État marteau

Condensé d’une conversation entre R. Samine et R. Idrissa à la suite d’une tribune de Libé sur la politique répressive au Niger.

 

Ra. C. : As-tu pu lire la tribune publiée dans Libération sur la répression des libertés d’expression au Niger ? C’est dommage.

 

Ra. I. : Oui. Et au fait, puisque nous allons retranscrire ceci, je tiens à souligner le ton sur lequel tu as dit « c’est dommage », et qui est plutôt, même très lugubre : autrement, on pourrait croire à une sorte de haussement d’épaules de ta part.

 

Ra.C. : Oui, c’est exact ! Mais que penses-tu de tout ceci ? Tu m’avais fait part une fois de cette idée de l’État-marteau. Je ne me rappelle plus très bien des détails, mais…

 

Ra. I. : Oui, l’État-marteau… C’est assez trivial en vérité. Hier, je cherchais un renseignement dans un de mes carnets de 1993, et je suis tombé sur cette note : « Impossible de vivre sous l’autorité du soldat ou du prêtre. Je ne parle pas de la vie matérielle, mais de celle de l’intelligence. Seul convient un gouvernement de la loi et du débat, la loi n’étant qu’une conclusion du débat ». Quand tu dis, « c’est dommage », c’est à ça que j’ai pensé.

 

Ra. C. : 1993 ? Mais c’est l’année de la première élection démocratique au Niger !

 

Ra. I. : Oui, je sais, donc oui, c’est curieux que j’aie fait cette réflexion. Ou peut-être pas tellement. Je ne crois pas que je pensais à la situation qui était alors celle du Niger. Je vivais alors au Sénégal et il n’y avait plus d’autorité du soldat au Niger. D’ailleurs je ne m’intéressais pas vraiment à ce qui s’y passait, ça me donnait l’impression d’un panier à crabe duquel ne sortait rien de bien appétissant. Le seul point positif que je voyais, c’est que tous ceux qui semblaient devoir caracoler au sommet des affaires étaient des originaires des régions est, haoussa ou haoussaphones, du pays.

 

Ra. C. : Ah bon ? Je veux dire, pourquoi y voyais-tu un point positif ?

 

Ra. I. : J’ai écrit là-dessus, justement en décembre 1993, un long essai manuscrit que je possède encore. Comme tu le sais, au Niger, depuis l’indépendance en 1960, tous les chefs d’État avaient été originaires de l’ouest (songhay-zarma). Comme les Haoussa étaient majoritaires, cela a créé une sorte de contentieux politique qui donna une importance déraisonnable au facteur ethnique dans tous les secteurs de l’existence nationale, je ne sais pas si tu t’en souviens, mais c’était vraiment oppressant. J’étais aux premières loges pour m’en rendre compte. Comme j’ai toujours été « post-ethnique », je n’accordais pas d’importance politique à l’identité ethnique, à vrai dire, même pas à l’identité disons, « stato-nationale », mais ça, c’est autre chose. En tout cas, du fait de cette « post-ethnicité », je me comportais de façon déconcertante pour mes compatriotes, même si je ne m’en rendais pas toujours compte. Par exemple, à cette époque, lorsqu’on me demandait d’où j’étais, je répondais « de Maradi ». J’étais à ce point déconnecté des réflexes ethniques que je ne me rendais pas compte que la question « d’où es-tu ? » signifiait, « quelle est ton ethnie ? » Comme j’avais passé la fin de mon enfance et toute mon adolescence à Maradi, j’éprouvais un attachement « patriotique » plutôt qu’« ethnique » à l’endroit, à ce coin du Niger qui m’habitait autant que je l’avais habité. Mais mon langage était trompeur pour les autres Nigériens, qui tiraient, de la phrase « je suis de Maradi », des inférences très différentes de celles que j’y voyais. Les camarades haoussa en tiraient la conclusion que j’étais haoussa et du coup, ils se sentaient libres de dire pis que pendre des songhay-zarma devant moi et de m’associer à des plans et aspirations pour mettre fin à ce qui, à leurs yeux, était une hégémonie. Évidemment, j’étais plutôt mal à l’aise, mais surtout, je vis qu’ils souffraient dans leur sentiment ethnique, et j’avais tiré la conclusion qu’il fallait absolument qu’un Haoussa arrive à la tête de l’État, que cela serait le bon moyen de faire baisser cette fièvre. Je ne croyais d’ailleurs pas que cela occasionnerait une hégémonie haoussa, pas plus que je ne croyais en l’existence d’une hégémonie songhay-zarma. Mais en politique, les symboles ont une importance psychologique décisive, et contribuent de façon cruciale à jeter les bases de la volonté et de l’action, surtout sur les questions de justice. Par exemple, de même qu’en 1993, je désirais l’avènement d’un chef d’État haoussa, aujourd’hui, je désire l’avènement d’un chef d’État chrétien au Niger. Mais ce sont là des choses qui me mettent plutôt en porte-à-faux par rapport à la manière ordinaire dont pensent et sentent les Nigériens.

Mahamane_Ousmane
Le premier président haoussa

 

Ra. C. : D’où le fait que tu te dises « post-national » ?

 

Ra. I. : Hmm, non, là c’est autre chose, mais nous ferions mieux de ne pas aller dans cette direction ! Tu me parlais de la tribune de Libération

 

Ra. C. : Oui, et tu as eu cette réflexion sur le soldat et le prêtre.

 

Ra. I. : Oui, parce que, de deux manières différentes, le régime militaire et le régime théocratique interdisent la vie de la pensée, et comme sans elle nous ne sommes pas meilleurs que des bêtes brutes, et sommes en quelque façon déchus de notre humaine nature, je ne me voyais pas vivre dans un pays qui serait soumis à de tels régimes. Quand tu as dit, « c’est dommage », et surtout le ton avec lequel tu l’as dit, j’ai senti que tu comprends intuitivement ce fait. Seulement…

 

Ra. C. : Seulement, l’autorité, au Niger, n’est pas celle du soldat, ni du prêtre. C’est celle de l’État-marteau ?

 

Ra. I. : Je vois qu’on aime bien cette idée d’État-marteau ! Je vais y venir, mais si je dois répondre immédiatement à ta question, je dirais, « non », « non, mais oui ». On va voir ça. Le pouvoir au Niger appartient donc actuellement au PNDS. L’attitude du PNDS au pouvoir a mis en crise toute ma compréhension de l’évolution récente du Niger, et elle m’a un peu réveillé de ce que Kant appelle le « sommeil dogmatique ». Je suis un peu dur avec moi-même, mais si tu veux, il faut partir du fait que la vie politique nigérienne ne m’intéressait pas. En 1993, je vis donc qu’un Haoussa, Mahaman Ousmane, arrivait à la tête de l’État. Je me dis : « très bien », et je retournai à la philosophie. Au cours de la décennie, je ne mis les pieds que rarement au Niger, à l’occasion des vacances scolaires. Mais je ne pouvais ignorer le côté tumultueux, orageux de la vie politique, avec des grotesqueries comme une grève présidentielle et des putschs à la chaîne, une politisation intense de toutes choses, y compris ces fameuses ethnies. Lors de l’un de ces congés scolaires, je me rendis à Maradi et fus choqué de l’état de catalepsie économique où je la vis. Le marché ressemblait à un marché de village, la majorité des boutiques que je connaissais étant enfant étaient fermés, les gens semblaient dépourvus d’énergie, et je devais avoir un air prospère car des jeunes gens apparemment désespérés m’arrêtaient dans la rue pour me demander un sou. Cela me fit prendre conscience du déclin économique du pays, que je ne pouvais pas bien remarquer à Niamey. Dans la décennie précédente, Maradi était qualifiée de « capitale économique du Niger ». D’ailleurs, je fus aussi frappé par le fait qu’à présent, toutes les petites filles portaient une espèce de voile islamique dénommé hijabi, et qui correspondait à l’emprise, sur le mental de la ville, de la « secte » Izala, des espèces de salafistes dont le mouvement était né au Nigeria. En somme, je revenais du Niger avec ces impressions de démocratisation chaotique, de délabrement économique, et de progrès d’une sorte d’autorité du prêtre. Cela me turlupina. Je commis là-dessus un mémoire sur la démocratisation chaotique et un autre sur Maradi. Quoi qu’il en soit, le travail sur la démocratisation du Niger finit par me donner l’idée, d’ailleurs pas très originale, que les orages et tempêtes que j’avais analysé étaient une sorte de maladie infantile de la démocratisation, et qu’ils participaient au renforcement du système démocratique qui finira par s’imposer, puisque chaque crise révélait des faiblesses auxquelles des remèdes seraient apportés. Certains détails militaient en faveur de cette hypothèse. En 1999, lorsque le Niger a restauré une deuxième ou troisième fois le processus après un coup d’État (le deuxième en moins de cinq ans), il avait adopté une constitution qui comportait des réponses claires aux problèmes particuliers qui avaient conduit aux crises et blocages politiques des années 1990, y compris la mise en place d’une cour constitutionnelle taillée pour être réellement indépendante, de par sa composition et la procédure de nomination de ses membres. Auparavant, le contrôle de constitutionnalité relevait d’une simple chambre constitutionnelle de la Cour suprême que Baré Maïnassara, arrivé au pouvoir de façon frauduleuse par rapport à la constitution même qu’il avait fait adopter, avait facilement mis au pas. Cette cour constitutionnelle a montré la valeur de son indépendance à travers divers conflits avec l’exécutif, dont le dernier, et le plus important, son admirable refus de contresigner la tentative de Mamadou Tandja de rester illégalement au pouvoir, n’a pu être résolu que par la violence, c’est-à-dire la suppression de force de la cour suivie du renversement de la constitution à travers un coup d’État « référendaire ». Les commentateurs nigériens, Souley Adji, Moussa Tchangari, ont évoqué très justement, à cette époque, le « précédent » de Louis-Napoléon Bonaparte en 1852.

Tandja
Tandja en plein 18 Brumaire

 

Ra. C. : Ah oui ? En tout cas, il avait réussi son coup.

 

Ra. I. : C’est vrai. Je me rappelle que le jour du référendum de Tandja, j’étais à Ouagadougou. Il y avait des étudiants nigériens qui portaient des t-shirts anti-Tandja, et qui, voyant qu’il avait, comme tu dis, réussi son coup, ôtèrent leurs t-shirts comme en signe de reddition. Je crus aussi que l’aventure que le Niger avait commencée en 1991 était terminée. Je n’en conclus pas que mon hypothèse était fausse, mais que Tandja avait utilisé un joker qui avait faussé le jeu, à savoir son contrôle sur la force publique. Ce joker ne pouvait certes marcher que parce que les Nigériens n’étaient pas prêts à mourir pour la démocratie. Avant d’atterrir à Ouaga, j’étais à Niamey et entendis des gens se plaindre de la police qui obéissait à un pouvoir tombé dans l’illégalité. Un policier, agacé, leur dit : « Vous savez, nous ne sommes que 600 dans toute cette ville. Si vous vous mobilisiez en nombre suffisant, nous ne pourrions rien faire. »

 

Ra. C. : Waw !

 

Ra. I. : Évidemment, ce genre de choses n’est pas dans les habitudes des Nigériens et d’ailleurs, comme je m’en aperçus plus tard, bien d’entre eux, pour des raisons diverses, n’avaient aucun problème avec les projets de Tandja. Bref, fin de partie ! Sauf que le putsch de janvier 2010 rouvrit soudain la parenthèse que je croyais fermée. Durant ce hiatus que fut le régime dit de la VIème République, l’éphémère système mis en place par Tandja, j’avais trouvé intéressante l’attitude du PNDS. Je crois que c’est à ce moment que je développais une sorte de foi au PNDS, une sorte de confiance à crédit. Jusqu’en 2008, le PNDS me paraissait un parti plus ethnique que national. Le MNSD me paraissait le vrai parti national, parce qu’il était « fort » dans toutes les régions du pays. Je ne le trouvais pas très distinctif en soi, je ne lui voyais aucune valeur politique propre, puisque, à l’instar des autres partis du Niger, il n’avait pas de vision transformatrice pour le pays. Mais au moins, il n’était pas étroitement ethnique. Le PNDS me paraissait moins étroitement ethnique que le parti ANDP, qui avait pris le surnom Zaman Lahiya [« Vivre en paix », en haoussa] mais que les esprits satiriques appelaient, non sans raison, Zarmay Laya [« la ligne des Zarma », en zarma], mais il était, à mes yeux, dans la même catégorie. Cependant, l’attitude courageuse et pleine de principes de ses dirigeants dans l’ambiance périlleuse, pour ce genre d’attitude, de la VIème République, me fit croire que je les avais méjugés. Je commençais à leur donner du crédit, tout en déplorant le fait que dès que Tandja aura suffisamment consolidé son trône, il les embastillerait malheureusement. Car, souviens-toi, ils avaient eu le front de proclamer que la constitution de la Vème République était encore en vigueur, et que l’Assemblée nationale dissoute d’un trait de plume par Tandja n’avait pas été dissoute.

 

Ra.C. : Oui, c’est marrant rétrospectivement, de songer qu’ils se rassemblaient sous des tentes vers la Place Toumo.

 

Ra. I. : Cela me fit songer que j’avais raison, que l’attachement aux principes démocratiques avait atteint son point de maturité au Niger, et que le pays était juste sur le point de changer d’histoire lorsque, comme je l’écrivis alors un peu méchamment dans mes notes, il fut « brusquement enveloppé dans le boubou d’un vieillard ». Dommage !

 

Ra.C. : Mais il y a eu le putsch.

 

Ra. I. : Mais il y a eu le putsch. Et à partir de là, de même que je pensais que la bonne chose pour le Niger en 1993 serait un président haoussa, de même je me dis, en 2010, que l’idéal seraient que les élections qui furent ensuite organisées aboutissent à la victoire du PNDS.

 

Ra. C. : Tu sais qu’on dit que ce fut une victoire volée.

 

Ra. I. : Oui, oui. Mais je ne le croyais pas. Il était peut-être incroyable que le PNDS vainquisse tout seul le MNSD, qui était, au moins jusqu’en 2008, le plus grand parti du Niger. Mais le MNSD était affaibli par la lutte que Tandja avait dû livrer contre son premier-ministre Hama Amadou, lequel s’était allié, avec une bonne partie des patrons et militants du MNSD, au PNDS. Je concédais que le PNDS avait peut-être fraudé. Il y a eu, d’ailleurs, des suppressions douteuses de vote pour des raisons de procédure, et cela n’était pas du meilleur effet. Mais dans tous les cas, une victoire du PNDS-Loumana (nom du parti créé par Hama Amadou) n’avait rien de surprenant, d’un point de vue rapport de forces. Donc, pour moi, oui, il y avait des éléments de suspicion, mais dans l’ensemble les éléments militant pour une victoire réelle et authentique du PNDS me semblaient plus probants et il y avait, dans le propos de ceux qui avançaient la thèse de la victoire volée, trop de rumeurs et trop peu de preuves.

 

Ra. C. : Et puis tu voulais que le PNDS gagne.

 

Ra. I. : Je ne crois pas que ça m’aurait aveuglé, mais tu as raison. Cela convenait à ma théorie, à mon hypothèse sur un Niger enfin démocratique. C’est curieux à dire, mais si je voulais que le PNDS gagne, ce n’était pas pour des raisons subjectives ou passionnelles. C’était parce que je voulais cesser de m’intéresser à la politique nigérienne. Je crois que dans mon esprit, « démocratie » voulait dire un système de modération, de régularité et de relative bonne foi, permettant de « jouer » le jeu politique de façon raisonnable et non-violente. Si un tel système était en place, il deviendrait alors possible de s’intéresser à des problèmes plus importants que ceux de « qui a le pouvoir ? ». Souviens-toi aussi que c’est cette agitation qui avait attiré mon attention sur le sujet, dans les années 1990.  Il y a un récit de Saki intitulé The Jesting of Arlington Stringham dans lequel le personnage éponyme déclare dans un débat parlementaire que « le peuple crétois produit malheureusement plus d’histoire qu’il n’en peut consommer localement ». Cela s’appliquait aux Nigériens, et mon espoir était qu’ils allaient enfin se mettre à produire moins d’histoire, moins d’évènements choquants et renversants, si bien qu’on pourrait se concentrer sur autre chose. Comme on prend ses désirs pour la réalité, je crus que la VIIème République, le PNDS, ouvraient l’accès à cette pénéplaine de la politique…

 

Ra. C. : Pénéplaine de la politique !

 

Ra. I. : poétique, n’est-ce pas ? Mais en fait de pénéplaine, la barque Niger était plutôt passée de Charybde à Scylla, comme je fus forcé de m’en apercevoir par étapes. Après la désastreuse élection de 2016, où l’on vit des grotesqueries similaires à celles qui avaient eu court sous Baré Maïnassara, je dus admettre que rien n’avait changé. Et que ma théorie était entièrement fausse, un make-believe. Et j’ai commencé à me poser la question de savoir où je m’étais trompé.

 

Ra. C. : Et alors ?

 

Ra. I. : Bon, d’abord je me suis dit que l’erreur était de croire que l’histoire peut changer, car c’était cela mon postulat. Qu’on peut changer d’histoire. Le fait est qu’entre 1991 et aujourd’hui, il s’est déjà écoulé pratiquement le même nombre d’années qu’entre 1960 et 1990. C’est-à-dire que le Niger a été aussi longtemps dans son état de démocratisation prétendue qu’il a été dans un système autoritaire, et il n’y a pas de changement qualitatif réel entre ces deux périodes. Bien sûr, ailleurs, ce saut qualitatif a eu lieu, par exemple au Bénin, au Ghana. Mais il y a également des endroits où il n’a pas eu lieu. Puis en songeant de plus près à cette affaire de changement d’histoire, il m’apparut qu’elle ne concernait pas la démocratie en tant que telle, qu’elle ne remontait pas à 1991, mais à plus longtemps que cela de plusieurs décennies. La lutte historique moderne fondamentale, au Niger comme d’ailleurs partout en Afrique, n’est pas une lutte pour la démocratie en tant que telle, ou alors seulement pour la démocratie en tant que produit dérivé. C’est avant tout une lutte pour la citoyenneté. C’est-à-dire pour les droits politiques reconnus au citoyen, membre actif et égal aux autres de la cité, apte à participer à son gouvernement dans diverses postures, non seulement celles de magistrat (tel que le chef de l’État) mais aussi celle de critique ou de soutien éclairé, suivant le cas. C’est une lutte plus ancienne que les États eux-mêmes. Il faut voir que l’objectif des Africains, à l’époque coloniale, n’a pas d’emblée été l’indépendance, mais bien la citoyenneté, l’obtention de l’égalité de droit et de statut politique avec les Européens, au sein des empires que ces derniers avaient mis en place. Si certains se sont tournés vers l’indépendance, c’est qu’ils s’étaient rendus compte que les Européens n’accepteraient jamais une telle égalité. Autrement dit, l’indépendance était le moyen d’atteindre à la citoyenneté par une voie plus réaliste. Et une fois indépendants, les États africains n’allaient pas inventer de nouveaux régimes politiques, ni ressusciter les anciens systèmes précoloniaux qui étaient morts de leur belle mort. L’idée était de reproduire le système politique européen, mais cette fois mis au service de la population africaine.

 

Ra. C. : Cela me paraît faire sens. J’ai lu quelque part que beaucoup de gens en Afrique francophone ont accordé plus d’importance à la fin du régime de l’indigénat, en 1946, qu’à l’indépendance.

 

Ra. I. : Oui, parce que là, il y a eu un vrai saut qualitatif, on s’est tout d’un coup rapproché de l’état de citoyen. Un saut qualitatif similaire ne s’est pas vraiment produit en 1960. Les luttes acharnées de pouvoir entraînèrent l’émergence de systèmes autoritaires, dont l’objectif premier était d’empêcher toute opposition et d’exclure toute critique. La première victime de cette histoire, ce fut la citoyenneté. Cette dernière exige l’exercice de droits qui parurent intolérables au pouvoir, elle fut combattue et réprimée, souvent, au nom de la préoccupation paternelle que le pouvoir se disait ressentir pour « le peuple », ainsi que de son devoir de le « développer » sans avoir à tenir compte des critiques et des chicanes d’une opposition politique. Pour ces pouvoirs, l’urgence du développement national était telle que les règles de la démocratie et l’exercice de droits citoyens paraissaient un luxe et une perte de temps. En somme, ils avaient retrouvé la logique du pouvoir colonial : lui aussi disait que l’état où se trouvaient les Africains était tel que des droits citoyens ne leur convenaient pas ; et au projet de « mission civilisatrice », les nouveaux pouvoirs pouvaient faire correspondre le projet de « développement national ».

 

Ra. C. : C’est terrible, je n’avais jamais vu les choses de cette manière. Super déprimant !

 

Ra. I. : Oui, mais sauf que tout comme la mission civilisatrice, le développement national a échoué à se matérialiser. Du coup, ces pouvoirs autoritaires finirent par perdre prise. Dès le milieu des années 1980, il y avait un discours très insistant sur un « retour » aux valeurs démocratiques. Certains des leaders actuels du PNDS étaient à l’avant-garde de ce discours. Bien qu’encore presqu’enfant, je me rappelle très bien de tels discours entendus à Maradi de la part de leaders syndicaux plus tard affiliés au PNDS, et lorsque je pose aujourd’hui des questions là-dessus aux gens qui étaient alors assez adultes pour avoir assisté à de tels meetings, ils me disent qu’ils avaient été très fortement impressionnés. Et puis, souviens-toi, lorsque la démocratisation fut lancée en 1990-91, on parla beaucoup, au Niger et ailleurs, de « nouvelle indépendance ». Politiquement, cela veut dire qu’on reprenait cette quête de la citoyenneté qui avait été si vite interrompue au début des années 1960.

 

Ra. C. : En effet.

 

Ra. I. : D’ailleurs, d’ailleurs, à cet égard, le cas du Niger était dès le départ pour le moins exceptionnel. On peut dire que la citoyenneté a été passée au fil de l’épée au Mali dès 1960, au Sénégal seulement en 1962 (et elle a été ressuscitée de façon d’abord quelque peu artificielle en 1976), au Nigeria peut-être à partir de 1966. Mais au Niger, elle a été étouffée avant même l’indépendance, en 1958-59, à travers une collusion entre la France et le PPN-RDA. Ce qui, en revanche, ne mourut jamais – y compris au Niger – c’est l’aspiration à cette citoyenneté. Alors, pourquoi je parle de tout cela ? Eh bien, c’est pour revenir à Libération et à ma note sur le soldat et le prêtre.

 

Ra. C. : Ah bon ? Tu as de la suite dans les idées !

 

Ra. I. : Mais oui. Parce qu’apparemment la vie de l’esprit est devenue impossible ou en tout cas improbable au Niger, sans prise de risques indue. Et d’un autre côté, j’avais noté que ce genre de chose se produisait sous la botte du soldat ou la férule du prêtre. Or, cette botte et cette férule ne sont évidemment pas en cause au Niger. Maintenant, si, au lieu de se poser la question de l’évolution politique du Niger en termes d’un dualisme démocratie-autoritarisme on l’abordait à partir d’un dualisme impliquant la citoyenneté, quel serait le terme antonymique de la citoyenneté ? C’est en me posant cette question que j’ai pu deviner la nature de l’autorité contraignante d’aujourd’hui. L’antonyme du citoyen, c’est le seigneur, et les Nigériens sont sous l’autorité d’un seigneur.

 

Ra. C. : Tu sais, quand on y pense, vu ce que tu dis, les langues nationales le disent littéralement. Pour le pouvoir du chef d’État, le zarma parle de koytaray, le haoussa de sarauta. On peut traduire par « seigneurie ».

 

Ra. I. : Exactement. Bon, il existe des termes plus neutres, comme borginataray, shugabanci, mais ils s’appliquent plutôt au leadership qu’au pouvoir. Tu sais, ces deux termes que tu viens d’indiquer ont des origines « républicaines ». Ils désignaient des magistratures exécutives, mais qui se sont aristocratisées dans certains contextes. Et là, on peut clarifier la différence entre la magistrature et la seigneurie. La première est une fonction mandatée pour servir et la seconde un état acquis pour se faire servir. En théorie, les fonctions remplies par nos chefs d’État, en Afrique, sont des magistratures. Elles sont comprises en tant que telles et, depuis l’adoption de constitutions démocratiques, elles tirent toute leur légitimité de ce concept. Mais très souvent, ces magistratures virent à la seigneurie, même si la pantomime de la magistrature est en partie maintenue.

 

Ra. C. : Mais pourquoi ? Pourquoi ? Et puis voilà que tu ris…

 

Ra. I. : Oui, parce que la façon pitoyable dont tu poses cette question me rappelle un message reçu d’un ami européen ami du Niger, qui est choqué par les corruptions du pouvoir actuel, et qui m’a demandé : « Why ? Oh, why ? » Bah oui, il y a la tentation de l’enrichissement personnel, et de son entourage, la tentation de la glorification personnelle. Si on n’a pas de convictions ni d’idéologie, il n’y a pas de remparts face à ces tentations. C’est d’ailleurs là que se trouve la différence d’avec les autoritaires des années 1960, qui avaient l’idéologie du développement national. Quelle que soit la raison, on voit en tout cas le style même du pouvoir prendre, dans ce contexte, des allures seigneuriales, par exemple, la multiplication de l’image gigantisée du chef, parfois également de sa famille ou au moins de sa conjointe, combinée avec l’escamotage de sa présence publique, ce qui est exactement la pratique seigneuriale. Le seigneur propose à ses sujets et serviteurs son image qu’ils doivent adorer, mais ne se montre pas publiquement. Il dédaigne d’entrer en conversation avec eux afin de leur parler pour les convaincre et recueillir leurs suffrages, comme doit humblement le faire le magistrat. Les chefs d’État, en Afrique, font des discours à la nation ; ils ne font pratiquement jamais de conférence de presse avec des journalistes locaux. Ils ne se présentent en public qu’au sein de rassemblements adulateurs. Leurs déplacements nécessitent souvent la paralysie d’une partie de la ville et le dégarnissement des commissariats, puisqu’il leur paraît évident que la force publique est d’abord et avant tout à leur service. Bien souvent, au Niger par exemple, les déplacements du président se sont accompagnés de violences physiques à l’encontre des badauds, scènes typiques d’un régime seigneurial. Le seigneur ne débat évidemment pas avec ses sujets. Il écoute leurs louanges ou leurs suppliques, mais s’ils osent se montrer critiques, il les jette en prison. C’est de cela que parle cette tribune, et Souley Adji a fait récemment circuler une jérémiade où il demande aux Nigériens s’ils sont des citoyens ou des sujets. En tout cas le seigneur n’a pas, en face de lui, une patrie de citoyens, mais des féaux qu’il protège et récompense ou des indociles qu’il tâche à soumettre à sa loi. Et donc, oui, naturellement, dans un tel contexte aussi on ne peut pas « vivre », pas plus que sous l’empire du soldat ou du prêtre. La vie intellectuelle requiert le débat franc et ouvert, même irritant et controversé – et seulement de là peut sortir la loi commune et le fuel du progrès. Sous un seigneur, silence et stagnation, voire déclin, car en politique, qui n’avance pas recule.

 

Ra. C. : Aussi ce que disait Borges, non ? Attends, c’est ceci : « Les dictatures fomentent l’oppression, les dictatures fomentent la servilité, les dictatures fomentent la cruauté ; encore plus abominable est le fait qu’elles fomentent la stupidité ».

 

Ra. I. « Encore plus abominable est le fait qu’elles fomentent la stupidité » ! Tout à fait ! Et plus précisément, l’interdiction faite aux gens de parler et de débattre librement a deux résultats opposés : l’extrémisme verbal chauffé par l’outrage et par le défi, et la flagornerie grotesque rampant en quête de cul à lécher. Entre les deux, les velléités de pensées raisonnables et d’idées nuancées, étouffées par cette ambiance délétère, languissent et se racornissent dans les maigres espaces qui leur sont laissés, alors qu’il n’y a rien de plus utile, ni de plus indispensable, au développement d’une intelligence collective. Ainsi en arrive-t-on à gaspiller l’unique ressource vraiment primordiale d’une communauté d’humains, l’intelligence.

 

Ra.C. : Mais en fin de compte, d’où vient ce prurit seigneurial, au Niger ? Tu as dit qu’on ne le trouve pas nécessairement ailleurs. Qu’est-ce que le Niger a de particulier ? Est-ce la faute du PNDS ?

 

Ra. I. : Non. Cela aurait été trop simple, car alors il suffirait de se débarrasser du PNDS. Mais non. Soit dit en passant, je l’ai observé, ce prurit, même dans un pays qui se définit à juste titre comme un peu plus démocratique que ses voisins, le Sénégal. J’ai l’impression, mais je n’y ai pas suffisamment réfléchi, que c’est lié au néolibéralisme. C’est certainement lié au néolibéralisme, mais je ne sais pas encore exactement comment. Je finirai par le savoir. En tout cas, il devait déjà être à l’œuvre en 1993, année de l’arrivée au pouvoir du premier « président haoussa ». Je me félicitai de cette « alternance ethnique », mais je ne vis pas tout de suite qu’elle adoubait aussi le premier des seigneurs. Il est vrai que Mahaman Ousmane a été celui qui a le plus respecté les règles encadrant sa magistrature, dans le sens où il s’est vraiment laissé contraindre par elles, sans tâcher de les rendre malléables et ductiles et de fausser ainsi leur jeu. Son instinct était aussi seigneurial que celui de ses successeurs, mais le Zeitgeist d’un frais retour de la citoyenneté lui avait instillé la nécessité de rester dans les limites de sa fonction. Seulement, il fit un usage excessif des instruments que lui fournissaient cette dernière, précisément afin donner plus de champ à ses prédispositions seigneuriales. Et le résultat fut qu’il grippa la machine et déclencha le putsch de 1996. Depuis lors, la véritable histoire du Niger est celle de la lutte constante et acharnée menée par les chefs d’État contre les limites constitutionnelles de leur autorité, les protections légales de la citoyenneté, et les principes informels d’un régime civique qui exigent plutôt la modération et le dialogue.

 

Ra. C. : Donc ce « trop d’histoire » chaotique ne va pas cesser !

 

Ra. I. : J’ai bien peur que non. Et encore une fois, ton terme : dommage. Il y a beaucoup d’intelligence au Niger, assez pour qu’on n’ait pas le niveau de délabrement économique qui explique, par exemple, l’IDH terrible du pays. Mais c’est une intelligence qui ne sert à rien. On m’a raconté une fois que Tandja a limogé un expert national qui, lors d’une réunion d’experts en Mauritanie, a donné les « vrais chiffres » de la situation des zones rurales nigériennes. Il est vrai qu’il tentait son mauvais coup et se présentait comme le bon père du petit peuple paysan. Mais surtout, rien ne protégeait ce chercheur des foudres du pouvoir. Et puis contrairement à leurs voisins burkinabès, les Nigériens n’ont pas une tradition de trancher le nœud gordien par une insurrection civique. Le Burkina semble avoir une « histoire à moteur ». Il y existe quelque chose de l’ordre d’un « peuple », qui imprime une poussée qualitative, en dépit de l’existence, parmi ceux qui recherchent ou acquièrent le pouvoir, d’instincts similaires à ceux observés au Niger.

 

Ra. C. : Reste l’armée ?

 

Ra. I. : Oui, elle a eu ses usages. Mais l’armée n’est jamais qu’une branche de l’État.  Lorsqu’elle arrive au pouvoir, elle se comporte immédiatement en institution étatique, donc séparée de la société civile, qu’elle traite – comme l’État le fait en général – en objet à dominer.

 

Ra. C. : La société civile ?

 

Ra. I. : Bien sûr, pas au sens nigérien de conglomérat d’associations, mais au sens premier de société des citoyens.  À ce sujet, voici quelque chose qui va nous ramener à ce qui t’excite tant…

 

Ra. C. : Moi ? Qu’est-ce qui m’excite ?

 

Ra. I. … Attends, tu vas voir. Tu vois, l’État, à travers sa généalogie, s’est constitué comme l’entité qui monopolise le pouvoir dans une nation. Il y a une logique ici. Le pouvoir d’État émerge nécessairement de deux processus parallèles, à savoir (1) la monopolisation de l’armement par l’appareil de pouvoir qui se pose en autorité suprême dans le pays et (2) le désarmement correspondant de tous les autres acteurs. Historiquement, les autres acteurs n’acceptent de se désarmer que sous la contrainte et à la suite de violences prolongées, mais leur consentement à être désarmés repose en fin de compte sur un contrat tacite qui oblige le détenteur du monopole des armes à protéger ceux qui sont désarmés et à ne pas abuser de son monopole. C’est la matrice de ce rapport État-société civile. Dans cette matrice, l’État se définit comme l’agent, tandis que la société civile serait le patient. Comme les composantes de la société civile n’acceptent pas forcément ces prémisses dans toutes leurs conséquences, l’État s’efforce de les dominer à travers l’usage, ou la menace de l’usage d’une force publique armée dont il s’est arrogé le monopole. En ce sens, l’État est par définition autoritaire. D’ailleurs, comme tu le sais bien, les langues du Niger le désignent surtout par des termes qui renvoient à cet aspect dominateur : iko, hino (pouvoir), mulki, mayray (domination). Le jeu de la démocratie libérale sert à réguler, limiter et contrôler cette autorité pour le moins patibulaire. Mais que se passe-t-il lorsque celui qui a la main mise sur elle décide de ne pas jouer le jeu ? C’est ce qu’a fait Tandja en 2009, ce qu’a fait Baré Maïnassara avant lui, ce que, par bien de côtés, fait le pouvoir actuel aujourd’hui. Mais cela découle du fait que dès qu’il y a un État, le danger de l’autoritarisme politique est présent. Il n’y a qu’à voir ce que fait en ce moment subir aux Américains l’épuisant Donald Trump !

 

Ra. C. : Tu as dit, « dès qu’il y a un État » ? Mais il y a toujours un État, non ?

 

Ra. I. : Non. Il y a toujours un gouvernement, mais il n’y a pas toujours un État. J’ai utilisé tout à l’heure le mot de généalogie. Celle de l’État dans sa forme moderne, celle que nous connaissons aujourd’hui, remonte à l’Europe des XVIe-XXe siècle, il est né dans l’enfer de la guerre perpétuelle, comme le montre Charles Tilly. Cette concentration de pouvoir militaire, fiscal, policier, judiciaire, régulateur, et même, à partir du XIXe siècle surtout, éducatif et sanitaire, n’a absolument rien de nécessaire et naturel. Avant qu’il ne se mette à dominer la scène et à tout accaparer, il y avait le gouvernement, dont ce qui deviendra l’État – c’est-à-dire le pouvoir royal – n’était qu’un acteur parmi d’autres. L’autorité éducative, le gouvernement des âmes et des idées, appartenait par exemple à l’Église, ainsi d’ailleurs que les moyens de ce qu’on appellerait aujourd’hui la santé publique (d’où les noms religieux des vieux hôpitaux, comme celui de la Charité à Berlin, l’Hôtel Dieu et la Pitié Salpêtrière à Paris). C’est la guerre qui a précipité la concentration véritablement terrifiante de pouvoir de l’État moderne en Europe, de ce « plus froid des monstres froids » comme dit Nietzsche, de cet « État légal-rationnel » wébérien que les politologues africanistes opposent orgueilleusement à l’impéritie de l’État en Afrique mais que Weber considérait, quant à lui, avec une sorte d’angoisse. Le développement de l’État moderne a bien sûr d’autres déterminants, mais le fait qu’il se soit produit en Europe, aux XVIe-XXe siècle, et non pas ailleurs ou sur le même continent à une autre époque, souligne la pertinence de l’idée des origines fiscales-militaires du phénomène. Par contraste, l’Afrique précoloniale, où sévissaient parfois des guerres de prédation, mais très peu de guerres de voisinage, était une terre de gouvernement plutôt que d’État. D’ailleurs les premiers ethnologues européens qualifièrent la majorité de ses communautés politiques de « sociétés acéphales » ou « anarchiques », c’est-à-dire « sans État ». Donc, la colonisation a importé brusquement dans ce contexte de diffuse gouvernementalité cette terrible et superbe machine de l’État moderne. On voit les conséquences. Même sans disposer des énormes bases fiscales qui lui garantissent son autonomie (ce qu’on appelle pompeusement sa souveraineté) en Europe et dans d’autres pays riches, cette machine, dans sa forme brute, était assez puissante pour « siphonner » le pouvoir d’agency, le pouvoir de faire, dans les nouvelles nations africaines. De ce fait, tout d’un coup, l’Afrique des communautés gouvernées fut réagencée et reorganisée pour mettre en place le sempiternel face à face entre l’État et la société civile. Le même processus s’était d’ailleurs répandu partout sur la planète. Alors qu’en 1860, cette configuration n’existait qu’en Europe et aux Amériques, seulement cent ans plus tard il n’y avait plus qu’elle sur toute la planète, ce qui, si tu y penses, est quand même assez hallucinant. Toujours est-il que lorsque nous ne voyons autour de nous qu’une seule réalité, nous ne pouvons songer qu’une réalité alternative puisse être possible, et nous oublions que d’autres réalités ont en effet existé, et se sont même crues immortelles, il n’y a pas si longtemps de cela.

Wernerprokla
In Blut und Eisen: naissance de l’État allemand

Ra. C. : Je me rappelle que tu m’as dit une fois qu’il y avait dans ton travail actuel toute une réflexion sur l’État et le gouvernement. C’est donc de cela qu’il s’agit ?

 

Ra. I. : Oui, oui. Et pour nous en Afrique, la première image de cet État moderne fut, bien sûr, coloniale. Du coup, elle apparut comme une forme plus incoercible de domination. La langue haoussa lui donne un nom analytique et intellectuel : mulkin mallaka, « domination par dépossession ». Cela dit tout, n’est-ce pas? Mais c’est son nom songhay-zarma, surtout, qui m’a touché. Potol.

 

Ra. C. : Potol ?

 

Ra. I. Potol. Ça sonne lugubre. En fait, je n’avais pas d’abord fait le lien avec la colonisation. Longtemps, ce fut pour moi un terme à la fois mystérieux et effrayant, puisqu’il se réfère à tout temps de malheur et d’oppression. Plus tard, je découvris l’origine du terme, liée en effet la colonisation : potolo wate, « le temps du portage ». C’est une corruption du français portage, l’usage colonial de réquisitionner de façon discrétionnaire des hommes pour porter les bagages des expéditions coloniales au loin, dans des pays étrangers. Le portage impliquait non seulement le déracinement, mais aussi un taux de mortalité très élevé. Comme ce fut le premier acte de despotisme du colonisateur, le même mot fut plus tard appliqué à ses autres actes de despotisme – par exemple la corvée ou le travail forcé – avant de devenir le concept zarma pour « despotisme ». Ceux qui l’utilisent aujourd’hui, comme ce fut longtemps mon cas, n’ont généralement pas conscience de ses origines coloniales. Eh bien, figure-toi que lors de mon dernier séjour à Niamey, j’ai entendu une diatribe, en zarma, contre le pouvoir actuel, qui est décrit comme un potol, parce qu’il pillerait les ressources publiques au prix de la sécurité et de la vie des citoyens et se protégeait des critiques en les écrouant.

Les-colons-Blancs-sur-chaise-porteur
Potol

 

Ra. C. : Bon, il y a bien du potol dans le fait, il faut reconnaître.

 

Ra. I. : Pour en revenir à la généalogie de l’État, ce qui s’est passé, c’est qu’en Europe, 1945 a mis fin à la guerre perpétuelle. À l’ombre du parapluie américain, les États se sont adoucis, et le besoin de dominer la société s’est considérablement atténué. Comme tu le vois, ce qu’on admire à présent en Europe comme idéal de gestion politique, c’est des endroits comme les pays scandinaves, les Pays-Bas et leur « poldermodel », c’est-à-dire des pays où il y a plus de gouvernement que d’État, en sachant que le gouvernement est par essence participatif (on ne gouverne qu’à travers la coopération), tandis que l’action de l’État est verticale et dominatrice. Il y a peu de gouvernement dans la plupart de nos pays, et ce vide est remplacé par l’État, ou plutôt, la plupart du temps, son squelette sécuritaire. La décentralisation est censée apporter un peu plus de gouvernement et un peu moins de domination, mais il lui reste encore bien de chemin à faire. Soit dit en passant, si cette situation n’est pas la cause des insurrections du Sahel, elle les a certainement facilitées. Par exemple, la séduction de la Sharia, c’est qu’elle est essentiellement du gouvernement, à la limite, dans un endroit où tout le monde est bon musulman, on n’a pas besoin d’État, seulement de spécialistes de la Sharia, puisque la Sharia gouverne tout. Or, les campagnes africaines sont très peu gouvernées.

 

Ra. C. : Et je me répète : c’est dommage… Donc l’État est inutile ?

 

Ra. I. : Non, il fait ce qu’il est fait pour faire. Mais il peut le faire de façon plus sophistiquée, et plus libérale, ce qui, il est vrai, n’est nullement un résultat logique, puisque l’être humain étant ce qu’il est, la tentation de l’abus est plus forte que le sens de la retenue lorsqu’on dispose d’un pouvoir quelconque. D’ailleurs le pouvoir étatique est né de l’abus, il est né de coups de force qui ont permis aux monarques d’Europe occidentale de concentrer entre leurs mains de plus en plus de pouvoir de gouvernement, sauf en Angleterre. Maintenant, pour arriver à ce qui t’excite : le fait est que le motif de départ de l’avènement de l’État moderne, la guerre perpétuelle, n’existe pas en Afrique. Jeffrey Herbst se gausse du fait qu’en lieu et place de ces monuments de triomphalisme national-militaire que sont l’Arc de Triomphe de l’Étoile à Paris, la Porte de Brandebourg à Berlin ou la Colonne de Trafalgar à Londres, les pays africains érigent des monuments à l’unité africaine. Il a vu là le signe certain que de tels États ne seraient pas capables de développer les muscles et la robustesse qui ne s’acquièrent que dans la compétition et une atmosphère darwinienne de lutte pour la vie. Mais il n’a pas vu qu’ils ont en revanche développé les instruments nécessaires à épier et embastiller ceux de leurs « citoyens » qui paraissaient gênants à leur manipulateur. Le Niger, qui semble bien incapable d’infiltrer et d’espionner les djihadistes qui lui taillent des croupières (et qui, eux, ont certainement infiltré ses services) s’évertue néanmoins à développer les moyens techniques et juridiques de surveiller les citoyens et de les soumettre, sur cette base, à un harcèlement judiciaire intensif. L’ami européen dont j’ai parlé auparavant m’a dit l’autre jour, en soupirant : « Si seulement ils pouvaient arrêter d’enfermer les gens ». Il ne voyait pas la rationalité de la chose. Il me fit remarquer que l’emprisonnement politique ne décourage pas l’opposition, comme les gens au pouvoir actuellement, et qui en ont jadis été les victimes, sont bien placés pour le savoir ; et il dégrade de plus en plus l’image du régime à l’étranger, même si l’appui de la France lui reste acquis. Et c’est là que je lui répondis par la fameuse affaire du marteau : quand on n’a qu’un marteau, tout problème apparaît sous la forme d’un clou. L’État, dans sa forme brute, sans les adoucissements du libéralisme politique, est essentiellement un marteau.

 

Ra. C. : Ah oui, l’État-marteau !

 

Ra. I. : L’État-marteau.

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s