’univers : Mercedes, putes de luxe, célébrité… Plus de tergiversations avec ce péteux De 7Août, pensai-je en chargeant la chance de ma vie, babines retroussées sur mes belles canines. Quelque chose dans le ton De 7Août me retint au dernier moment, alors que je sentais presque la caresse si douce de ces filles du diable entre mes doigts. De 7Août est un cabotin, vous ne devinerez jamais à quel point. Plus sûr que le plus dévoué des frères de lait, mais aussi facétieux que Loki lui-même. Wangrin, le célèbre Job[1] d’Ahmadou Empôté Bah, a eu maille à partir avec un zigoto similaire dans son bouquin : L’étrange destin de Wangrin. Congoloma Soké, c’était son blaze. Une enflure qui mena Wangrin direct dans la flotte qui allai lui emplir les poumons d’une mort liquide. Pas de doutes, De 7Août et Congoloma Soké sont du même ventre, me redressai-je pour écouter ce Judas. « Là c’est mieux, mon cochon. Si tu ne dois plus me faire confiance qu’une seule fois dans ta chienne de vie, Léon, que ce soit aujourd’hui. Tu ne touches pas à un seul billet de cet argent jusqu’à ce qu’on en sache plus. C’est exactement ce genre de réactions qu’escomptait le sacrificateur pour poser son piège. Maintenant, je le vois aussi bien que dans ta caboche vide. Si tu touches le premier à cette thune, Léonie, t’es morte. »

Ma raison l’emporta sur mon exaspération. Mon regard tomba à nouveau sur la citrouille qui avait orné il y a peu le cou d’un pauvre type. De vitreux tout à l’heure, il me semblait tout à coup sentir s’éclairer ces yeux morts d’une lueur narquoise. La compréhension me parcourut des cheveux aux ongles des pieds en un long frémissement irrépressible. Malin, très malin le calcul du sacrificateur. Dommage pour lui. Je ne connais pas beaucoup de gens qui pourraient niquer De 7Août sur son terrain favori : Les coups tordus. Sacré De 7Août ! C’est lui qui avait raison. Laisser autant d’argent au bord d’une piste aussi fréquentée eut été suspect. Pas clair, louche, pas bon ; surtout avec la caboche de l’autre à mes pieds. Le pigeon se serait méfié, aurait mis en branle les neurones qu’auraient épargnés la malnutrition et la galère dans ce pays de fauchés. Or, en faisant mine de cacher ce qu’on tenait à faire trouver, le corniaud de Dapoya épargnait la matière grise qu’il n’avait pas ; les doutes aussi, qui reviennent chers aux crève-la mort.

Un moment, il pouvait encore hésiter, inquiété tout de même par le déguisement peu orthodoxe de sa bonne fortune. Pas longtemps, le meilleur lobbyiste est un gâcheur à côté de monsieur Money. L’abruti ne pourrait rien contre les auto hypnotiques conclusions auxquelles j’étais moi-même parvenu, au mépris des avertissements du seul ami que j’avais sur terre. Il est très difficile de manquer d’arguments pour soutenir sa cupidité contre l’instinct de conservation. Vous misez 20 balles sur ce loser, vous casquez ! C’est couru d’avance. Faut voir aussi, ou plutôt, fallait le vivre pour le comprendre. Ces mignons petits bouts de papiers, si mal chaperonnés, fileraient de furieuses envies de possession au plus impuissant d’entre vous. Alors moi, circonstances atténuantes votre horreur !

J’avais tout aussi faim d’argent que n’importe qui. Lucifer n’aurait plus pu approcher mes serres de ce tas d’or cependant. La magie noire et les tripatouillages occultes, c’est des trucs à De 7Août ça. Moi je suis concret. Je n’investis que dans le palpable. Ce cas-ci relevait selon lui des terribles rites de transfert. Par ce biais, le sacrificateur se débarrasse sur les imprudents d’un sort funeste, d’une affreuse maladie ou d’une guigne tenace. Quoique pour la guigne, il pouvait se brosser. Je ne convenais pas, vu que j’aurais pu lui en refiler un peu de ma réserve perso. Mais je ne tenais pas à prendre des risques avec les autres éléments de la sinistre énumération. Ainsi, le premier à s’emparer du trésor signait et se faisait enculer dans un mauvais deal, entre les démons, cézigue et ce bienfaiteur du genre inhumain. L’argent constituait l’indemnité du dindon pour la broche qu’on allait lui glisser entre les fesses. Élémentaire mon cher Bébert. Mon arrêt avait entraîné celui, coordonné, de Sylvain. Je le regardai à nouveau. Je le regardai. Je veux dire, vous savez lorsque vous côtoyez une personne pendant des années, sans soupçonner les qualités qu’il vous dévoile tout à coup, lors d’une soirée bien arrosée par exemple. J’ai un copain qu’a vécu l’expérience avec un thon une fois. Encore aujourd’hui, il ne s’est pas remis du choc. Reniant la mère et l’enfant, avec raison puisque je connais le bambin qui est une insulte à l’esthétique humaine, il a liquidé dare-dare son échoppe florissante du grand marché de Ouagadougou (c’était avant qu’un petit malin n’y boutes le feu pour faire un bras d’honneur au maire Simon Maparé). Il a ensuite joué des pieds et des mains comme un dératé au consulat suisse pour un visa de tourisme de 3 mois. Aujourd’hui, rattrapé par son mal, il coule des jours heureux sur les bords de la Limmat avec une sexagénaire moustachue de Fribourg. Bien arrivé le copain, non ?

Avec Sylvain, ce fut pareil. L’instant d’avant, il n’était que Sylvain aux côtés d’un Léon plutôt emmerdé. L’instant d’après, il n’y avait plus qu’une horrible bestiole couvant d’un œil affamé la mouche prenant le frais à portée de ses filets. Ce doit être Sylvain qui ramasse l’argent et la raclée. Je n’avais pas d’autre solution. Et puis, qui sait si le sort ne frapperait Sylvain que d’un banal eczéma ; pourquoi pas une simple chaude-pisse, hein qui sait ? Il y’en a qui ne supportent pas l’eczéma. Il est parfaitement humain, s’ils en ont les moyens, de vouloir s’en débarrasser. Conviens-en avec moi lecteur : est-ce humain ? Oui, ça l’est par le cor au pied de ta mère ! Objection, votre machin, m’objecteriez-vous. Tout de même, les méthodes utilisées sont, humm, assez extrêmes. Ouais, peut-être, peut-être. Que ferais-tu si une gratouille irrépressible à l’anus t’interpellais pendant que tu chevauchais enfin la nouvelle salope de stagiaire du service ? Oublie le rapport avec notre propos et dis-moi ce que tu ferais Hyppolite !? Alors ferme ta gueule et laisse-moi bosser.

Bref, un second coup d’œil suffit pour me convaincre de la justesse de ma décision. Sylvain brûlait de s’emparer de cet argent. Il avait une expression stupide de puceau devant le fessier de sa première donzelle pour exprimer sa fascination. Mais il a peur aussi. Une peur primaire qui lui englue l’esprit. La nature lui devait bien ça. Les moutons n’ont que leur peur comme seule arme contre la vie. C’était clair, il n’avait pas réussi à pénétrer le piège ni mis à jour le raisonnement du sacrificateur. Tout ce que je pouvais voir dans ses yeux c’était de la peur. Une peur intense et une cupidité sans bornes. Tu veux de la thune Sylvain ? Bien, je t’aiderais à t’en faire tout en veillant à la part du Léon. Je reculai : « Je crois que nous ne devrions pas toucher à ça, mon pote. Il y a comme qui dirait une odeur de merde par ici. » Logiquement, il répliqua :

« Mais Léon ! On ne va pas repartir comme cela frère. On ne va tout de même pas laisser ici tout cet argent dis ? Quelqu’un pourrait le prendre et on aurait loupé la chance de notre vie. Tu te rends compte de notre veine ? Tu imagines pour combien il y’en a juste à nos pieds ? Allons gars, on repart, mais lestés de cette manne. Ou c’est que tu aurais peur ? Me demandait-il avec beaucoup d’espoir. Sauf De 7Août, il y’en a pas beaucoup qui m’aient pris impunément pour un idiot. Je devinais que Sylvain ourdissait son propre stratagème. Simple, mais stratagème tout de même. Y’a pas à dire ; non seulement l’argent vous lave et vous rends plus propre, mais c’est aussi la seule chose ici-beau qui vous transforme un has been en le plus retors des coyotes en moins de deux. J’étais, pour tout vous dire, assez heureux de la soudaine promotion intellectuelle de mon comparse. Ça allait mettre un piment inattendu à l’opération. Alors, je jouai le jeu : « Tu dis vrai. Ce flouse et le plateau sur lequel il est présenté me filent les jetons. Et je ne vais ni toucher quoi que ce soit, ni moisir assez longtemps ici pour vérifier si mes craintes sont fondées ou pas. » Ce disant, je n’étais pas loin de la vérité. Je reculai encore. Cela le fit rire. J’aime beaucoup le rire de Sylvain. C’est l’une des rares choses chez lui qui me plaise. D’ordinaire, c’est un rire frais, généreux comme la terre ; beau comme un bâillement de chat ou le chant d’une marmite sur le feu. J’aimais moins celui qui le secouait en ce moment. S’y chevauchaient du doute, de l’étonnement, du calcul et comme une pointe d’ambition ; toutes choses que personne ne pourrait jurer avoir jamais décelé chez mon copain. Ces soudains éclats cependant m’enchantaient au lieu de m’effrayer. J’ai horreur de marquer des buts trop fastoches. Ça fait chier mes coéquipiers du foot le samedi, mais c’est comme cela. Finalement, j’allais aussi bien m’amuser, en plus de m’en mettre plein les poches. Sylvain était lancé : « Te voir mouiller ton froc est assez amusant. Mais bon, pour tout te dire, un moment je me suis un peu affolé moi aussi. Qui ne le serait pas face à ça. » Il montrait le tas de billets juste en face de nous. « Tu vois, j’ai un peu réfléchi le temps que tu te ramènes par ici. Et crois-moi, n’y a rien à craindre. Donc, mon avis est que, malgré tes craintes légitimes, on s’occupe de mettre l’argent en sécurité le plus vite possible, si tu vois ce que je veux dire. » Il avait mimé à la perfection le mouvement de glisser quelque chose dans sa poche. J’insistais, piqué au vif : « Personne ne peut me traiter de lâche Sylvain, tu le sais bien. Tu dis avoir eu le temps de réfléchir. Dans ce cas, tu devrais avoir abouti à la conclusion qu’autant de blé que ce gros tas, ça ne se ballade pas souvent dans les fourrés. » Sa réponse fut immédiate : « Ne te froisses pas, mais il me fallait te secouer un peu pour te faire voir les choses sous un meilleur angle. Ce qui est fait. Mon idée est qu’il pourrait s’agir du produit d’un cambriolage ou d’un braquage si tu veux et… ». Je n’avais pas envie de m’éterniser dans ce nouveau rôle de second couteau : « Drôles de brigands qui abandonnent leur butin. Et le mort, je veux dire la tête, tu y as pensé ? ». Lui s’y plaisait bien évidemment : « J’y viens Léon. Mettons que ça se soit passé comme cela : des gars sont entrés en possession de cet argent d’une manière qui ne nous intéresse pas. Toujours est-il qu’il y a eu du grabuge au moment de découper le gâteau et quelqu’un s’est pris un mauvais coup. C’est vite arrivé dans ce genre de transactions, c’est classique. Ils devaient être deux. L’autre, pris de panique a sans doute fui, abandonnant l’argent qui de ce fait est maintenant un res nullius comme on te l’enseigne en fac, me glissa-t-il avec un clin d’oeil. Une fois qu’il aura repris ses esprits, si ce n’est déjà fait, l’autre larron va sûrement revenir chercher son bien. On n’a donc pas intérêt à tergiverser longtemps. On le prend ou on le prend pas, mais on doit se décider maintenant avant qu’il ne soit trop tard. »

Je réprimai un léger tremblement tandis que Sylvain exultait. C’était son annonciation, le grand jour d’une revanche maintes fois rêvées. À le voir jouer son rôle à la perfection, moi j’envisageais mes années de félicités. J’ajoutai la dernière touche : « Je ne suis pas convaincu Sylvain. Pourquoi un vol ? Il pourrait aussi bien s’agir d’une sorte de sacrifice, de la magie … ». Sylvain ne se tenait plus. Il se découvrait la sensation de penser : « Raison de plus pour prendre l’argent Léon. Dans ce cas, il n’est à personne ce fric, si son propriétaire n’en veut plus. Ne me dis pas que tu es superstitieux. Tu ne vas pas croire le boniment que les vieux poivrots servent aux gens pour se faire payer leur bière ? Allons Léon, c’est que des bobards, du pet de clodo. L’argent, c’est de l’argent, mon pote. Ça n’a pas d’odeur et ça ne mord pas froussard. » Je n’avais jamais eu comme aujourd’hui le sentiment de tenir Sylvain comme un marionnettiste, qui à son gré, ferait agir, mouvoir son pantin. Je cédai : « Bon, si tu le dis. Je t’aurais prévenu en tout cas. » Il y avait un grand V entre son nez et la lueur triomphale de ses deux yeux. Je le contemplai enjamber témérairement le cercle maudit pour s’emparer du trésor. Je le laissai faire, m’approchant prudemment et me préparant à redevenir Léon pour écraser cette petite merde parce que moi aussi je voulais être heureux et vivre gras.

 

« N.D.L.R. » Interlude ou le machin qui montre qu’on passe à une autre scène ou je ne sais pas quoi…

 

Bref, Sylvain exhibait de la main gauche des liasses épaisses de billets de banque, tandis que de la droite, il s’efforçait d’en démêler la masse désordonnée. Un objet s’y planquai qui roula mollement et chût à côté de sa main. À première vue, c’était un œuf. Mais à l’examiner de plus près, l’œil décelait des taches verdâtres sur une coquille d’une consistance caoutchouteuse et pulsante. Curieux, Sylvain la fit rouler avec une branche d’épineux qui traînait par là. L’œuf de lui-même explosa littéralement et Sylvain cria de manière tellement dramatique que j’en eus les larmes aux yeux de rire.

« C’est quoi ce truc ? Ça brûle méchamment. » Il frotta négligemment la substance visqueuse sur son pantalon et me héla : « Viens aider un peu quoi, Léon. Tu vas devoir mériter ta part, mon vieux. » Je le rejoignis à grandes enjambées, abattis ma main sur son épaule et laissa mon naturel pervers faire son ouvrage : « Écoutes moi bien, pauvre con. Tu vas ramasser l’argent tout seul comme un grand. Utilise ta chemise, ça tiendra mieux. Ensuite on partagera. » Il était ahuri et révolté tout à la fois. Mais, mais ? « Ramasse, on discutera après. » Bon, je ne m’attendais pas trop à ce qu’il comprenne vite. Pas le temps de le laisser ruminer ; ça prendrait des années, sinon. Un crochet du droit lui donna un coup de pouce. « Que ce soit terminé à mon retour ! Je vais pisser. »

En fait de me soulager, j’avais besoin de faire le point et d’ouvrir des perspectives. Le tout n’était pas de s’emparer le moins dangereusement possible de ce cadeau empoisonné, mais aussi de trouver les moyens les plus sûrs d’en profiter peinard. Comment ne pas ébruiter une telle veine ? Ouaga, je vais vous dire, est la capitale mondiale des bruits qui courent et des « on dit que » ; sans parler des « vous connaissez la dernière ? » Il y a des coups d’État qui ont foiré au Burkina-Faso, parce que leurs auteurs n’ont pas tenu compte de cette donne. Le Simonvillois moyen est un vrai concierge, une langue de pute qui colporterait n’importe quoi pour se faire mousser devant sa Guinness au maquis du coin. L’ex à ma grande sœur cadette en sait quelque chose. Cet impuissant d’Abdul Jabbar avait cotisé dans une arnaque planétaire : L’American’s Green Card, ou quelque chose dans le même genre. Ces enfoirés promettaient, contre une misère (200 dollars de frais administratifs) la citoyenneté, une résidence mitoyenne à celle de Kanye West, et toutes les houris du paradis de l’oncle Sam du côté de Miami bitch. De quoi faire vendre pères et mères à tout péquenot qui se respecte et qui, s’il se respecte vraiment, en ces temps de dèche, se ferait sodomiser pour aller aux States. L’ex de mon abrutie de demie sœur donc, l’Abdul Jabbar, avait reçu, contre ses 200 biftons le spécimen du chèque de 1.000.000.000 de dollars qui allait lui être adressé dans le courant de la semaine de la fête de Tabaski. Le congénital ! Au lieu de fermer sagement sa grande gueule, le temps de serrer son fric à Ecobank, il avait cafté. Lors d’une séance de baise particulièrement éprouvante ma sœurette l’avait tellement essoré qu’il n’avait pu se retenir plus longtemps. Il avait lâché le morceau avec le reste. Vous connaissez les meufs. De bouche à oreillers toute la ville fut informée. Des processions s’organisèrent en direction du domicile de Jabbar. Il détenait la panacée aux pétards universels. La mairie, lui envoya une lettre de félicitations insinuant que le conseil municipal ne verrait aucun inconvénient à se serrer un peu pour lui faire de la place. De jeunes entrepreneurs prirent sa concession d’assaut pour l’étouffer sous des monceaux de projets tous plus rentables les uns que les autres. La nuit on voyait des ombres furtives dans les ténèbres de sa ruelle : Des maquerelles et autres entremetteuses professionnelles, photos en pied sous le bras, étourdissaient le malheureux Jabbar de propositions matrimoniales. Les commerces du quartier firent de très bonnes affaires. La résurrection économique de Laarlé avait enfin sonné. Puis tout s’arrêta en un seul jour. Un ennemi de son développement personnel, un chien de la pire espèce, un Wend-Bê lui révéla l’arnaque, la supercherie. Et pour ne pas frustrer la ville entière d’une rumeur aussi fumante, la fit courir, comme un feu de broussailles sèches. Vous voyez le tableau ? Vous le voyez, dites !? Et il avait fallu que parmi toute la racaille du quartier, ça s’écrase sur le petit ami à ma sœur. Ma sœur à moi ! À Ouaga, il en faut bien moins pour ternir une réputation irréprochable. Heureusement, ma sœur a vite largué cet éjaculateur précoce, cet enfoiré d’incapable de merde, ce plus poisseux que le poissonnier du marché de Zagtouli. Sale type ! Retombé dans son bienheureux anonymat, Jabbar rase les murs. C’est bien fait pour sa gueule. Pouah !

Tout ça pour illustrer la complexité de mon problème à plusieurs millions. Une richesse subite éveillerait fatalement des soupçons. On n’a pas volé cet argent, mais le monde est méchant. Les flics trouveront toujours quelque chose à nous reprocher pour nous le prendre. Dans le fleuve de mes réflexions, j’isolai la longueur d’onde De 7Août. Je n’avais plus le choix de l’écouter. Sa participation au succès de notre enrichissement mutuel avait été décisive. Alors, je l’amadouai : « Comment faire De 7Août mon ami ? »

« Va te foutre, me fut-il répondu. Fous moi la pax ! Ça n’est pas mes oignons comment tu t’arranges avec ton bien mal acquis. Je ne vais pas en voir la queue d’une de toute façon. Et puis j’en ai marre de te causer. Tu médis toujours sur mon compte. D’ailleurs, on ne m’écoute qu’en dernier ressort et puis c’est important le respect. Mais je ne mangerai plus de ce pain. Je te pisse à la raie Léon, voilà. ». Aïe, ça s’emmanchai mal avec cet aigri. « Tout doux, tout doux, De 7Août. Ce n’est vraiment pas le moment de faire ta bégueule. J’ai besoin de toi. Alors, si tu veux bien, on examinera tes revendications syndicales une autre fois parce que là, ça craint. Et puis allez au diable l’avarice ! Je peux maintenant t’offrir tout ce que tu veux. Dis-moi, qu’est ce qui te ferait plaisir, mon lapin. Qu’est-ce que tu dirais d’une commande en Europe, des œuvres complètes de Borges ? J’ajoutes tout A.E. van Vogt, alors ? Ok, plus le coffret collector de l’intégrale du Seigneur des anneaux et de Matrix en DVD. Allez quoi De 7Août, un beau geste ! Souffle-moi encore un truc et après, promis juré je t’embête plus ; enfin jusqu’à l’arrivée de tes commandes. J’aimerais bien discuter avec toi de la Loterie à Babylone. Et puis surtout Du jardin aux sentiers qui bifurquent et de la bibliothèque de Babel. Cette dernière curiosité du vieil aveugle de Buenos Aires, soulève des lièvres métaphysiques intéressants. Qu’est-ce que t’en penses ? ». Il renifla avec mépris dans mon hémisphère cérébral gauche. Dieux que je hais ses prétentions littéraires. Mais je n’avais pas le choix et il le savait : « Cet arrogant franc-maçon de Borges est un poseur certes, mais tu te goures si tu penses que ces allégories se rapportent à sa propre conception de l’univers. À mon avis, le bibliothécaire s’ennuyait un matin dans ses travées vides. Fatalement, à un moment donné… Tu te crois malin, hein Léon ? Ta suffisance va nous péter à la gueule un de ces quatre. Mais en attendant, tes récentes propositions dénotent un bon fond. Il y a encore de l’espoir te concernant. Alors écoutes moi bien fils : on pourrait chuchotis, chuchotas. Comme cela, patati et patata. Alors, qu’est-ce qu’on dit au bon tonton De 7Août ? » Restait la variable Sylvain, dont la coopération serait cruciale. Cette bonne âme De 7Août ne s’en inquiétait pas du tout : « Il devra se contenter de ce qu’on lui laissera. Je ne pense pas avoir négligé quoi que ce soit. S’il éventait toute l’histoire ? Personne ne le croira, voilà tout. Je n’ai pas eu vent d’un gros casse récemment. Je ne crois pas me tromper en affirmant que l’argent provient, sinon des fonds personnels de ton sacrificateur, du moins d’un compte au-dessus de tous soupçons. Je ne serais pas surpris qu’un chien de politicard y soit mêlé. Tout ça pour te dire que la police risque de renvoyer Sylvain à ses affabulations. Imaginons un instant que la police puisse prendre son histoire au sérieux. Sylvain n’est pas une lumière, mais même lui doit se rendre compte que les enquêteurs de la sûreté auront tôt fait de constater l’évolution de son train de vie. S’il moucharde, il tombe avec toi, en sachant que ton bagout de maquereau te donne un avantage. Ta manie d’enregistrer des bruitages de toute sorte nous a bien servis aujourd’hui. Enfin une bande-son avec autre chose à écouter que les orgasmes de tes poules. On garde cet enregistrement en dernière extrémité pour convaincre Sylvain de son propre intérêt à éviter certains sujets de conversation. Il ne se risquera pas à balancer, même en privé, s’il veut se garder des parasites de toute sorte. Au pire, ce sera la parole d’un quasi demeuré contre celle du charismatique Léon. Personne ne vous a vu partir ensemble pour la bonne raison que c’est le seul hasard qui a déterminé votre rencontre à l’écart des regards ; et que vous avez passé la matinée à cueillir des baies. Ne te fais pas de bile. On fait comme je t’ai dit et tout ira bien ; et si Sylvain ne marche pas droit… »

Je l’aime beaucoup quand il parle ainsi, De 7Août. Des fois, je rêve de le présenter à mon entourage si l’attestation de son existence ne risquait pas de me mener droit à l’asile Saint Tonton de Tanghin. Beaucoup de personnes se méprendraient certainement sur nos perpétuelles frictions et notre hargne l’un envers l’autre. Mais c’est juste notre comédie personnelle. On s’adore en fait De 7Août et moi. Je ne sais pas très bien comment vous faire comprendre ça, mais essayons quand même. Prenez nos défauts respectifs par exemple. De 7Août n’est pas du tout le rat de bibliothèque, jacassant, pédant et lourd. Nooon, c’est moi ça ! Lui est méthodique, pragmatique, taciturne et assez terre à terre. Par contre, je vous ai probablement donné l’impression d’être un parfait salaud, le gonze auquel il ne fait pas bon tourner le dos si on n’a pas envie d’y voir pousser un beau couteau finement aiguisé. Avouez que c’est ce que vous pensez de moi en ce moment. Avouez que vous avez espéré un moment que de tels jeunes hommes n’existent pas et qu’au pire, ils ne ressemblent pas au garçon qui met des étincelles dans les yeux de votre fille, chaque fois qu’ils reviennent de se promener. Qu’importe si vous ne comprenez pas. Je disais donc aimer De 7Août d’un amour brûlant lorsqu’il était magnifique ainsi de stratégie et de tactique. En rejoignant Sylvain, toutes mes cartes en main et prêt à les abattre, je ne me sentais plus marcher. L’euphorie avalait les mètres pour moi.

 

« N.D.L.R. » Encore une interruption. Allez chier un coup si vous voulez. Encore quelques pages et je serai débarrassé de vos tronches léthargiques.

 

Quelque chose ne va pas comme il faut. Le silence a quelque chose de menaçant qui picote mes terminaisons nerveuses. Je devrais maintenant entendre Sylvain marcher ou au moins ces mille petits bruits inaudibles qui attestent la présence d’un être humain. Je ne suis pourtant plus qu’à quelques mètres de l’éclaircie cachée. Le son de ma respiration m’emplit d’une appréhension injustifiée. J’écarte les derniers branchages. Ouf ! Voici Sylvain. Pourquoi donc ai-je toujours la sensation que je ferais bien de me tenir sur mes gardes ? Aurais-je sous-estimé les capacités de nuisance de mon acolyte ? Il n’ignore pas que je suis champion de Taekwondo. S’il n’a qu’un canif, je me demande bien comment il compte me régler mon compte. Mais je suis très vite rassuré de ce côté-là. « Ah, c’est toi. Dépêchons-nous, prends ton fric et partons. » Un tel revirement, même si je l’avais prévu, venait trop tôt pour être anodin. Il me fallait m’assurer que cela ne cachait rien de dangereux. « Doucement, Sylvain. Un peu de suite dans les idées ne peut pas faire de mal. Après m’avoir presque forcé à m’y intéresser, tu refuses de te charger d’un paquet d’argent qui te faisais saliver il y a peu. Que se passe-t-il ? » Décidément, il me fallait reconnaître que je ne connaissais pas vraiment Sylvain tant ses changements d’humeur et d’attitude semblaient rapides. Il me donnait l’impression de s’inquiéter d’une chose plus importante encore pour lui que la part conséquente de la fortune qui allait lui revenir. « Tu en voudrais encore de cet argent maudit s’il t’avait fait ça ? » Il mit quelque chose devant mes yeux. Cela tenait de la viande brûlée au troisième degré et qu’on aurait laissé faisander quelques jours. Si je m’en tenais à mes sens, ça commençait à pourrir carrément. On y voyait déjà des taches verdâtres, comme sur cet œuf qui avait roulé du monticule de billets et avait brûlé mon ami. Je regardai mieux. Diable, c’était la main de Sylvain ! Ou tout au moins ce qu’il en restait. Un spasme de répulsion menaça de me faire vomir. Je m’assurai de la présence du paquet avec une impression d’irréalité. Je reportai prudemment mon regard sur Sylvain. Il se tenait tranquille en contemplation impavide, une lueur hallucinée dans les yeux alors que la pourriture gagnait son bras. Cinq minutes plus tard, les muscles de l’épaule pulsaient, comme animés d’une vie propre, pourrissaient, se désagrégeaient à une vitesse stupéfiante. Un jus épais et vaguement glaireux en coulait. Ça sentait exactement ce que je m’imaginais. Le résultat du processus laissait l’os de l’avant-bras recouvert d’un cuir momifié et comme vidé de toute sorte de vie. La vision de cet avant-bras mort, tel une vision de cauchemar, m’avait tétanisé dans une immobilité absolue de toutes mes fonctions physiques et cérébrales. Un effort insensé me permis de lui demander, avec cependant très peu de conviction : « Ça ne te fait pas mal ? » Cela devait lui faire le même effet, puisque selon ma perception, il mit au moins deux minutes à me répondre d’une voix anormalement posée. « Non, mais j’ai très faim tout à coup. » Un homme dans son état devrait être en train de hurler à se déchirer les intestins et lui parlais de manger. Mais là n’était pas le véritable problème. Il fallait sauver l’argent. Je m’emparai du paquet et constatai, malgré moi, qu’il avait changé. Il grossissait ouais, bordel ! C’est ça, je n’avais pas voulu l’admettre, mais lorsque je m’étais assuré de sa présence la dernière fois, il était moins volumineux. Et maintenant que je le tenais, j’avais la sensation d’entendre le bruissement des billets qui se démultipliaient à l’intérieur. Je regardais Sylvain et la progression de sa dégénérescence. Puis je regardais la chemise orange nouée en baluchon gonfler au rythme de la génération spontanée des billets de banque. Je regardais encore ; alternativement et comme fébrile. Avec épouvante, je réalisai que c’était la vitalité qui s’échappait du corps de Sylvain qui multipliait l’argent alors que lui pourrissait sur pied et se momifiait à vue d’œil ! Je ne l’entendais même plus gémir sourdement alors que mes yeux ne pouvaient se détacher de l’être vivant qu’était devenu la bonne vieille chemise en nylon de Sylvain. J’entendais à la place, oui parfaitement, j’entendais un bruit de mastication. Mais que pouvait-il bien mâchonner dans cet état ? Sans me retourner, je lui demandai d’une voix que je n’avais jamais pensé entendre : « Qu’est-ce que tu fais, Sylvain ? » Je me rendis compte sans pouvoir rien y faire de l’érosion de la cohérence de ma diction. Pour toute réponse, il n’y eut que ces bruits ignobles de mastication et d’ingestion avide. Je me forçai à me retourner lentement, en priant, pour la première fois de ma vie, de ne pas voir confirmer ce que je subodorais. Les lèvres de Sylvain, Comme celles de grand-ma Djeneba, s’étaient fanées. La chair de ses pommettes, évaporée, collait à ses méplats faciaux. Cette vision me fit empoigner la chemise qui continuait de s’agiter. Je reculai tandis que la terreur arrachait mes tripes. C’est à ce moment qu’il parut avoir trouvé les mots pour me répondre. « Es-tu devenu aveugle ? Tu vois bien que je mange. » Jamais homme n’avait possédé ce timbre de voix. Il mangeait, oui. Je ne le voyais que trop. Les organes qui gisaient là, ce qui fut Sylvain en arrachait les lambeaux en faisant tomber les chicots qui garnissaient encore ce crâne qui ne conservait d’humain que des îlots chevelus et deux braises au fond des orbites. Il tentait peut-être ainsi de nourrir encore un peu la force de vie qui s’enfuyait inexorablement de son corps condamné. Le fond de sang-froid de ma courte existence d’apprenti escroc, manipulateur et maître chanteur, retint mon sphincter. J’entrepris de m’éloigner en gardant un œil dans mon dos, serrant l’argent sur ma poitrine. L’épouvantail suspendit son macabre repas et me cloua de son regard d’outre-tombe. Une voix coassa posément. « Tu devrais reposer ça. Cet argent ne t’appartient pas. » Ce que vous avez tous expérimenté en rêve, moi je l’ai vécu. Je courrais sur un tapis roulant qui me rapprochait toujours plus de la serre tendue d’une charogne qui avait un jour été mon compagnon. Une brûlure atroce pénétra enfin la chair de mon mollet gauche. Le bas du pantalon était brûlé et déjà la marque, les hideuses taches verdâtres du sacrificateur apparaissaient sur ma peau. La dépouille de Sylvain ramena un moignon de bras et continua son travail de sustentation impossible. La main qui m’avait saisie gisait sans vie, encore accrochée à mon pantalon. Le tapis roulant s’arrêta. Je me remis à courir. Je fis 2 mètres tout au plus et m’écroulai. Ma cheville s’était rompue net, comme du pain sec. L’infection attaquait déjà les muscles de mon mollet. Là-bas, le paquet, narquoisement, grossissait, sataniquement accordé à la fuite de ma vie. La chemise de Sylvain craqua et les billets s’écoulèrent paresseusement hors de leur prison.

Le sacrificateur m’avait possédé malgré les pauvres ruses De 7Août. Il ne pouvait plus rien pour nous maintenant, mon précieux alter-ego. Entre lui et moi il n’y avait aucune rancune, aucun reproche toutefois. Nous avions joué le jeu de notre mieux. Dès le départ, personnage de seconde main, j’étais secrètement soulagé que la mort m’enlève enfin le poids intolérable de mon insignifiance. Le silence de mon complice m’avertis qu’on prenait lentement possession de mon esprit. Je faiblissais et sentais, en même temps qu’une faim maléfique me torturer, la maîtrise de ma volonté m’abandonner. Le sacrificateur. J’allais servir de combustible pour que ce salaud devienne riche. Plus que tout le reste, cette idée me blessais au plus profond de mon orgueil. Saloperie de sacrificateur ! J’essayai de l’imaginer. Un machiavélique bedonnant ou un jeune con comme moi. Mon rire résonnait douloureusement dans tous mes os. De là où j’allai le rejoindre, De 7Août devait sûrement déjà affûter ses sarcasmes. « Ça n’est plus le moment de se lamenter, ma couille. On pourrait encore faire une farce à cet enfoiré, si tu arrêtais de me gâcher mon digne trépas. » Entendis-je comme en un faible écho. Une forme, maigre, couchée sur le côté m’informe que je n’ai plus rien à craindre de Sylvain. Je devrais pouvoir ramper jusqu’à la branche d’épineux derrière la carcasse de Sylvain. Je suis tranquille pour faire ce qu’il me reste à faire. Il reste quelques feuilles blanches dans mon calepin d’état de dettes. Dépêchons, je peux encore avertir quiconque tomberait par hasard sur deux squelettes, une tête d’homme pourrie, et un gros, un très gros, un trop gros monceau d’or, de passer son chemin. La pourriture gagne du terrain. Bientôt ma conscience vacillera, mais il est encore temps.

 

« N.D.L.R. » Allez, une dernière pour la route…

 

Un homme louvoie dans une robuste Ford SUV entre les arbres. Son visage est ordinaire. La gueule d’un homme empressé. Des affaires urgentes. Sa présence dans ce sous-bois n’étonne pas. Les chambres de passes sont devenues des traquenards depuis que les braqueurs se sont avisés qu’il était plus rentable de dévaliser son prochain à son moment le plus vulnérable. Démarche logique : Les types qui vont tirer un coup sont blindés par nécessité. Il faut nourrir et abreuver la caille. Elle voudra peut-être encore aller danser en discothèque à l’écart de la populace. Enfin, il y a son petit cadeau lorsqu’on va s’en débarrasser en bordure de son caniveau. Le mois passé, les photos d’un tas de maris indélicats ligotés en petite tenue au « Lion dort » ont fait le tour de whatsapp. Célébrité instantanée pour Koro Yacus mon voisin. Les claques sonores de sa bourgeoise mortifiée, les foutaises incessantes des copains du « grain de Bob » sur l’excessive modestie de son équipement génital. Depuis, les libertins d’un certain rang en ont pris de la graine. Tu prends la petite dans ta caisse et tu traces aussi loin que tu peux de Ouaga. Tu fais tes petites affaires dedans, dehors, comme tu veux. Le vent frais sur ton postérieur, tu redécouvres le Kamasutra sur le capot d’un tacot d’occasion. Bref, le type s’arrête enfin. Il descend avec détermination[2]. À son look, chemise trois poches en pur coton de chez Africatex, on peut se risquer à penser qu’il occupe un poste de direction. S’il a vraiment la trentaine comme nous le subodorons, il doit être terriblement efficace, ou introduit dans les bonnes grâces d’un cacique du MPP, l’actuel parti au pouvoir. En tout cas, il a la peau saine de ceux qui ne se soucient pas de ce qu’ils mangeront ce soir. Assez de ces clichés littéraires ! Nous, on veut juste savoir qu’est-ce qu’il fiche par ici ce bourgeois qui s’enfonce dans les taillis en marmonnant tout bas. Il connaît bien les lieux. Le soir tombe presque, mais il se dirige aisément. Mais qu’est-ce qu’il racontait pendant que les puristes nous emmerdaient ? 15 millions de francs CFA donc…déduits de la première tranche de la dotation budgétaire du cabinet ministériel…Un bon investissement malgré tout. Très peu de risques, fort taux de rentabilité… Surtout ne pas oublier les recommandations impératives du pacte… Éviter formellement tout contact avec la matière première, la matière verte… Il n’y a pas de raison que ça ne marche pas. Le peuple est cupide. Brusquement, la clairière. Son rire brise le silence. Deux du premier coup. C’est de bon augure. Il est temps de retendre la souricière. Les billets de banques sont là qui lui tendent les bras, frais et éclatants de nouveauté. Il en enfile une paire de gants chirurgicaux. On n’est jamais assez prudent. Il écarte du pied et des mains les branchages du buisson sous lequel une partie de la chemise s’est coincée. L’homme ramasse une poignée de billets, puis une autre et se met à fourrer le tout dans une grande sacoche de voyage qui pend à son l’épaule. Il sent un infime picotement au pouce. Probablement, une aspérité d’une branchette de l’arbuste qui aurait traversé le tissu écrasé par le poids incroyable du papier-monnaie. Une gouttelette minuscule de sang perle qu’il ne remarque pas. Le machin s’alourdit rapidement. Décidément le crime paie. Son ascension ne connaîtra plus aucune limite. Avec autant de sous, tous les paris sont rouverts, toutes les ambitions à nouveau accessibles. Sa réserve à lui est inépuisable tant qu’il dispose de combustible. Pour l’amorce, il avait dû tuer ou plutôt faire tuer un jeune loubard du bidonville mitoyen du cimetière de Dagnoin. La fin et les moyens. Rien de nouveau sous le soleil. Heureusement l’endroit choisi et la subtilité indécelable de son piège ont payé. Il tasse le bloc désordonné de papier débordant du sac. C’est assez. Il faut que le tas reste tentant pour que le poisson morde bien.

L’homme aperçoit, glissée sous une des liasses du dessous, une feuille arrachée du calepin qui traîne à côté de l’un de ses pigeons. Qu’est-ce que l’un de ces minables avait bien pu avoir à dire pendant que les démons mangeaient sa chair ? Une curiosité machinale lui fait saisir la feuille pour savoir. La missive est encore légèrement chaude de la chaleur de l’argent accumulé par-dessus. Il lit : « Salut Sacrificateur. Je t’appelle comme cela, vu que je ne te connais pas. Ça ne fait rien. L’important est que tu lises ceci. Je te félicite et je reconnais que dans ton genre tu es presque un génie. Je me targuais d’être calé en matière d’arnaque, mais toi, mon pote, tu bats tous les records. Vois-tu Sacrificateur, tu es même un visionnaire. Utiliser le surnaturel pour s’enrichir de cette manière… Je dis bravo, une recette brillante. Dommage qu’elle doive se perdre car toi aussi tu meurs aujourd’hui. Il y a une raison pourquoi tu as dû braver les épines pour recouvrer une partie de ton trésor. Elles ont été enduites de mes fluides : crachats, pisse, un peu de merde… pour faire bonne mesure, j’en ai planqué un peu au hasard sous les billets de banque – je n’y vois plus grand-chose, tu m’excuseras – et enfin sur la missive que tu tiens histoire de maximiser mes chances de faire entrer un peu de ta propre mixture exécrable sous ta peau de fils de putain, de mrdzw, chttal… ! Mes doigts ne répondent plus ni mes pensées d’ailleurs. J’arriverai peut-être encore à te confier ce qui me chagrine vraiment dans cette histoire misérable. C’est tout cet argent qui sera perdu pour tout le monde ; ce maudit tas d’or qui continuera après nous de s’abreuver d’énergie vitale pour s’amonceler inutilement. Bah, que sert-il à un homme de gagner le monde, s’il perd sa valise ?  Adieu. » C’est signé Léon. « C’est qui ce con ? » se dit l’homme avant de remarquer un point rouge sur la page entre son pouce et son index. Du sang. Les picotements multiples sur ses avant-bras et son visage prennent un nouveau sens. Il comprend qu’il est perdu. La sacoche noire à ses pieds reprend bruyamment vie, froufroute, s’agite, gonfle. L’argent appelle l’argent, encore et toujours plus. La dernière page du récit s’échappe de la main du sacrificateur et tombe en un balancement lent sur le visage de la momie ironique. L’homme sous le choc contemple le miroir ricanant de sa propre fin, bercé par le chœur lugubre du vent et les gloussements narquois d’une légion de billets de dix mille.

 

 

 

Zaventem

02.04.2020

[1] Job, pas zob. Non, pas comme le taf non plus. Job comme Job, mais oui, ramassis d’incultes ! Job l’inconditionnel poteau de Dieu. Le seul à qui Shaïtan a fait l’honneur d’un séminaire d’économie gratos. Lisez la bible, bande de cafards. Voilà, et même qu’après, pour sa fidélité à l’entreprise, Jawhé lui aurait offert une 4×4, un gros carton de viagra et un baisodrome près du stade du 4 août. Elle est bien bonne n’est-ce pas ? Voilà ce qui arrive quand on empêche des moinillons nerveux de tirer un coup. J’ai lu dans une revue que le foutre ravalé te remonte à la gueule et s’exprime par des jets de conneries spasmodiques. Quoi, ma note de bas de page est trop longue !? C’est ma nouvelle et je fais ce que je veux céans. Tu crois que j’ai attendu tes quelques francs de merde pour becqueter jusqu’à 40 piges ? Fuck you !

[2] Va-t-on gentiment ignorer que cet écrivaillon sous prétexte de justification scénique s’est offert de la pub gratuite pour les lupanars de son trou du cul natal en Nigritie ? Idée foireuse pour une chute lamentable au surplus : le type est seul alors que toute la logique de son alibi reposerait sur le fait qu’il trimballe une trainée locale aux tringlettes dans un coin perdu. Pourquoi aurait-il besoin d’un alibi pour commencer ? À moins que sa femme se livre aux mêmes excursions libidinales, quel mortel viendrait questionner sa présence dans ce désert de créativité ? Je ne veux pas faire ma précieuse mais il serait grand temps de séparer littérature du monde et littérature immonde.

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