Les ornières maliennes. Essai de décryptage

Pourquoi y a-t-il, au Mali, une révolte contre un chef d’État élu ? Question intéressante, parce que la situation du Mali est telle qu’il est impossible de se fier à quiconque dans les ornières qui y poussent à chaque détour. Ibrahim Boubacar Keïta est un problème, mais les contestataires sont-ils une solution ?

IBK chef d’État élu, oui, certes. Mais il y a quelques petites objections : au Mali comme dans bien d’autres pays de la région, le chef de l’État a savamment manipulé les institutions qui garantissaient la constitutionnalité de l’État et œuvré ainsi à rendre douteuse la légalité électorale. Attitude de routine dont la logique grossière est de s’assurer ainsi la pérennité et le monopole du pouvoir. La chose est tellement évidente que tout le monde voit ce qui se passe et la chose n’est jamais acceptée tranquillement par la population. Presque partout en Afrique (francophone surtout) il y a des gisements de révolte contre les chefs d’État non pas sur la question un peu nébuleuse de la légitimité, mais sur ce sujet net et précis de la légalité. Ces gisements de révolte restent à l’état inerte de gisements, provoquant très rarement les tremblements de terre politiques capables de renverser le pouvoir en place. Mais le cas du Mali est, tout de même, assez particulier. Le mandat d’un chef d’État malien post-2012 n’est pas tout à fait semblable à celui de tout autre chef d’État. En 2012, le Mali se fait culbuter par des rebelles et des djihadistes ; découvre qu’il n’a, en réalité, pas d’armée et est à la merci du premier aventurier suffisamment armé ; est sauvé par la France, in extremis ; s’en réjouit ; découvre, ensuite, que l’intervention française suit, tout naturellement, des objectifs français, non maliens ; est impuissant à s’opposer à ces objectifs, doit au contraire signer des accords humiliants où sa voix ne compte pas ; développe un fort sentiment anti-français ; en même temps, la France ne parvient pas à mettre fin à la guérilla qui a suivi le blitzkrieg djihadiste ; cette guérilla se mue, dans le centre du pays, en une guerre civile faite de tueries et de massacres plutôt que d’affrontements armés ; l’État se montre incapable d’étouffer cette guerre civile, qui se propage même, en forme de tâche d’huile, dans les pays voisins.

Dans ces conditions, la mission d’un chef d’État malien est claire. Faire des pieds et des mains pour : reconstruire l’armée ; restaurer l’administration de terrain en impartissant à son appareil aussi bien la discipline que l’autonomie ; mobiliser les forces vives capables de soutenir cet effort, quelles qu’elles soient ; utiliser la puissance ainsi mobilisée pour marquer des points, par exemple en maîtrisant la dynamique de la guerre civile dans le centre du pays ; utiliser ces points pour négocier une véritable reprise en main du pays face aux Français, qui ne rechigneraient pas à coopérer avec un État qui leur semblerait, dès lors, digne de foi ; et face aux djihadistes ébranlés par cette rénovation politique inattendue.

Mais toute crise n’a pas de leader à sa mesure, et le Mali d’avant 2012 n’était pas vraiment une pépinière du bon leadership africain. La culture politique qui s’y est développée, semblable à celle qui s’est installée dans nombre de pays francophones, permet certes de gérer certains problèmes et certains secteurs de l’économie et de la société avec une efficacité raisonnable vu les moyens disponibles. Mais les méthodes qui y prévalent, et qui, notamment, font litière de tout l’aspect légal-rationnel du processus politique (le « consensus » de Amadou Toumani Touré était essentiellement une systématisation de ces méthodes qui ont effectivement mis entre parenthèses cet aspect), reviennent, au final, à saboter l’État et, par contrecoup, la confiance ou au moins le crédit qu’il pourrait avoir dans le pays.

C’est l’ironie de la politique « monopoliste » : parce que l’objectif est le contrôle monopoliste du pouvoir d’État, les méthodes pour atteindre cet objectif, surtout pour s’y maintenir, une fois atteint, consistent à affaiblir ce même pouvoir dont on recherche le monopole – au moins dans son aspect positif (i.e., non répressif ou oppressif). Le pouvoir positif de l’État (ce que j’appellerais le gouvernement, au sens vrai du terme) est nécessairement inclusif, puisque faire des choses nécessite beaucoup de coopération et donc le respect de l’autonomie des acteurs avec lesquels il faut coopérer. La logique monopoliste est une logique de faiblesse de gouvernementalité. D’ailleurs, un résultat que les politiciens qui se comportent ainsi ne voient pas, c’est que lorsqu’on monopolise le pouvoir, on devient l’unique responsable de tout ce qui advient (et de tout ce qui ne peut advenir), la ligne de mire de toutes les contestations.

Il n’y aurait pas eu de prise de la Bastille s’il n’y avait pas eu Versailles.

Les objections les plus précises des contestataires maliens ne visent pas la légitimité électorale de IBK, mais la manière dont il s’est ingénié à court-circuiter le légal-rationnel. Les deux se tiennent. Il n’y a pas de légitimité sans légalité. La légitimité électorale est fondée sur la consultation périodique du peuple, laquelle est vidée de son sens si le pouvoir en place truque le processus politique afin de fabriquer une réponse favorable du peuple, c’est-à-dire, de fausser cette réponse. De ce fait, en se campant sur la question de la légitimité électorale sans se pencher sur la manière dont IBK a saboté lui-même cette légitimité, les chefs d’État de la CEDEAO n’ont pas répondu aux inquiétudes les plus pertinentes des contestataires – en fait, les inquiétudes réelles non seulement des contestataires, mais de tous les Maliens. Cela peut ne pas surprendre, puisque la plupart d’entre eux se conduisent de la même façon que IBK.

Quoi qu’il en soit, le résumé que j’ai donné de la réponse adéquate au cauchemar malien est bien la restauration de la puissance de l’État – puissance non pas de réprimer et d’opprimer, mais de protéger, sauver, assister, coordonner, inclure et s’exprimer avec autorité tout en étant entendu avec respect (non avec crainte). Rien, dans sa carrière, n’a préparé IBK à devenir un tel restaurateur de l’État. On l’a bien vu : dès son arrivée au pouvoir, dans un pays en proie à la guerre, avec un État abîmé dans une crise budgétaire et fiscale écrasante, la première chose qu’il a fait fut de s’offrir un avion présidentiel avant de mettre en place, sous la houlette de son fils (ah, ces fils de présidents !), un vaste système de concussion et de détournements de fonds appuyé sur le pouvoir de l’État.

Dans un autre Mali, un Mali où il n’y aurait pas eu l’espèce de descente aux enfers dont j’ai parlé plus haut, les gens auraient enduré ce chancre. Leur colère sourde aurait été s’enterrer dans le gisement national de révolte, et se serait manifestée tout au plus à travers des réactions ponctuelles et des jérémiades. Mais dans les circonstances actuelles, le Mali se trouve dans une situation d’urgence où la patience résignée avec laquelle on subit d’ordinaire la mauvaiseté de la politique ne paraît pas de mise. Au lieu de résoudre un problème traumatisant, IBK aggrave le traumatisme.

Voilà donc pour l’ornière IBK.

Le rôle de Mahmoud Dicko dans cette affaire est l’autre pôle significatif de la question de départ de cet essai de décryptage.

En ce moment, Dicko est la plus grosse épine au pied d’IBK. Dicko n’est pas vraiment assimilable à la culture politique dont ce dernier est issu. Certes, il a trafiqué d’influence avec IBK par le passé, soutenant sa candidature à l’élection présidentielle de 2007 puis à celle de 2012. Mais c’est un idéologue salafiste, non un opportuniste comme le sont, en majorité, les politiciens maliens. Il fait de la politique à un niveau pour ainsi supérieur, non pas en vue de gérer les affaires publiques (et d’en profiter pour se sucrer), mais en vue de transformer le pays. En l’occurrence, cette transformation consisterait à « islamiser » le gouvernement et la société selon les vues du salafisme.

Les mots d’ordre ordinaires du salafisme sont sociétaux : la question féminine, la sexualité, les mœurs, bref, les choses sur lesquelles l’opinion publique malienne est ferrée sur des positions conservatrices (en contraste, souvent, avec les mœurs réelles des Maliens). Sur ces sujets, il a toujours été aisé à Dicko de mobiliser du monde sans avoir à mettre trop en avant son idéologie politique. Il a pu se bâtir là-dessus une position que ses bateleurs qualifient d’« autorité morale », position qui s’est renforcée avec le déclin apparent de son principal rival dans le champ clérical, Madani Haïdara.

Ajoutons que Dicko doit ses succès avant tout à ses propres qualités politiques : son intelligence stratégique, son charisme, ses convictions idéologiques. Ce sont là des qualités qui font de lui un meilleur politicien que les principaux leaders politiques maliens. Ces derniers, y compris IBK, ont autant que lui les deux premières qualités, mais manquent de la troisième, qui confère une stature et une crédibilité à part à un homme d’action. Malheureusement pour Dicko – quoiqu’heureusement pour le Mali – le cadre laïc de la constitution malienne lui interdit de briguer directement le pouvoir d’État sur la plateforme qui lui conviendrait, celle de l’islamisme. Néanmoins, parce qu’il n’est pas un simple opportuniste, il peut tâcher d’arriver à ses fins – la transformation du Mali autant que faire se peut en une république islamique, soit d’un coup, soit graduellement – par d’autres voies. Dans la tactique actuelle, le traditionnel discours sociétal du salafisme à la sahélienne, souvent extravagant et bourré de « fake news » populistes, a été mis en sourdine et remplacé par un discours sur la « mauvaise gouvernance » qui est plutôt celui de cette société civile que Dicko a jadis fustigé comme étant à la solde des Occidentaux.

Bien entendu, le fait que Dicko ait son propre petit agenda idéologique n’empêche pas que le problème qu’il dénonce, de concert avec ses compères contestataires, ne soit réel : chaque jour qui passe rend plus urgent le fait le Mali doit sortir de son bourbier sanglant (ce qui serait aussi la fin des tribulations pour le Burkina et le Niger), et à ce stade, IBK ralentit plutôt cette sortie du bourbier qu’il ne l’accélère. Mais ces gens sont-ils les mieux placés pour changer la donne ? S’ils sont très diserts sur la malfaisance on ne peut plus avérée du président, ils restent fort mutiques sur les contours concrets de l’alternative qu’ils proposent. IBK est à la tête d’un intolérable système de « mauvaise gouvernance », c’est entendu, mais on ne voit pas très bien quelles réformes ils proposent en vue d’établir, sur le terrain pratique, une « bonne gouvernance ». Ils ne disent pas comment ils entendent l’instituer et la maintenir ; quels obstacles (en dehors de la présence à leurs yeux encombrante du chef de l’État) il faudrait surmonter à tous les niveaux afin d’empêcher qu’elle ne soit adultérée ; pourquoi eux, et pas quelqu’un d’autre, serait mieux placé pour mener à bien ces réformes, etc. La critique, pour valide qu’elle soit, ne vaut pas grand-chose si elle ne débouche pas sur la pensée politique active et l’offre d’une alternative convaincante.

En fait, le mémorandum soumis par les contestataires comme alternative à la « mauvaise gouvernance » réclame un gouvernement de transition constitué par leur mouvement, soustrait à l’autorité du président (démissionné ou transformé en potiche) et visant à mettre en place une nouvelle constitution. Les supporters du pouvoir ont beau jeu de voir dans ce dessein une simple tentative de coup d’État constitutionnel. Et on peut être sûr, dans tous les cas, que Dicko siégerait en bonne place dans le comité de rédaction de la nouvelle constitution, qu’il s’efforcerait de lui imprimer la marque de son idéologie, et que la IVème République qui sortirait de telles assises, si elle n’aboutissait pas à son rêve d’une république islamique, s’en rapprocherait de fort près. Le « bruit » propagé à cet égard par les sympathisants de Dicko est tel que, comme j’ai pu le constater lors d’un séjour à Bamako il y a un an, certains disaient : « Une république islamique pourquoi pas ? La Mauritanie en est une, après tout ! » Sauf que la qualité de « république islamique » de la Mauritanie est quelque chose de très différent – plus culturelle qu’idéologique – de ce que Dicko et ses amis ont en tête. Il peut néanmoins réussir à embarquer les Maliens dans cette galère. Iyad ag Ghali et Kouffa auront sans doute alors des ministères ; et une rébellion Nko naîtra en pays malinké.

Voilà pour l’ornière Dicko.

Entre ces deux ornières, le Mali doit trouver une voie de sortie. Mais il n’y a pas de leader pour cela.

 

R. I.

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