Situation de Machiavel (Archives)

Cet essai de Rahmane Idrissa date de la fin des années 1990 et a été écrit à la suite de la lecture d’une édition du Prince de Machiavel préfacée par Paul Veyne. Il a retrouvé la copie imprimée de l’essai dans ses archives et l’a « retapée » sur ordinateur afin que nous puissions la publier ici. Question que nous lui avons posée à ce sujet: « Vos idées n’ont-elles pas évolué depuis lors sur le sujet? » Réponse: « Pas significativement – sans doute parce que je n’y ai plus trop repensé ». Gageons que cela donnera du moins à penser à ceux qui auront le temps de lire l’essai. Néanmoins, s’il s’agit là d’un texte qui sent bien son étudiant de philo, il s’y trouve des applications sur l’action politique en Afrique sur lesquelles Idrissa nous promet de revenir.

R. C.

Critique

Paul Veyne a écrit, en 1979, une brillante critique[1] de Machiavel qui tend à démontrer que l’auteur du Prince et des Discours sur la première décade de Title-Live n’était ni un penseur politique, ni un rationaliste. Veyne ne voulait pas affirmer par là que Machiavel ne s’occupait pas de politique, mais plutôt qu’il ne pensait pas la politique, et qu’il n’y appliquait, par conséquent, aucune méthode rationaliste. Il se contentait de la dire, du point de vue étroit non pas même du prince, mais du conseiller du prince, de l’« ingénieur » politique. Les écrits de Machiavel sont, nous dit Veyne, aussi purement descriptifs que ceux d’historiens politiques (« pragmatiques », écrit-il entre guillemets) comme Polybe ou Commynes par exemple, mais Machiavel a transformé cette pseudo-philosophie par un tour de passe-passe verbal, en passant de l’indicatif de l’historien à l’impératif du penseur. Machiavel surprend son lecteur qui ne s’attend pas à trouver, dans un traité, genre noble qui expose « des choses nobles, (…) la réalité non telle qu’elle est, mais telle qu’elle est censée être » un « certain nombre de tristes vérités bien connues de tous »[2] concernant l’action politique. La révolution de Machiavel se trouve simplement à ce niveau, il a subverti un genre littéraire (ou intellectuel), et non la pensée politique. C’est de cette manière, dirais-je, qu’il laisse le lecteur « en même temps content et stupide » (ainsi que l’écrit Machiavel lui-même à propos des féroces astuces déployées par César Borgia en Romagne). La preuve en est que le livre ne vaut absolument que pour la politique de seigneurs « latifondiaires » qui avait cours dans l’Italie renaissante et ne permet point de comprendre la politique des grands États providence de l’Occident moderne, ni celle de la cité grecque – pour ne prendre que quelques exemples.

J’incline à être d’accord avec cette analyse. On ne saurait opposer à Veyne cette idée assez platement formulée par Mussolini en ces termes : « J’affirme que la doctrine de Machiavel est plus vivante aujourd’hui qu’il y a quatre siècles, car si les formes extérieures de notre existence ont grandement changé, il ne s’est pas passé de profondes modifications dans l’esprit des individus et des peuples… L’élément fondamental de l’art (politique) c’est l’homme. C’est de là que nous devons partir. »[3] Les tristes vérités dépeintes par lui ne sont pas en effet liées à une époque donnée, mais à un type de relations qui n’a jamais subi que des modifications extrinsèques : les relations de pouvoir. De ce fait, on ne saurait dire que Machiavel avait une « doctrine ». Cependant, réduire son importance à la curiosité d’un bibelot Renaissance, comme le veut Veyne, ne me paraît pas non plus très satisfaisant. On perdrait certainement quelque chose d’essentiel si l’on s’en tenait à une telle attitude. Machiavel n’est pas un philosophe, certes : mais il donne à penser. C’est le cas de Shakespeare, qui n’est assurément pas un simple bibelot élisabéthain. S’il n’y a pas une philosophie de Machiavel mais simplement un ensemble de notions acides et commentaires présentés sous la forme d’un bréviaire, ce bréviaire a tout de même une portée, ne serait-ce que par l’écho qu’il a reçu tout au long de l’histoire intellectuelle de l’Occident.

Argument

L’œuvre de Machiavel marque même, à mon avis, un progrès de la réflexion politique en Occident, bien que l’on doive admettre la pertinence des remarques de Veyne quant à son caractère superficiel. Pour comprendre pourquoi, partons d’un conseil donné par Veyne lui-même : prenons Machiavel au mot sur ce qu’il nous dit de son dessein dans Le Prince[4]. Et dans cette optique, intéressons-nous d’abord au titre choisi par Machiavel, titre qui est toujours dédaigneusement écarté par les commentateurs comme moins pertinent que le titre voulu par la « postérité ». Ce titre, on le sait, c’est, en latin : De Principatibus ; traduction littérale : « Sur les principautés ». Pourquoi a-t-on préféré dans toutes les langues modernes traduire de façon fautive : Le Prince, et cela, dès l’italien même (Il Principe) ? Les raisons immédiates de cette traditione m’échappent, mais il est clair que, ce faisant, on a mis l’accent sur l’aspect polémique du traité. En parlant du prince, et non de la principauté, les premiers traducteurs rattachaient de façon contrastée Machiavel à la tradition médiévale du miroir du prince chrétien. Ils opposaient ainsi directement, sans doute selon les désirs de Machiavel lui-même, le prince chrétien soucieux de vertus théologales au prince « humaniste » soucieux uniquement et simplement de virtù. Ils opposaient aussi Machiavel à Platon. Cette dernière opposition n’était cependant délibérée ni chez Machiavel, ni chez ses premiers traducteurs. À l’époque, et bien que la pensée platonicienne devenait influente il n’existait pas de tradition platonicienne constituée et le point de vue de Platon sur la vie politique ne pouvant servir de répondant à un écrivain désireux d’être neuf et original[5]. C’est pour nous que Machiavel s’oppose à Platon, de façon plutôt anachronique et erronée, mais notre perspective n’est pas pour autant impertinente. Platon est un critique virulent de la tyrannie, qui est, à ses yeux, le régime qui se rapproche le plus de la bestialité et remet donc le plus en cause la loi et l’organisation juste et idéale de l’État. Notre perspective repose sur un anachronisme parce que Machiavel ne se situait pas dans l’ordre de questionnements qui caractérisait le moment historique de l’œuvre platonicienne. Il n’en reste pas moins que son traité des principautés est une apologie de la tyrannie, ce qui le rend implicitement antiplatonicien.

Pour Platon, il existe un idéal politique qui doit aboutir à l’avènement d’un univers régi par l’appréhension permanente de ce qui est juste et bon, et une suppression permanente de ce qui nous asservit à notre bestialité. Machiavel, lui, part comme le veut Mussolini, de l’homme. Loin de vouloir vaincre les faiblesses humaines, il prétend fonder l’action du prince sur ces faiblesses. Il n’y a pas là, à proprement parler, une vision de la politique, ou alors, cette vision serait un équivalent politique de ce qui est exposé par Mandeville dans La Fable des abeilles à propos de l’économie. La politique se ferait à travers les vices des hommes, non contre eux. Le plus important de ces vices, pour Machiavel comme pour Mandeville, c’est l’égoïsme. Machiavel conseille de façon instante au prince de ne pas abuser des bien de ses sujets, parce que la passion de posséder est à la racine de l’existence humaine, selon lui ; l’action du prince elle-même ne vise qu’à une satisfaction grandiose de cette passion : « C’est chose certes fort ordinaire et naturelle que le désir de conquérir, et chaque fois que le feront les hommes qui le peuvent, ils en seront loués, ou pour le moins, ils n’en seront pas blâmés. »[6]

Le prince virtuoso ne se soucie pas des intérêts spirituels de ses sujets comme le prince chrétien, ni du Bien comme le prince platonicien. Il ne se soucie pas même de la prospérité du pays, comme le prince moderne. C’est que l’État n’est pas, pour lui, une entité autonome, pérenne, mais une acquisition qui peut être perdue et qu’il s’agit de conserver : un bien personnel. Veyne a raison de ce point de vue, en estimant que Machiavel ne vole pas au-dessus des réalités de son temps[7]. Après la catastrophe de Ludovic Sforza, duc de Milan, capturé et emprisonné par le roi de France, Léonard de Vinci, qui travaillait pour lui, quitte la capitale lombarde en inscrivant laconiquement dans son carnet : « Il duco perso la roba, lo stato e nihil opera se fini per lui » (ce qui, en une mixture d’italien et de latin, veut dire : le duc perdit ses biens, l’État et ne put achever aucun de ses travaux). Les biens, l’État, les travaux, tout cela était suspendu au duc par une fortune toute temporelle, et quand cette fortune

Doth turne aside her angrie frowning face

On him, who erst she deigned to advance

She never leaves to gaulde him with disgrace…[8]

si bien que rien, dans l’action politique, ne crée cette continuité légale que nous appelons aujourd’hui l’État.

En affirmant qu’il n’existe, au vrai, que deux types d’État (deux types de régimes politiques), les républiques et les principautés, Machiavel n’apprenait rien à ses contemporains, particulièrement aux Italiens de son temps. Un Français sine litteras pouvait ignorer la signification d’une telle classification, mais elle devait être sens commun pour tous les Italiens pour la bonne raison qu’elle s’appliquait exactement à la réalité politique de la péninsule. Le sud, l’actuel Mezzogiorno, était aux mains des Catalans tandis que les provinces du centre constituaient le Patrimoine de Saint-Pierre, cet État pontifical si cordialement détesté par Machiavel[9]. En revanche, tout le nord était distribué en républiques et en principautés. Les républiques étaient des oligarchies constitutionnelles semblables à bien des égards à l’ancienne république romaine, mais différentes des cités grecques (Veyne, historien de l’Antiquité, dit très bien pourquoi dans sa préface). Quant aux principautés, elles n’étaient pas des monarchies comparables à celles qui existaient alors en Espagne, en France ou en Angleterre[10] : bien souvent, c’étaient des républiques conquises par une famille dominante de l’oligarchie dans une violence sanctifiée par ce qu’on appelait exquisément « la possession paisible ». C’étaient des possessions claniques, car elles n’étaient pas régies par une loi dynastique et nationale comme la royauté dans les grandes monarchies, mais par des intrigues familiales. Des noms étaient liés à des villes (les Este à Ferrare, les Malatesta à Rimini, les Visconti puis les Sforza à Milan, les Langosco à Pavie, les Della Scala à Vérone, les Avvocati à Vorcelli, etc.) mais ce lien n’avait pas le caractère sacré et pathétique de l’union des Valois ou des Tudors avec les institutions de leurs royaumes respectifs de France et d’Angleterre.  C’est pourquoi ils pouvaient être si facilement rompus, soit par la conquête d’un rival, soit par l’insurrection du peuple, soit par une conjuration oligarchique. Leur stabilité ne venait pas de la loi (cette chose dont Machiavel ne parle pour ainsi dire jamais), mais de la « nature », c’est-à-dire, ici, tout bonnement de l’habitude (Machiavel parle de « prince naturel » comme un synonyme de « prince héréditaire »).

Dès lors, il est normal que la figure du prince s’impose. La dynastie est une incarnation de la continuité de l’État, et le roi de grande monarchie n’est donc pas simplement un « prince ». Son caractère de prince (de gouvernant) est un des aspects de son statut, qui en a d’autres, au moins aussi importants : c’est un père, un justicier, un lieutenant de Dieu. En revanche, le prince italien des Quattrocento et Cinquecento tient effectivement son pouvoir de sa famille – quand il est héréditaire – et nullement de la loi de l’État. Il n’est que prince, et l’État n’est pas à son égard comme ce dont il émane per deo gratias, mais comme ce qui lui appartient du fait de la fortune. De Principatibus examine simplement ce phénomène.

La « principauté » peut alors s’entendre non pas comme l’État lui-même, mais comme le fait d’être prince. La principauté, c’est la puissance temporelle. Machiavel ne traite jamais que de la puissance temporelle. Même quand il est question de la république dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, il s’agit surtout de sa puissance temporelle, c’est-à-dire de sa « perfection » et de la force agissante dans le monde qui découle nécessairement de cette perfection. En somme, ce qui importe ici, c’est la république en tant que principauté. Machiavel insiste beaucoup sur l’unité de la volonté populaire, qui est supérieure même à celle d’un individu – pour la bonne raison que la volonté de l’individu ne prévaut que dans le temps de sa brève vie, tandis que la volonté populaire peut se continuer sur des siècles : la puissance d’une république est donc incomparablement plus considérable que celle d’un prince, d’une autocratie[11].

Dans le De Principatibus, Machiavel analyse cependant les conditions d’existence de cette puissance temporelle au niveau d’une autocratie. La typologie qu’il établit d’entrée de jeu montre bien, à mon sens, le lien direct qu’il fait entre « principauté » et « prince », lien qui ne passe aucunement par une structure étatique dont le prince ne serait qu’un rouage – rouage éminent certes, mais rouage tout de même. Il parle en effet de principautés « héréditaires », « nouvelles », « ecclésiastiques », de principautés « mixtes » aussi. Ces adjectifs décrivent un pouvoir, non un État ni même un régime politique. Que veut bien dire, en effet, un « État héréditaire » ou un « régime politique nouveau » ? Rien, en toute rigueur. Un pouvoir peut être héréditaire, mais pas un État. Le pouvoir du roi, en Angleterre, était héréditaire, mais l’État anglais ne l’était pas : à preuve, lorsque les Anglais ont supprimé la royauté en 1649, leur État n’a pas disparu pour autant. De même, un régime politique ne se définit pas par son ancienneté ou sa nouveauté, mais par le genre d’organisation des pouvoirs qu’il institue : monarchie constitutionnelle, système parlementaire, dictature militaire, etc. Quand Léonard écrit que il duco perso lo stato, il voulait simplement dire que le duc perdit le pouvoir. De même, pour Machiavel, conquérir un État veut dire s’emparer du pouvoir sans avoir égard à quoi que ce soit par ailleurs. La principale vertu du prince est militaire et il est à croire que le prince de Machiavel n’eût rien eu à répondre au pirate qui demandait à Alexandre le Grand quelle différence réelle et non seulement proportionnelle existait entre eux.

Je ne pense même pas qu’il faille voir dans ce mot « principauté » une préfiguration de la « souveraineté » telle qu’elle sera définie quelques décennies plus tard par Jean Bodin. La question de la souveraineté est liée à celle du corps politique, de la chose publique. La souveraineté est produite par un faisceau d’allégeances, elle est le centre suprême de la société. Au contraire, la principauté est solitaire et ne se justifie pas par la société, mais par la nature. Elle est une tendance naturelle à l’absolutisme individuel qui s’exprime de façon politique. De ce fait, la meilleure traduction du De Principatibus aurait été « Du Pouvoir » ou « De la puissance temporelle », même si « Le Prince » n’est pas mal non plus.

Ce livre n’est pas, en effet, un simple « miroir du prince virtuoso ». C’était bien ce que voulait faire Machiavel : décrire des recettes pour acquérir et conserver le pouvoir, en mettant non pas Dieu, mais la « fortune » de son côté. Machiavel ne fait point de ces déclarations solennelles par lesquelles Bodin ou Hobbes affirment inaugurer une scienza nova, pas plus qu’il ne dissimule une grande ambition sous une feinte modestie comme Spinoza ou Rousseau. Mais il assure qu’il va donner la méthode seule valable pour exercer le pouvoir suivant les conditions d’un tel exercice telles qu’elles sont et non telles qu’elles devraient être. Une telle ambition a bien un caractère scientifique : celui d’une étude monographique (si, bien sûr, l’on remplace le mot « méthode » par le mot « description »). L’étude de l’action politique que propose Machiavel est une excellente monographie sur la situation politique de l’Italie à la charnière du Quattrocento et du Cinquecento. Elle ne vaudra plus rien, en tant que telle, un siècle plus tard, et lorsqu’à la fin du XVIIIe siècle le réactionnaire abbé Morellet observe la politique révolutionnaire, ce n’est pas sans raison qu’il pourra écrire : « Que peut-on comparer en politique italienne aux grands plans des hommes de la Gironde, de Marat, de Robespierre, et aux moyens admirables mis en œuvre pour leur exécution ; à la loi des suspects, à celle des otages ; à l’établissement des tribunaux révolutionnaires ; aux missions des proconsuls dans les provinces ; aux commissions militaires, et aux fusillades, et aux noyades ; et à l’établissement de la doctrine du régicide, et à l’abolition de la religion, dont la morale gênait les opérations de nos nouveaux législateurs ; et aux lois contre les émigrés, et sur les biens des émigrés et ceux de leurs parents ; et à l’invention des assignats et des mandats, admirable instrument de spoliation des propriétaires et d’invasion des propriétés (…) et à l’audace avec laquelle ces belles théories ont été portées et proclamées, les armes à la main, chez tant de peuples envahis.

» Ce sont là de grandes choses, et la théorie de Machiavel n’est qu’un jeu ; ce sont là des hommes sublimes dans le mal, et César Borgia n’est qu’un prince timide. »[12]

Thèse

Dès lors, ce qui est intéressant, ce qui survit et empêche que Machiavel ne soit un simple bibelot Renaissance, c’est la philosophie sous-jacente à cette monographie italienne, la philosophie de la puissance. Machiavel – et c’est en cela qu’il n’est pas philosophe – n’explicite pas cette philosophie. Elle transparaît seulement par certains biais dans ses œuvres. Pas toujours par le même biais. Dans L’Art de la guerre[13], l’opposition féconde entre le « potentialisme » (la soif de puissance) de Fabrizio Colonna et le scepticisme de ses dignes interlocuteurs contribue à donner à l’exposé de Machiavel un certain caractère d’interrogation et de doute qui est la marque de l’inquiétude philosophique, et qui n’apparaît pas dans ses autres œuvres. Le « potentialisme » en tant que philosophie sous-jacente n’est pas mis en question, dans ces autres œuvres, par les problèmes moraux qui le gênent dans L’Art de la guerre, et Machiavel écrit Le Prince avec une alacrité tranquille[14]. Dans ce dernier livre, le biais par lequel on saisirait le mieux cette philosophie sous-jacente n’est donc pas sa discussion, mais sa monstration à travers la démarche même de Machiavel.

Cette démarche n’est pas réaliste, on la suppose telle parce qu’on oppose réalité et morale, et comme Machiavel se propose de ne pas traiter des relations morales, on en déduit aussitôt qu’il est réaliste. En fait, la réalité englobe aussi les relations morales. En en faisant abstraction, Machiavel adopte une position toute abstraite. Il pose d’abord un axiome : les hommes sont méchants, c’est-à-dire passionnés (irrationnels) et criminels. De là, il formule un problème : comment les régir, ou plutôt, les dominer en se fondant sur leur nature passionnée et criminelle ? Il résout ce problème en décrivant une activité déterminée par l’adaptation énergique de la raison (calculatrice, hobbesienne avant la lettre) à une empirie dont la difficulté réside dans sa mutabilité chronique (la fortune, qu’on ne saurait saisir sans un riscontro coi tempi, le sens du « moment psychologique »). L’annulation de « l’énorme pays de la morale », comme dit Nietzsche, simplifie le problème mais réduit l’œuvre au statut d’honnête monographie sur l’exercice du pouvoir. En revanche, la démarche adoptée par Machiavel soulève effectivement des problèmes dont je doute que lui-même ait été conscient[15]. Ce qui fait la véritable séduction de l’œuvre de Machiavel, ce n’est pas en effet son prétendu réalisme mais son rationalisme. Machiavel veut agir sur la réalité et non la comprendre. Il la simplifie, la stylise (car « méchanceté », chez lui, est un mot-carrefour qui signifie aussi bien orgueil que rapacité, vanité qu’inconstance : bref, tout ce qui rend les hommes difficiles à gouverner. Son opposé n’est pas la bonté, mais la virtù). Il est singulièrement inutile de lui faire des objections qui consistent en des retours à la réalité : « Mais il ne tient pas compte des passions héroïques, de la foi, du fait qu’il y a bel et bien des hommes vertueux, qu’il y a Gandhi, qu’il y a Mère Theresa… ». Machiavel n’est pas dans la réalité, il est dans une idéalité passée au noir. Ce faisant, cependant, il pose presqu’accidentellement, en des termes nouveaux, le problème des rapports entre raison et politique qui n’avait pas subi, depuis Platon, d’influence notable. Presqu’accidentellement parce qu’il souhaitait plutôt apporter une réponse que poser une question, et il est sûr que sa réponse nous perturbe moins que sa question. C’est qu’effectivement, comme le remarque Veyne, sa réponse était depuis longtemps connue. En revanche, décrire le monde politique comme une empirie (exactement comme la nature) sur laquelle devrait agir la raison, c’était là, en effet, quelque chose de nouveau.

Tous les philosophes politiques partiront désormais d’une conception de l’homme (qui ne sera pas celle de Machiavel) additionnée à une verità effetuale (qui sera plus complexe que celle de Machiavel). De ces premiers éléments (qu’on pourrait appeler, en faisant référence à Hobbes, l’élément De homine et l’induction historique) découlera une vision originale du politique, celle de Hobbes, de Spinoza, de Locke, de Rousseau, de Kant, etc. La pensée politique gréco-romaine puis médiévale procédait différemment puisqu’elle ne partait pas de homine, mais de universo, si l’on peut dire, c’est-à-dire si l’on s’en tient au sens étymologique de réduire la diversité (humaine, historique) à des formes d’unité et d’idéalité. L’histoire ne pouvait pas jouer, dans ce cas, l’espèce de rôle inductif qu’elle jouera chez les modernes, surtout lorsque la naturalité et l’historicité de l’homme se conjoindront dans l’idée d’une histoire naturelle de l’homme qui sera présente chez Rousseau, chez Adam Smith, chez Kant, chez Hegel. Machiavel, dans tous les cas, insiste sur son obsession de l’histoire, jusqu’à évoquer ce comportement qui aurait paru des plus excentrique à Platon ou Aristote, et qui consiste à se vêtir d’un costume aulique pour conférer avec les hommes sages et honorables du passé à travers des livres. L’œuvre de Machiavel contribue ainsi fortement à la création de l’atmosphère intellectuelle particulière au sein de laquelle se développera une bonne part de la pensée politique moderne, en Occident (et plus tard, ailleurs). La singularité de Machiavel ne se trouve pas dans l’envergure de sa pensée politique, ni dans son réalisme par comparaison avec d’autres penseurs ou par rapport aux philosophes – au nombre desquels, on l’a vu, j’ai du mal à le compter – mais dans l’intense focalisation de son discours sur l’acquisition et l’exercice du pouvoir par un homme ou une république. Il introduit ainsi, de manière concentrée, l’objet de ce qu’on appelle « science politique » : les relations de pouvoir.

[1]Ce texte est une préface pour l’édition, chez Gallimard, dans la collection Folio, du texte intégral du Prince suivi d’extraits de divers autres écrits politiques de Machiavel (1ère édition : 1980 ; édition utilisée ici : 1990).

[2]Veyne, preface, p. 32 et 31.

[3]Cité par Marcel Prélot, Histoire des idées politiques, Paris, Dalloz, p. 209.

[4]Selon Veyne, ce conseil provient de Michel Foucault. Jean-François Revel s’essaie à l’appliquer dans son Histoire de la philosophie occidentale.

[5]Le platonisme de Thomas More était plus original, pour l’époque, que l’antiplatonisme virtuel de Machiavel.

[6] Le Prince, chap. III, p. 48. L’objet même du livre, selon Machiavel, est de « disputer » comment les principautés « se peuvent gouverner et conserver » (p. 39).

[7]Veyne recuse, à juste titre, la lucidité de Machiavel en la traitant de conformisme. Machiavel n’est pas plus anticonformiste que Bossuet lorsque le prélat décrit la politique de cabinet pratiquée par Louis XIV et la plupart des monarques européens contemporains. Seulement, Bossuet n’était pas un diplomate féru de civil witticism, il était un haut dignitaire religieux : il drapa ses vues sous les plis de l’éloquence ecclésiastique et de la doctrine gallicane, si bien qu’on n’aperçoit pas, sans y penser, tout ce qu’elles ont de « réaliste ».

[8]« …Tourne sa face irritée et menaçante/Vers celui que jadis elle daigna élever/ Elle ne cesse de l’accabler de disgrâces… »

[9]Comprendre pourquoi en dirait long sur les idéaux politiques de Machiavel. Mais ce n’est pas ici mon propos.

[10] Le point de vue de Machiavel sur les grandes monarchies est amusant en ceci que Machiavel essayait de les juger à l’aune des cités-État italiennes, sans prendre garde aux disparités fondamentales qui existaient entre ces deux réalités politiques. Le roi de France apparaît à Machiavel comme un Malatesta géant. L’analyse « indigène » de Bodin sera beaucoup plus pertinente.

[11]C’est, me semble-t-il, le sens de cette defense pointilleuse du peuple à laquelle se livre Machiavel dans le Discours. C’est la puissance qui l’intéresse, et c’est pourquoi il n’a pas choisi d’étudier quelque paisible république cisalpine (réalité qu’il évoque en passant dans les Histoires florentines) mais Rome, cette république dont le nom secret était Valentia, « la Force ».

[12]Abbé Morellet, Mémoires. La stupefaction de Morellet est semblable à celle d’un homme cultivé qui, resté jusqu’alors en astronomie au stade de Tycho Brahe (c’est-à-dire l’observation à l’œil nu) découvrirait les Tables de Messier. Machiavel observait des politiciens qui agissaient sans État ni idéologie. Morellet est mis en présence de la naissance, dans le feu et le sang, de la politique moderne, fondée sur les grandes manipulations d’opinion et l’appareil d’un État absolutiste (construit par les rois, qui seraient ainsi aux révolutionnaires ce que fut Galilée à Herschell).

[13]Ce livre peu connu ressemble par bien des côtés à l’Utopie de More et me semble être l’une des sources majeures du Discours sur les sciences et les arts de Rousseau. Machiavel s’y montre, à mon avis, plus philosophe que dans ses autres écrits, et d’ailleurs, bien que le sujet s’y prêterait pourtant, il s’y montre moins « machiavélique ».

[14]Selon Harvey C. Mansfield Jr., L’Art de la guerre est postérieur au Prince et aux Discorsi. Cela veut dire que Machiavel a commencé à y interroger cette philosophie sous-jacente que j’appelle ici, par commodité, « potentialisme ». Mansfield cite l’opinion de Clausewitz sur ce livre qui manquerait, selon l’auteur de De la guerre, de ce « jugement libre et indépendant présent dans les autres œuvres ». Pour cause : Machiavel allait, dans ces « autres œuvres », d’un pas assuré, ayant mis d’avance la « morale » de côté (Cf. Mansfield, introduction à L’Art de la guerre, GF Flammarion, 1991, p. 13 pour la situation chronologique de l’œuvre et p. 21 pour la citation de Clausewitz).

[15]J’en reviens à mes comparaisons astronomiques. Tycho Brahe, observant méticuleusement la sphère étoilée, restait en esprit dans l’univers ptoléméen. Kepler, qui pense, lui, dans le cadre d’un univers copernicien, utilisera de façon très profitable ces observations. Ce genre de relations existe entre Machiavel et Hobbes, en supposant que Bodin joue, ici, le rôle de Copernic.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s