Lettre non envoyée (Archives)

Tinfinsi a publié cette nouvelle sur notre site, le Poids et la mesure, inspirée d’un type incident qui a inspiré à Rahmane Idrissa l’espèce de jérémiade ci-dessous publiée. Dans sa descente aux archives, Idrissa a retrouvé une lettre manuscrite non datée mais écrite au milieu des années 1990, à Dakar. Elle était destinée à être envoyée à un journal dakarois, sans doute Wal Fadjri, mais ne l’a pas été. Elle reste malheureusement d’actualité. 

Killing no murder. C’est le titre d’un pamphlet appelant à l’assassinat de Oliver Cromwell, et répandu en Angleterre en 1657. Tuer n’est pas un meurtre : c’est un slogan politique, et religieux aussi. Ainsi peuvent en témoigner les mânes non seulement du Mahatma Gandhi, de Sadate, de Barthou, de François-Ferdinand, de six millions de Juifs, mais aussi de Giordano Bruno et quantité autres hérétiques et relapses. Croire cela, c’est supposer que l’on a entre les mains le pouvoir souverain de décider de la vie et de la mort d’autrui, au nom du Peuple, de l’Idéal, de Dieu. C’est une forme de la folie humaine.

À quel propos ce discours, me diriez-vous ? Nous ne sommes pas en Algérie, et personne n’égorge son prochain sous un prétexte frivole. Certes. Mais j’ai vu de mes yeux vu qu’il y a, dans cette ville toute islamique de Dakar, des gens pour qui tuer n’est pas un meurtre. Et j’ai entendu de mes oreilles entendu que ces gens sont fort nombreux. Et quand je vois ce que je vois, et que j’entends ce que j’entends, je ne peux que penser ce que je pense : et je ne me tairai pas.

Voici l’histoire.

J’habite dans un immeuble loué par des étudiants. Cet immeuble possède bien naturellement une salle TV. Cette salle TV est reliée à une antenne MMDS grâce à laquelle nous avons droit à notre part d’« ouverture sur le monde ». Il y a quelque temps de cela, cette antenne a été volée – et remplacée. Un petit deal au marché noir a fait que cela ne nous a pas coûté excessivement cher.

Et puis, une nuit de la semaine passée, vers 3h du matin, certains de mes camarades nyctalopes surprennent deux voleurs qui essaient encore de subtiliser la nouvelle antenne. L’un parvient à prendre le large et mes camarades attrapent l’autre. Effervescence dans l’immeuble. Clameurs, bousculades. Certains veulent « bastonner » le malfrat. Deux saint-bernards s’interposent non sans prendre une volée de coups. Enfin, le voleur est amené hors de l’immeuble entre deux haies d’étudiants déchaînés. Il est en piteux état : sanguinolent, tremblant, larmoyant, suppliant. On lui a arraché ses vêtements – et il fait froid. Il se répand en discours confus, d’où il ressort qu’il est mécano, chargé de famille, ne sait plus ce qu’il fait, vers qui se tourner. Il demande la vie. Les saint-bernards lui assurent qu’il ne lui arrivera rien. Cependant, les bruits ont réveillé le pâté de maisons. Des gens arrivent, se font expliquer la situation, et veulent encore battre le voleur. Les saint-bernards protestent et disent qu’il est préférable de l’emmener au commissariat. Ils seraient même prêts à le laisser partir, mais les gens du quartier prennent possession du voleur et disparaissent avec lui dans la nuit.

On me raconte cette histoire le lendemain matin, car j’avais découché cette nuit-là. Hier, je discute avec mon voisin de chambre de la situation en Sierra Léone, de la bestialité sadique de ces hommes changés en fauves malins et en hyènes dépravées – les mutilateurs à la machette, les canardeurs démentiels – je lui parle d’une scène vue sur France 2 (et qui, sans doute, n’aurait pas dû être diffusée), dans laquelle un homme presque nu court dans la rue entre deux « rebelles » qui le harcèlent comme des fauves harcèlent une antilope avant de l’abattre d’une fusillade sèche. Un chauchemar.

Alors mon voisin me parle d’un autre cauchemar. Le voleur que je croyais sain et sauf avait été tué. Les gens qui en avaient pris possession avaient, semble-t-il, été interceptés par des vigiles. Ces derniers, ayant appris de quoi il retournait, les auraient persuadés d’amener le voleur sur une plage proche. Là, ils le battirent à mort. « Tuer n’est pas un meurtre ».

Vous savez que ceci n’est pas une première. Dans cette ville islamique de Dakar, une vie humaine est comptée à moins qu’un bien matériel. Je sais ce qu’on dit. Mon indignation a été insultée par des arguments de ce calibre :

  • La police relâche les voleurs.
  • Les voleurs tuent aussi.

Le premier argument est un dogme. Il ne repose ni sur les faits, ni sur les statistiques, uniquement sur des anecdotes. Les gens veulent croire que la police relâche les voleurs, et ils veulent croire qu’ils le font par voie de corruption ou d’indifférence. C’est en peine s’ils ne les accusent pas de complicité et d’encouragement au vol. Lorsque vous demandez des preuves, ils vous offrent des anecdotes, et lorsque vous demandez la preuve de ces anecdotes, ils proclament qu’ils en ont été témoins : on dirait que chacun a été témoin de cette turpitude policière sauf moi ! La manière uniformément prévisible dont ce dogme est argumenté, et le caractère affirmatif même avec lequel il est présenté me font douter de sa véracité : car la vérité est toujours plus nuancée que la rumeur.

Quand au second argument, il est clair au moins que si un voleur tue, tuer est un meurtre pour lui. Mais il ne s’agit pas de cela. D’abord, un voleur ne tue pas de toute nécessité : nos voleurs d’antenne, ce me semble, n’étaient même pas armés. Et d’autre part, la loi sera toujours caduque si on ne la seconde pas. Seconder la loi ne signifie pas l’appliquer soi-même suivant ses propres raisons, par souveraineté individuelle, mais tout mettre en œuvre pour en favoriser le plein exercice. Que si d’ailleurs l’on a la preuve que la police relâche les voleurs hors de toute procédure légale, il faut alors se mobiliser pour forcer la police à respecter et appliquer la loi – et non pas décider que l’on vit désormais dans la jungle. Ceux qui agissent autrement sont des criminels : je ne vois absolument aucune différence entre un voleur qui tue quelqu’un et quelqu’un qui tue un voleur. Tuer est un meurtre.

Au moins le pamphlet anglais de ce titre est un acte politique, un appel au tyrannicide, à se débarrasser d’une seule et unique personne qui paraît s’être rendue ennemie de la société et de la nation. Songez à ce qu’il en aurait été si ce pamphlet visait Mobutu, et vous comprendrez peut-être son sens pour ceux qui l’ont écrit.

Ici, cependant, on est face à un péril social et politique.

J’ai parlé de la Sierra Léone. Dans un état d’esprit tel que celui qui prévaut dans nos pays, le danger ne vient pas des iniquités sociales, qui sont tolérées apparemment avec courage et fortitude, mais des violences individuelles, qui s’ajoutent à ces iniquités sociales dont elles dérivent. Voler n’est pas un goût ni un plaisir, au moins lorsqu’on n’a pas accès aux trésors de l’État dans la sécurité d’un bureau climatisé. Les voleurs prennent des risques mortels parce qu’ils sont jetés dans des dilemmes absurdes par les bêtes iniquités de nos sociétés. Rien, chez nous, ne compense le malheur social. Je ne parle pas de RMI ni de sécurité sociale, choses à l’évidence trop luxueuses pour nos États et nos économies. Je parle de la simple solidarité intra-sociale, je parle de choses comme les Restau du Cœur, les Pèlerins d’Emmaüs, ou le mécénat social. Je parle de bienveillance organisée, de pitié active. Nous, modernes africains, sommes durs pour nous-mêmes. Nous ne prisons à rien de très haut la qualité d’être humain. Nos vertus sont courtes, notre bienveillance, incohérente.

Que des gaillards chargés de famille s’organisent pour créer une petite GIE, par exemple, et ils sont taillés ras par les paperassiers, par les diplômés, par tous ceux qui, parce qu’ils savent lire et écrire, chapeautent ce genre d’activité. Des jeunes de la Gueule Tapée et de Fann Hock avaient créé une GIE pour écumer périodiquement l’innommable canal de Soumbédioune. Mais leur revenu, filtré à mort par les paperassiers, s’est réduit à un filet si dérisoire qu’ils ont jeté la manche et la cognée. Qu’auriez-vous voulu qu’ils fissent ? Ils chercheront autre chose ailleurs, ils bricoleront, ils zoneront, ils feront des trucs plus ou moins malhonnêtes, et un jour ou l’autre, ils pourront faire des larcins ou des vols. Il se peut aussi que des individus volent sans aucune espèce de circonstance atténuante, car la cupidité et l’envie font partie de notre folie ordinaire. Quoi qu’il en soit, celui qui tue est un criminel et un meurtrier. Il faut le saisir au collet et le traîner devant la loi, qu’il ait tué un honnête homme ou un voleur. Il ne s’agit pas de plaider la cause des voleurs. Il s’agit de défendre la société. Il s’agit d’empêcher que le prix que nous donnons à la vie humaine ne descende si bas que le jour où l’ordre légal s’effondre, nous n’ayons à vivre ce que vivent les Sierra-léonais. Tuer des gens dans la rue ou sur une plage, on le fait avec des voleurs aujourd’hui : mais on pourra le faire avec n’importe qui demain. Comme vous et moi, les voleurs sont produits par la société (y compris par ses iniquités), et décider par décision individuelle que les tuer n’est pas un meurtre est un attentat contre la société qui est plus grave que le vol, plus riche de péril et de dangers.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s