Perscrutation

Un fragment d’essai issu des Carnets de littérature de R. Samine. (Il s’agit du premier jet de l’introduction d’un essai sur Sei Shonagon, Mme de Lafayette et Jane Austen.)

Perscrutation… Je trouve le mot dans Montaigne. Existait-il ? Etait-il d’usage commun ? Etait-ce une création au fil de la plume, de Montaigne ? Tout ceci est possible. L’état d’esprit qui convenait, qui allait avec la langue française (si tant est qu’une telle formulation unitaire, créée par les nécessités de l’Etat-nation français qui, alors, n’existait guère, ou du moins pas du tout au sens hégémonique où il en vint à exister quelques siècles ou même quelques décennies plus tard, si tant est que, disais-je, une telle formulation fût exacte) dans ce temps là ne faisait pas du néologisme quelque chose de spécifique, et qui eût même besoin d’être nommé. Pourvu qu’un mot soit fait de sorte qu’il fût à la fois tout à fait compréhensible et très expressif pour la circonstance, il ne détonait pas – même pas dans un livre. Il n’y avait pas d’Académie française, mais surtout, il n’y avait pas les conditions permettant l’espèce de prise de pouvoir, de centralisation linguistique, comprise dans l’idée d’une « académie française ». C’est quelque chose qu’il est difficile de comprendre à un Français d’aujourd’hui – quoique beaucoup moins à un Africain, puisque nous sommes, quant à nous, dans une époque où nous mélangeons les langues sans trêve ni répit, confondant les frontières lexicales en des métissages nombreux qui rendent l’espèce de fixité ou de stabilité formelle des mots qui est revendiquée par les langues nationales de l’Europe, tout à fait déplacée dans notre cas. Linguistiquement, nous sommes contemporains de Rabelais, non de Yourcenar ou de Cioran – ce qui d’ailleurs rejaillit même sur le français tel qu’on le parle parmi nous et tel qu’il est peu compris et peu senti par les locuteurs européens de cette langue là.

Ceci est important si, comme je le crois, la littérature est moins l’histoire ou la science des auteurs et des textes, que la science de la manière dont une langue, un outil linguistique, à un moment donné, usant des auteurs un peu comme Dieu, selon Spinoza, s’est servi des différents prophètes, pour atteindre la racine des sentiments, la source profonde, les nappes immenses de notre vision intérieure, parvient à nous révéler à nous-même. Il y a donc, par exemple en ce qui concerne la littérature française, des possibilités linguistiques qui étaient ouvertes vers 1550, vers 1560, et Michel Eyquem possédait le tempérament nécessaire à les utiliser – notamment à travers ce qui peut nous apparaître, à nous pour qui ces possibilités là sont, à un certain niveau, plus restreintes, des inventions. Certainement, d’ailleurs, le mot lui-même n’était pas nouveau. Exactement comme pour nous, gens scolarisés d’Afrique, il est naturel, quand nous parlons zarma ou haoussa, de faire passer en en adaptant la prononciation, un mot français ou anglais quelconque dans notre propos, les gens cultivés du temps glissait du latin ou du grec modifié dans leur discours, sans penser à une justification. Montaigne n’avait certainement pas l’impression d’inventer un mot, puisque perscrutatio était un mot latin, utilisé couramment par Cicéron qui était un peu la divinité littéraire de l’époque. Ce qui est intéressant, ou nouveau peut-être, c’est qu’il l’applique au regard intérieur, à l’analyse morale.

Pourquoi ceci est important ?

Il y a une manière utile d’étudier la littérature qui n’existe pas encore, qui n’a pas été mise en place, autant que je sache : c’est celle qui consiste à repérer ces termes, ces manières de dire (en général un mot, ou plutôt une nouvelle famille de mots) qui posent un nouveau rapport entre notre sensibilité et la langue, de sorte à l’amener à concevoir de nouvelles impressions, de nouvelles pensées, de nouvelles imaginations, et donc à vivre différemment, tout en restant elle-même. Se donner comme champ les textes de Montaigne, pour un tel repérage, est une chose évidente, et fort aisée, car Montaigne est – si je peux me permettre de m’exprimer aussi bêtement – à la « littérature française » ce que fut Descartes à la « philosophie française ». Ceci est bête, car je me sers de tracés assez ineptes créés par l’université occidentale – mais disons qu’en ce qui concerne la création d’une nouvelle conscience de soi, dans le domaine littéraire, en France, vers 1580, Montaigne est une source, un prophète de rang majeur. En fait, son influence, on le sait, s’étendit hors du domaine de la langue française, puisqu’il devint une référence incontournable chez les Anglais, dont il fait d’une certaine façon autant partie de la littérature que de la française. Mais je dirais que cette conscience littéraire particulière qui est celle de l’analyse morale, qui a été reprise et adaptée à des conceptions de l’écriture radicalement différentes de celle de Montaigne – l’apologétique de Pascal, les aphorismes de La Rochefoucauld, les romans de Mme de Lafayette et tout ce qui s’ensuit, en une ligne claire qui va jusqu’à Proust en passant par le Diderot de La Religieuse, les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et les romans de Stendhal – trouve son origine principale chez Montaigne, dans les textes de Montaigne, dans l’espèce d’intelligence du monde créée par les mots de Montaigne. Et le mot « perscrutation » est une preuve de ce que j’avance.

Mais je ne tiens pas à m’attarder sur cette question précise de la preuve par les mots à laquelle je suis arrivé en me posant des questions de ce type : pourquoi l’alexandrin paraît-il « naturel » dans les œuvres de Racine, de Corneille, mais non dans celles de leurs imitateurs du dix-neuvième siècle (et pourquoi d’ailleurs l’alexandrin reste encore relativement crédible chez Voltaire, chez Crébillon – tout en étant pourtant déjà atteint de cette impression de ridicule que les critiques littéraires appellent « académisme ») ? Pourquoi, plus simplement, faut-il attendre les années 1900 pour que la phrase « le septième jour, nous abordâmes devant une plage sablonneuse remuée de dunes arides » soit possible ? (C’est une phrase typique de ce que les critiques littéraires appellent le décadentisme, extraite du Voyage d’Urien de Gide). Pourquoi d’ailleurs, puisque nous sommes théoriquement dans le même univers linguistique (le français) et que les formations syntaxiques n’ont pas été profondément altérées comme par rapport au temps de Froissart et de Thurold, devint-il pour ainsi dire impossible d’écrire naturellement quelque chose comme ceci, « Les avantages de sa personne se peuvent tirer de sa taille, du port, de l’air, de la bonne mine, d’un dehors plein de grandeur et de majesté, et la constitution d’un corps propre à soutenir les fatigues et le poids d’un si grand poste. » ? (Il s’agit d’un extrait du portrait de Louis XIV par Spanheim dans sa Relation de la Cour). Les historiens de la littérature ont tendance à ne voir là aucun problème, sur la base de l’idée implicite que ce style d’écriture ou de parole (car ce qui est frappant dans l’écriture dite classique, c’est qu’elle était probablement plus gouvernée par l’oralité que la nôtre, et il est très probable que Spanheim aurait dit ceci à peu près comme il l’écrivit) avait des sortes de déficiences. On accuse par exemple son abstraction et son vocabulaire étriqué qui aboutiraient notamment dans le domaine de la description des choses et des êtres à sacrifier le particulier au général, l’intrinsèque à l’universel, le pittoresque à l’intelligible. Cette vision, construite par le maître maçon de l’architecture de la « Littérature française » (comme genre universitaire, scholastique), Gustave Lanson, a longtemps eu droit de cité et reste prédominante auprès de l’opinion apprise: mais ce qui a changé n’est pas tant la qualité de la langue que les choses que nous sentons ou voyons. Encore une fois, il est possible que le fait d’être africain (et donc d’avoir une sensibilité différente de celle des Français contemporains) me permet de mieux voir cela – car cette manière de voir en quelqu’un son port, son air, la grandeur de son dehors est, je crois, bien plus accordée à notre subjectivité qu’à celle des Européens d’aujourd’hui. Pour eux, le dire de Spanheim paraîtra disjoint de la réalité, je veux dire, apparaîtra comme une série de mots apposés à la réalité – tandis que dans une description, mettons de François Mitterrand faite par Jean Cau, les mots disparaissent, absorbés qu’ils sont directement par leur subjectivité. En revanche Spanheim me parle vraiment directement – et combien de fois n’ai-je pas entendu des Africains dire que pour eux la littérature française s’arrête à Gide, voire à Balzac, que Racine leur fait comprendre les réalités du pouvoir et d’autres choses de ce genre qui seraient essentiellement choquantes pour un Français, en dehors des cercles scolaires (justement, j’entends aussi des Français dire qu’ils n’aiment pas Racine ou Balzac parce qu’on les en a tympanisé à l’école : je pense cette raison tout à fait spécieuse, car d’une part nous aussi on nous en a tympanisé, mais surtout, d’autre part, une relation subjective comme celle qui éduque notre sensibilité à des formes données est plus liée à ladite sensibilité qu’aux formes elles-mêmes).

Les raisons de tout ceci, et la preuve par les mots, ne sont pas cependant l’objet de mon propos ici et je me suis laissé entraîner loin du mot spécifique qui m’intéresse. Perscrutation – mot sans lendemain, disparu presqu’aussitôt qu’apparu,[1] et dans quoi je vois comme un scintillement indicatif de la naissance de l’analyse morale, dans la conscience littéraire, en France, vers 1580 (et par conscience littéraire je n’entends pas moins que l’on ne dirait avec la formule « conscience scientifique », car la littérature est, entre autres choses, un instrument de savoir, un moyen d’acquérir une connaissance à travers non pas une démonstration, mais des sentiments.) Montaigne use du mot non pas, comme les Latins, par rapport à des choses, à des circonstances parfois assez terre à terre (comme lorsque Cicéron dit dans Les Verrines, « Qui simul atque in oppidum quodpiam venerat, immittebantur illi continuo Cibyratici canes, qui investigabant et perscrutabantur omnia », « S’il entrait dans une ville, aussitôt il lâchait ses deux limiers ; ils se mettaient en quête, ils furetaient partout. »), mais par rapport à la quête et au fondement de la vérité. Un jour, raconte-t-il dans le chapitre de ses Essais consacré à la coutume et à la loi reçue, il voulut fonder une décision de justice non pas sur la loi ni sur la coutume, mais sur la raison première qui l’établit en son origine, et il en trouva « le fondement si faible » qu’à peine il ne s’en dégoûtât, lui qui avait à l’affermir chez autrui. En fin de compte, c’est par l’usage, la coutume, l’opinion, que « les plus belles vertus » sont fondées, et non à travers les « premières et universelles raisons », qui sont de trop « difficile perscrutation », c’est-à-dire donc trop difficile à retrouver et à observer. De tels propos justifient et expliquent l’opinion qui veut que Montaigne soit essentiellement un sceptique, un individu sans opinion fixe, sans principes posés ni sentiments absolus. Il est vrai qu’à ceci précisément, on peut opposer la conviction de Descartes selon laquelle l’usage, la coutume, l’opinion ne font rien à l’affaire, et, une perscrutation méthodique (pour ainsi dire) nous mène naturellement à ces raisons premières et universelles qui, loin d’être difficiles à observer, sont au fait « claires et distinctes ». On pourrait le croire ainsi, et sans entrer dans des détails qui pourraient nous relever que, peut-être Descartes lui-même était, par quelques côtés, un sceptique confirmé, rien ne réfute plus le jugement rendu sur Montaigne sur ce point que Les Essais eux-mêmes, je veux dire, cette œuvre en tant qu’objet distinct. Ce chapitre même des essais où apparaît le mot « perscrutation » comme désignant une recherche peut-être futile, qu’est-il donc sinon une longue et difficile perscrutation ? Un examen fertile, méticuleux, référencé dans l’histoire, dans le mythe, dans l’anecdote, d’une question de laquelle même Descartes n’aurait pu dégager une vérité claire et distincte. Ce qui nous fait croire que cette recherche est futile, c’est que l’on s’est habitué – depuis Descartes d’ailleurs, une fois que la démonstration syllogistique a perdu son empire – à concevoir toute recherche comme une progression méthodique vers la vérité, qui se manifeste, au bout d’une chaîne argumentative, soutenue ici et là par des preuves, en une conclusion unique et impérieuse. Ce que l’on vise du reste n’est pas la vérité, mais l’irréfutabilité, que l’on ne gagne jamais tout à fait, mais de laquelle il faut se rapprocher au plus.

Or les essais de Montaigne n’ont pas cette forme bien balancée, cette structure orientée, cette chute dans l’irréfutable. Plutôt, ils procèdent par le contraste et la revue, ce qui rend la marche de la pensée plus difficile, l’aboutissement plus déconcertant, mais aussi, dans cette déconcertation (voici un mot dont je doute de l’existence, mais non de la pertinence), mystérieusement satisfaisant. Le contraste prévient l’ordre logique, qui est moins le fait de la réalité que le cadre imposé, par notre esprit, à la réalité ; la revue, qui ne peut jamais être exhaustive, nous prévient par ailleurs de l’hallucinante complexité et réverbération de la réalité : et à la fin, nous ne saisissons pas une certitude conclusive, mais une impression conclusive. La différence entre ces deux phénomènes se trouve dans le chemin parcouru pour y arriver, et aussi dans les conséquences sur notre esprit, par la suite. On arrive à la certitude par retranchement de l’erreur – comme le dit bien le titre d’un ouvrage si voisin du Discours de la méthode, la Délivrance de l’erreur de Al-Ghazali. Et la certitude une fois acquise commande à notre esprit de penser d’une certaine façon, elle est décisoire, comme une sentence de cour souveraine rendue au tribunal de la pensée. C’est ainsi que naissent les dogmes, et c’est ainsi que notre esprit peut atteindre l’état reposant de la machine, orienté enfin sur une voie sans retour ni bifurcation. La certitude, d’ailleurs, nous détache d’abord des impressions premières, magma vague d’intuitions et de sensations dont toutes les visions ne sont pas inexactes, mais qui sont pratiquement toutes incertaines et mouvantes. Le chemin que propose Montaigne n’est pas de nous détacher des impressions, mais de les mettre véritablement en rapport avec le désordre du réel, à travers donc cet examen conduit par la traversée du contraste et une revue générale des phénomènes. Nos impressions, qui flottaient mollement au dessus du monde comme des nuages fugaces, prêts à se fondre dans la prochaine impression ou à se vaporiser dans le vide de l’inattention, soudain se trouvent substantialisées, ancrées dans le relief incoercible des faits et des choses. On ne finit pas un essai de Montaigne avec une certitude, mais avec une stupéfaction, et ce qui s’ensuit n’est pas la digestion rapide du vrai, mais la rumination sans fin du réel.

Cela a été transformé et modulé par des artistes qui usaient d’autres formes, par exemple le théâtre (Racine) et le roman (Mme de Lafayette). D’ailleurs, sur ce point précis, il faut dire qu’il s’agit de deux hypostases différentes d’une même forme, car on voit bien que le roman de Mme de Lafayette obéit aux mêmes lois de narration logique que les pièces de Racine – toute cette montée graduelle vers un point de catastrophe, qui se défait ensuite dans l’irréversible : dans La Princesse de Clèves, contrairement aux pièces de Racine, les protagonistes principaux ne meurent pas, mais cela ne fait que souligner le fait que ce qui arriva a rendu pour eux impossible une certaine vie – exactement en fait comme dans Bérénice. En fait, La Princesse de Clèves, c’est Bérénice en prose : et la raison, c’est que le moteur du récit, ce qui le fait progresser d’une étape à l’autre, ce ne sont pas les événements, qui sont rares et d’importance apparemment modique – mais bien l’analyse morale.

Mais qu’est-ce au juste que cette analyse morale ? Il s’agit, pour être bref, de l’établissement de liens entre les accidents du réel et nos réactions intérieures, afin d’expliquer comment nous changeons nécessairement. C’est une méthode – mais ce à quoi elle est liée, c’est quelque chose qui peut-être lui échappera toujours, la compréhension des lois d’une personnalité. L’exemple le plus parfait de cette sorte d’impossibilité que j’aie trouvé, à l’intérieur de la tradition française en tout cas, c’est La Princesse de Clèves, que j’ai lu à ce jour cinq fois. La perfection se trouve d’abord dans la description des sentiments : leur point de naissance, les accidents de leur croissance, leurs contradictions, tout cela est décrit avec précision et minutie par Mme de Lafayette. La chose qui m’a le plus fascinée dans ce livre la première fois que je l’ai lu, je m’en rappelle très bien, c’est une incroyable impression d’intimité avec cette personne, cette Marie de Clèves, que je n’ai jamais rencontré dans aucun autre livre. En fait, les impressions de sa personnalité sont si nettement peintes, si précisément présentées à notre œil mental, qu’au bout d’un certain temps, ce n’est plus tant l’artiste qui construit sa personnalité, que nous même, par la certitude attentive et appréhensive où elle nous a mise de la nature de ses réactions (La catastrophe de la révélation à M. de Clèves de ses sentiments pour M. de Nemours : c’est quelque chose dont on commence à se douter et qu’on redoute avant même qu’aucune allusion directe y ait été faite). Même la sagesse plus artificielle de Mme de Lafayette nous entraîne dans cette prédisposition – notamment toutes ces phrases aphoristiques qu’on peut très bien réunir en un livre de maximes indépendant du roman, mais qui justement, en donnant à l’analyse de la personnalité de Mlle de Chartres – de la princesse de Clèves – un environnement de propositions psychologiques parfois simples, parfois assez complexes, ouvre notre conscience à tout un murmure de jugements moraux où tranche la personnalité mise à jour. (Pour bien comprendre ceci, il faut comparer avec Madame Bovary de Flaubert, où on peut voir une ressemblance superficielle avec le livre de Mme de Lafayette – mais où, ce qu’on éprouve pour Emma lui est toujours extérieur : pitié et agacement, non pas intimité.) Mais bien que nous avons tout vu, le livre se termine sur un mystère – et je pense bien que si je l’ai relu tant de fois, c’est parce que j’étais attiré par ce mystère que j’espérai, en vain, rompre. Ce mystère, c’est la nature des forces intérieures qui ont déterminé toutes ces émotions dont nous avons parfaitement vu tous les enchaînements. J’avais noté une fois, sur ce livre : « Mais pourquoi le prince de Clèves meurt-il ? » C’est-à-dire : pourquoi ne tue-t-il pas M. de Nemours, ou la princesse, ou pourquoi ne cesse-t-il pas de l’aimer, ou pourquoi ne l’aime-t-il pas encore plus au point non pas de mourir, mais la changer, elle ? Etc., etc. Il y a bien de développements possibles après l’aveu de la princesse – et sans doute si je me suis posé cette question, c’est parce que la mort lente du prince était bien la conclusion à quoi je m’attendais le moins.

 

(Comparer avec la mort de la présidente de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses : cette mort est attendue, et on peut dire que Mme de Merteuil a tué la présidente de Tourvel en utilisant ses sentiments pour Valmont ; mais on peut également dire que Mme de Clèves a tué son mari en utilisant ses sentiments pour M. de Nemours : seulement, elle ne pensait pas le tuer, bien au contraire. La mort de M. de Clèves est inattendue : ensuite, bien sûr, elle crée une situation qui est en fin de compte la plus belle, moralement parlant, du roman – et elle devient ainsi comme une mort inattendue mais nécessaire. Mais on peut poser cette question aussi : « Pourquoi j’aime la couleur bleue ? » « Pourquoi, comme le rapporte le chroniqueur Eginhard, Charlemagne ne pouvait détacher ses yeux d’un certain lac ? » « Pourquoi les équations mathématiques font-elles partie de l’intelligence de Moussa, et pas de la mienne ? » C’est la même question que celle de la mort de M. de Clèves, et l’analyse morale ne la résout pas. Mais du moins, elle la pose.)

 

Conclusion provisoire, jalon. Perscrutation : avoir conscience qu’une vérité n’est jamais unique ; que la vérité que l’on vise est une approximation du réel, un conte qu’on se fait sur le réel, à la place d’un autre conte. Il n’est pas faux, mais il n’est pas uniquement vrai aussi. Il est tiré du réel comme la musique est tirée du bruit et du silence, il nous charme, mais nous devons surtout être attentif à ce qu’il n’explique pas, car là apparaît le réel.

 

 

[1] En dehors de Montaigne, Littré en signale un usage chez Sainte-Beuve en 1864. Le mot n’est pas répertorié par le Dictionnaire de Furetière, qui rend compte de façon assez complète de l’usage du XVIIème siècle. Il est probable que Sainte-Beuve l’a emprunté à Montaigne, mais sans succès ultérieur.

2 réflexions sur “Perscrutation

  1. Un détail : le fait qu’un mot soit français ne dépend pas de sa présence dans un quelconque dictionnaire ni d’un usage plus ou moins étendu.
    Il dépend des règles selon lesquelles il est fabriqué.

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