Younkatékrès. Livre II/c: histoire de Shingen le Magicien, contée par Boul-Boul

Voici un extrait du Livre II du récit épico-burlesque Younkatékrès, de Rahim Samine.

 

Après cela, le conteur Boul-Boul rapporta l’histoire du roi de Yérischa, Shingen le Magicien.

« Ce royaume exista il y a 9569 années, trois mois et quatre jours. À cette époque, Younkatékrès n’était qu’une misérable petite bourgade de torchis, et rien ne présageait sa grandeur actuelle. Il était si peu de chose dans l’ordre des provinces dominées par le roi de Yérischa que le nom même n’avait jamais été prononcé dans sa cour et lui était parfaitement inconnu, un peu comme le maître d’un palais servi par mille esclaves ne saurait connaître le nom de l’enfant de l’esclave qui récure les marmites où l’on apprête les mets des autres esclaves. Quant à Yérischa, c’était une métropole d’une splendeur sans égales; ses nuits et ses journées s’écoulaient dans les fastes et les jeux, les magnifiques cérémonies et les nobles banquets, une industrie prodigieuse qui ne connaissait pas de trêve, en somme, elle était semblable à ce qu’est Younkatékrès de nos jours. Comme notre cité, elle avait une multitude d’énormes palais ceints de vastes jardins, et il y avait là des temples érigés pour tous les dieux de l’univers. Mais elle était, paraît-il, infiniment plus grande, au point que Younkatékrès tout entier tiendrait dans le seul palais du roi, qui fut, dit-on édifié par des géants capturés lors d’une guerre contre le roi de Gougan et Margougan. La citadelle de ce palais portait au faîte une flèche d’or qui perçait le dôme argenté des nuages et touchait à la première sphère. On venait de tous les empires et de tous les royaumes, de Tanramis aux étranges épices, d’Ouxmal, le pays du confins des mers, de l’île des merveilles WaqWaq, et d’Arjoumand où régnait alors l’illustre reine Banou, des brumes de Chrénior, des forêts noires de l’Aurangjab qui, infranchissables et ardues, ont arrêté les conquérants des conquérants, des landes qui se trouvent au-delà des montagnes qui séparent les mondes des mondes, de celles qui sont au-delà des brûlants déserts de sable et des étincelants déserts de neige. On venait aussi des terres secrètes dont les noms sont tus. Dans la main fermée de ces maîtres des climats, ainsi qu’on les appelait – et de là vient qu’on donne le nom de maîtres des âges aux empereurs de Num – se trouvait la corde qui tenait le monde des humains en équilibre, et les trésors du corps et de l’esprit s’échangeaient donc sous leurs auspices. Tout finissait à Yérischa. On vendait des choses qui ne se voient plus à présent, tels les Samorg, ces volatils à l’embonpoint d’éléphant grâce auxquels furent construites les sépultures des rois dieux du pays d’Alfafa, et des livres riches d’un savoir évanoui. Le code sur lequel Yérischa réglait ses affaires était imité à l’envi, mais la sagesse, la valeur de ses conseils et de ses armées était l’assise véritable de sa force inépuisable, en quoi, encore, elle rappelle Num. Enfin, l’empire de cet État était illimité et se perpétua de cette façon jusqu’à Shingen le Magcien.

» Dès son enfance, Shingen se distingua par une curiosité si audacieuse, si insoucieuse des dogmes et des coutumes, qu’elle embarrassa et déconfit ses éducateurs. Son désir de connaître et de savoir s’étendait à toutes sortes de choses très différentes les unes des autres, mais il se fixa enfin, lorsqu’il fut arrivé à vos âges, sur les arcanes des choses qui sont les causes secrètes des choses. Comme il était le successeur désigné d’un monarque gouvernant le commerce du monde, il ne lui fut pas malaisé d’avoir accès à toute l’instruction qui l’intéressait, et la puissance singulière de son intellect lui permit de combiner, dans son esprit, des informations et des intuitions qui n’avaient jamais été rassemblées en un même endroit, ni offertes à un seul et même cerveau. Il fit venir dans son palais princier des magiciens choisis et s’abîma dans leur commerce pendant de nombreuses années.

» Ses frères se moquèrent de lui, et furent assurés que Shingen, absorbé par son amour de la magie, ne se soucierait pas du trône, et qu’ils pourraient ainsi se partager son héritage ; si bien que leur père, le monarque régnant, qui l’avait marqué pour lui succéder, sentant ses forces décliner, le fit appeler dans sa chambre et le mit en garde. Shingen répondit à son père que rien ne lui arriverait qu’il ne l’ait voulu lui-même, et il fit si bien que le roi mourut en paix et tranquillité.

» Alors les frères de Shingen voulurent chacun avoir la royauté d’une des vastes et riches provinces de l’empire, et le dépecer à leur façon. Ils unirent leurs forces et leur cupidité contre celui qu’ils appelaient « le petit mage ». Mais il n’y eut aucune bataille de livrée. Les frères de Shingen cessèrent chacun de vivre le même jour, à la même heure. Leur cœur s’arrêta de battre, la mort les surprenant qui dans la joie brillante d’un festin, qui dans une couche aux bras d’une souple courtisane, qui dans la chaleur et les clameurs d’une chasse. Shingen, dans une noire caverne, avait requis du génie de la Mort leur trépas, et celui-ci moissonna leur vie pour le compte d’un si puissant magicien.

» Shingen avait atteint un tel sommet dans les arts et la science magiques qu’il traitait de pair à compère avec les génies les plus redoutés. L’empire de l’univers lui était ouvert, s’il l’avait voulu. Mais dans la sphère où il avait pénétré, le commandement des hommes lui semblait chose nulle, à lui qui commandait même les génies. Son ambition était d’être le premier humain à devenir véritablement un dieu, et pour cela, il lui fallait devenir immortel.

» Lorsqu’il eût atteint un très grand âge, il se décida à échapper au génie de la Mort. C’est alors qu’il fit construire cette Yérischa d’en-bas dont tout le monde a entendu parler. Dans les tissus de la terre, il fit creuser une spélonque si immense qu’elle a pu contenir une réplique exacte de Yérischa, avec les mêmes palais, les mêmes jardins, les mêmes temples. La ville artificielle fut peuplée d’automates, et dans un ciel factice, brilla un astre enchanté, et lorsque cet astre s’éteignait une myriade d’étoiles imaginaires scintillaient dans une imitation parfaite de la nuit.

» Comme le roi Balik qui ne mit jamais les pieds hors de son palais, le roi Shingen se mit à demeurer toujours dans sa ville souterraine. Des armées de génies agissaient en son nom, et il était vénéré par des nations entières comme la puissante divinité qu’il avait voulu être. Dans sa cour d’automates, il y avait quelques génies qui le conseillaient sur les affaires humaines, ce qui lui permettait d’exercer sa justice divine, à la manière de ses collègues, les dieux.

» Vint un jour, pourtant, où il voulut revoir la Yérischa d’en-haut, contempler un firmament réel, des astres véridiques. Car, malgré son immortalité et ses pouvoirs variés, il était resté un homme. Aussi parfaitement imité qu’aient été les automates, il leur manquait la nature particulière des hommes. Il était un fils des hommes, un fils de la glorieuse Yérischa. Ses conseillers, les génies, essayèrent en vain de le dissuader de sortir. Le génie de la Mort, dirent-ils, n’attendait qu’une occasion. Shingen promit qu’il ne resterait qu’un bref instant dans le monde vivant, car il savait que la mort rôdait partout où se trouvait la vie.

» Par un long tunnel pratiqué dans une roche très dure, Shingen s’éleva vers l’air vivant. La sortie donnait sur un temple où on lui rendait un culte, ce temple étant au cœur du palais. Mais lorsque Shingen sortit du tunnel, il ne trouva pas au dessus de sa tête le toit de porphyre ornementé soutenu par des colonnettes de marbre gemellées et des pilastres de bois noir; il ne vit qu’un grand ciel vide qui s’étendait, impavide, sur un désert de pierre et de fine poussière. Les génies se dispersèrent dans les vents, fuyant sa colère, car ils avaient négligé de lui dire que Yérischa avait disparu depuis des siècles, et que même ses ruines avaient été égrugées par le passage de plusieurs millénaires. Pour la ville d’en-haut, le temps de la mortalité s’était écoulé, qui défait l’ouvrage de l’homme et anéantit sa grandeur.

» Et le dieu Shingen, qui était resté Shingen de Yérischa, vit tout cela ; l’amertume l’accabla, la vie lui apparut un intolérable fardeau, il appela à grands cris le génie de la Mort.

» Et il mourut donc. Ses trésors, plus immenses que les trésors réunis de tous les rois du monde, sont cachés dans la Yérischa d’en-bas, qui demeure, elle, impérissable, et que nul, jamais, ne trouvera. »

Cette histoire déplut immédiatement à Céram, et il le dit à Boul-Boul, qui s’esclaffa et rétorqua : « Bien entendu, je savais bien qu’elle te déplairait, je ne m’attendais pas à moins de ta part ! »

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