Journal de Covid: un nouvel allié du capitalisme?

Quel que soit l’impact économique de la pandémie du Covid-19, je doute qu’il mette fin à la globalisation économique comme certains le craignent ou l’espèrent. L’impression que me donne notamment la réaction des États et des nations, c’est que le capital mondialisé sortira, en fin de compte, plus fort et plus puissant de cet épisode, au détriment de l’économie de marché, base de la prospérité des nations dans le monde capitaliste.

Ce propos peut paraître confus à cause du vocabulaire assez pauvre dont je suis forcé de me servir. Pour comprendre ces prémisses, il faut noter que je m’inspire d’un travail qui me paraît jusqu’à présent indépassé en termes de mise au net de ce que sont les structures dynamiques du capitalisme, à savoir le court essai publié par Fernand Braudel en 1977 sous le titre de Dynamique du capitalisme, et qui réunissait des essais commis par lui au cours des années 1970. L’œuvre n’est pas parfaite et pose un peu plus de questions qu’elle n’en résout, mais elle propose une analyse descriptive de la structure de l’économie qui me paraît adéquate et même indispensable pour comprendre le capitalisme et la mondialisation. Pour Braudel, les deux concepts sont d’ailleurs inséparables. Le capitalisme est lié moins à la production qu’à l’échange, et pas n’importe quel échange : celui de longue distance, celui qui implique des grands risques et rapporte donc de grands profits, celui qui nécessite la mise en place de collusions avec les souverains afin d’obtenir les garanties et les informations d’État et qui repose sur une architecture financière complexe, de nécessité super-spéculative afin de donner des poches profondes et des reins solides. L’objectif du capitalisme est le profit, qui s’enracine par le monopole, ou en tout cas l’affaiblissement au maximum de la concurrence, ce qui nécessite l’usage d’instruments financiers et politiques (l’idée de compétition, de concurrence, va de pair avec l’idée de monopole et n’est pas aussi normale et naturelle que notre formatage capitaliste ne nous le donne à penser). Dans l’ancien temps, il s’agissait d’être proche du prince, quitte, parfois, à se faire brûler et roussir par le pouvoir politique, soit en s’attirant la haine cupide du prince (histoire du roi Charles VII et de Jacques Cœur en France) ou en lui faisant trop crédit pour acquérir de l’influence (histoire de la famille augsbourgeoise Fugger qui, par deux fois, faillit être ruinée par les banqueroutes de la monarchie espagnole). Ce grand capitalisme mercantile et financier n’est parvenu à prendre le contrôle de la production que, précisément, lorsque cette production s’est, pour ainsi dire, « mondialisée », c’est-à-dire à travers l’expansion coloniale des États du fronton atlantique de l’Europe. Les Fugger, certes, avaient déjà investi dans la production minière au Tyrol (argent et cuivre), lorsque l’archiduc Sigismond d’Autriche avait placé cette ressource en garantie contre un prêt, en 1487. Leurs investissements miniers s’étaient ensuite étendus à la Silésie et à la Hongrie, et, plus tard, à d’autres parties du monde, non seulement en Europe (Suède et Norvège), mais aussi, à la faveur de leurs liens avec la monarchie espagnole, au Pérou et au Chili. Néanmoins, le capitalisme ne commencera à prendre le contrôle de la production qu’à travers les empires coloniaux. En effet, les bâtisseurs de ces empires étaient des compagnies commerciales et financières qui mirent sur pied des régimes de travail régimenté, soit sur la base d’une coercition au chantage, comme dans les Îles de la Sonde (Indonésie) ou, plus tard, en Inde, soit sur la base de l’esclavage, comme en Amérique (les Fugger avaient déjà investi dans la traite négrière au XVIe siècle). De tels régimes étaient encore inapplicables en Europe même où le travail productif était organisé par les corporations de métier et, dans le domaine agricole, par diverses formes de servitude propres au système seigneurial (ou féodal comme on dit de façon impropre). Avant la révolution industrielle, le travail capitaliste n’était possible à grande échelle que dans les empires coloniaux. À côté de ce capitalisme, il y a ce que Braudel appelle l’économie de marché, c’est-à-dire l’économie de la petite entreprise productrice de biens et services et qui, contrairement au capitaliste, qui agit dans une sphère politico-économique où il s’agit de dominer le marché (par le monopole, idéalement), se trouve de plain pied dans le marché. C’est-à-dire que pour ces acteurs, le profit est moins important que le gain honnête, qui permet d’avoir les moyens de vivre de façon décente dans une condition de « classe moyenne ». Si, par bonheur, l’activité mène à une aisance plus ample que prévue, tant mieux, mais les moyens mis en œuvre ne visent certainement pas à la grande opulence. Contrairement aux capitalistes, les acteurs de l’économie de marché opèrent véritablement suivant les « lois de l’économie ». Ils ne sont pas mieux informés que leur compétiteur, et s’ils créent de la valeur, ils ne sont pas en mesure de contrôler les grandes tendances du marché. Avant la révolution industrielle, qui a conduit au capitalisme industriel (en plus du capitalisme commercial et financier), la production était dévolue à l’économie de marché, qui ne méritait d’ailleurs guère ce nom. Certes, les biens et services étaient produits suivant une logique d’offre et de demande ainsi qu’une formation des prix (y compris le prix du travail), mais le contrôle social et politique, à travers les corporations, la religion, les ordres sociaux, etc., canalisaient les processus de marché. Cela se voit mieux dans des régions du monde, comme en Afrique, où la plupart des biens et services produits et échangés relevaient en fait de processus sociaux, la part du marché étant limitée, justement, au trafic de longue distance qui, longtemps, fut seul à faire usage de numéraire. Enfin, Braudel parle de civilisation matérielle, qui est le concept le moins abouti de sa réflexion, à mon avis, mais qui est, en gros, tout ce qui n’est ni objet du capitalisme, ni tombant dans le domaine de l’économie de marché – donc, sans doute, ces biens et services produits et échangés dans un cadre social plutôt qu’économique.

Quel rapport avec le Covid-19, diriez-vous. Mais c’est que les grandes épidémies, les pandémies, sont le produit des échanges et du commerce. Sans le commerce de longue distance, qui est devenu le commerce globalisé avec la massification des moyens de transport et de communication, la production et la consommation seraient géographiquement compartimentés, et les maladies circuleraient moins. C’est à cause de leur long « isolement » géographique (isolement par rapport à la masse afro-eurasiatique dite « Vieux Monde ») que les Amérindiens ont succombé aux microbes apportés par les envahisseurs originaires dudit Vieux Monde. Le concept de « quarantaine » est né dans les ports commerçants italiens où on exigeait des bateaux en provenance d’Orient une période de quarante jours d’isolement afin d’éviter d’importer quelque peste avec les marchandises. Dans le cas du Covid-19, il est un produit du commerce à double titre :  il est apparu dans un marché, et en plus, semble-t-il, à partir d’un nexus entre commerce globalisé (importation de pangolins) et commerce local (autres animaux et gibiers en consommation en Chine). Ensuite, c’est bien parce que la Chine est le centre du commerce globalisé du XXIe siècle qu’il s’est propagé aussi rapidement aux quatre coins du globe. On a pu spéculer que s’il a été plutôt lent à se répandre en Afrique, par exemple, c’est parce que l’Afrique se trouverait à la marge du commerce globalisé – ce qui, soit dit en passant, me paraît douteux, car la mondialisation commerciale est telle, aujourd’hui, qu’il n’y a plus vraiment de « marges ».

Paradoxalement, les pandémies sont un signe éclatant de la croissance et du développement de la mondialisation et, d’une certaine façon, elles marquent ainsi la puissance dominatrice du capital mondialisé dans notre chair et dans notre sang.

Pour en revenir à Braudel et à l’impact économique de la pandémie, il faut souligner deux points importants :

Premièrement, si Braudel a réservé le nom de capitalisme à la grande économie de profit et de monopole basée sur la domination et le contrôle des marchés, il a eu néanmoins raison d’intituler son texte Dynamique du capitalisme car ce capitalisme a fini par s’investir dans l’économie de marché grâce au démantèlement du contrôle social, religieux et politique sur le régime de l’économie qui s’est graduellement accompli en Europe occidentale au XVIIIe siècle (et même avant pour les Pays-Bas). Ainsi, l’économie de marché a vraiment partie liée avec le capitalisme, c’est-à-dire l’économie de marché libre, celle qui n’a pas à se soucier de tabous religieux, de statuts et conditions sociaux, et que l’état de droit protège des puissances politiques.

Deuxièmement, il y a néanmoins différence et donc, forcément, par quelque côté, opposition entre capitalisme et économie de marché. Le capitaliste, ne l’oublions pas, veut dominer le marché, et non se soumettre à ses lois. Par ailleurs, l’économie de marché est plus nationale que le capitalisme. L’acteur d’économie de marché est un individu dont la firme est enracinée en un lieu, ou en tout cas dans un pays, accordée aux lois, aux mœurs, aux ressources dudit pays, qui vise à se faire une place au soleil dans la société de ce pays, qui paie ses impôts, vote, et s’investit dans la vie nationale, qui n’est pas forcément « nationaliste » au sens idéologique du terme, mais qui l’est au sens où Monsieur Jourdain fait de la prose, c’est-à-dire sans le savoir, ou en tout cas sans le proclamer.

Le capitaliste, en revanche, est un agent économique transnational, dont l’activité est multinationale, internationale, globalisée, accordée uniquement à ses plans et visées, qui considère les États et les nations comme des opportunités ou des importunités – c’est selon – qui n’aime guère payer d’impôts de ce fait, qui préfère acheter les politiques plutôt que voter pour eux, et qui est cosmopolite (mais pas cosmopolitique) et dont la seule idéologie est le profit et sa gloire.

Pour comprendre l’opposition entre capitaliste et acteur de l’économie de marché, un exemple facile serait Amazon. Amazon n’est pas dans le marché (même s’il y est à volonté), il est le marché, il contrôle le marché. Il a ses démembrements dans tous les pays dont il est important, au point de vue du profit, de contrôler le marché, mais il ne s’investit dans aucun. Il évite de ce fait au maximum de payer des impôts, mais, dans les endroits où ça compte (Washington, Bruxelles) il essaie d’acheter les politiques et de façonner la législation. En revanche, les millions de revendeurs qui utilisent ses infrastructures, eux, sont dans le marché, et en général, dans des marchés nationaux (Amazon.fr, Amazon.co.uk, Amazon.de.)

La pandémie aura un impact différent sur le capitalisme et sur l’économie de marché. C’est l’économie de marché qui en souffrira – qui en souffre déjà – mais l’affaiblissement des agents de l’économie de marché n’est pas une perte pour le capitalisme, au contraire, elle peut devenir une immense opportunité pour soumettre davantage les marchés (des biens et services, du travail) à ses lois et procédés. L’action du capitalisme est plus politique qu’économique : il s’agit de gouverner nos appétits et nos besoins en standardisant leur satisfaction pour des raisons d’efficience et donc de profit. Cela est inhumain parce que (1) l’impulsion humaine tend à la particularité, à l’individualité, et donc à la diversité et (2) les besoins (distincts des appétits) humains (boire de l’eau par exemple) ne devraient pas être objet de profit. Or le profit se fait soit à travers des dépenses individuelles très élevées, soit à travers des dépenses de masse (principe de l’avion : première classe, classe économique). Pour créer des dépenses de masse, il faut de la production de masse, et des services de masse – il faut discipliner et enrégimenter les acteurs de l’économie de marché, et peut-être les éliminer pour les remplacer par des espèces de serfs modernes (genre chauffeurs d’Uber), voire des robots. Par exemple, obtenir, à la place d’un petit resto excentrique, visant à la créativité, à l’originalité, récompensées par un gain honnête, l’érection de franchises où les mets sont pensés par des ingénieurs du goût en vue non pas de leurs qualités nutritives et gustatives, mais de leur rendement. Cela peut se décliner dans tous les secteurs d’activité. Cela fait plusieurs décennies que le capitalisme mène une guerre sourde contre l’économie de marché, et le Covid-19, en faisant des coupes claires dans l’économie de marché des pays confinés, pourrait précipiter la victoire du capitalisme. Comme la base économique réelle des États et des nations est l’économie de marché, non le capitalisme, une telle évolution serait riche de périls pour eux.

L’évolution en question serait plus dévastatrice dans les pays du Nord, mais elle ne sera pas une bonne chose pour les pays du Sud non plus. Il y a à cela plusieurs raisons, dans lesquelles je n’entrerai pas ici – sauf à signaler que l’économie de marché est aussi le cadre matériel de la société civile du Nord, et que tout dialogue profitable entre Nord et Sud passe par la société civile. Or, à chaque fois que la société civile du Nord souffre, elle devient sourde et aveugle ou au moins myope, et favorise les politiques agressives (prédatrices, racistes, etc.) à l’endroit du Sud et de ses populations. En d’autres termes, son niveau de civilisation diminue et les horreurs deviennent possibles. Il faut donc observer avec beaucoup d’attention ce que feront les États du Nord dans les mois à venir, en tenant compte du fait que bien qu’ils sont censés être au service de leurs nations, ils sont souvent otages des capitalistes.

R. I.

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