D’un certain sentiment d’inutilité (Archives)

Cette entrée plutôt longue du Journal que je tenais en 2001-2003, aux États-Unis, offre une réflexion assez dense, et très personnelle (et critique), sur les rapports entre connaissance et action sociale — point de départ possible d’un examen plus large et systématique de la question. Instantané aussi d’une période de souffrance morale, apparemment, dont j’ai oublié le poids et les manifestations. Certains passages sont un peu arides. Je ne suis plus tout à fait d’accord avec certaines des idées (par exemple, sur l’islam), et la référence à ce fou furieux de Niall Ferguson me surprend un peu. Mais je ne change rien, c’est le principes des Archives — RI

 

Samedi 13

Curieux sentiment d’inutilité, depuis quelques temps, peut-être un ou deux mois. Persistant. Rien à faire contre apparemment. Ne ressemble à rien que j’aie connu auparavant. Bien entendu, il m’est souvent arrivé de me dire : « Mais à quoi sert tout cela ! » Surtout quand j’étais en Afrique : je voyais la vanité de toutes mes intentions, de tous mes efforts, parce que ma volonté n’était pas ajustée à mes moyens. Frustration donc de la volonté, tout simplement, et pragmatiquement fondée. Paradoxalement, ce n’était pas décourageant, parce que la réponse, dans ce cas, est toujours de ramener la volonté à des désirs plus réalisables. Il en fut ainsi de mon projet, formé à Dakar, de faire des écoles bénévoles d’enseignement élémentaire, sur le modèle des écoles coraniques, mais de style occidental. Une fois à Niamey, je m’aperçus vite de certaines difficultés de contexte. D’abord en ce qui concerne les enfants de la rue, qui étaient la cible, leur « économie » était telle qu’il était difficile de les atteindre et de les contrôler sans une organisation extrêmement large et flexible à la fois. Des ONG essayaient de le faire : mais le caractère des ONG, c’est justement d’être petites et rigides. D’ailleurs je ne pensais pas vraiment à une ONG, plutôt à un réseau local. Seul un réseau local pouvait être étendu et flexible, simplement du fait qu’il est permanent, et inséré dans la société autochtone. Les enfants ont certes des lieux de rassemblement, qui ont à voir souvent avec la proximité des lieux de plaisir (restaurants, bars) et des lieux de dévotion (églises, mosquées). Bref, ils comptent sur la joie des privilégiés, ou des moins infortunés, ou sur leur piété, pour être assistés. Autrement, ils sont toujours en vadrouille, à l’aventure. Pour les éduquer, il faut contrôler leur corps, en les forçant à être à un certain endroit, à heure fixe : comme à l’école, autrement dit. Mais justement, n’avais-je pas cette idée parce que l’école ne parvient pas à les enrôler ? La base du problème, c’est que pour aller à l’école, il faut bien sûr être déjà en famille, bien nourri ou à peu près, bien vêtu, ou à peu près. Cela n’étant pas leur cas, il fallait s’adapter à leur situation – et c’est exactement ce que parvient à faire l’école coranique. L’école coranique est une organisation large et flexible. Bien sûr, ce que j’envisageais devait être plus « centralisé », et un certain engagement de l’Etat me semblait absolument nécessaire (ce qui n’est évidemment pas du tout le cas des écoles coraniques).

Mais le réseau nécessaire pour commencer à mettre ce projet en œuvre me parut manquer à l’époque, car quand je commençai à en parler, je ne recueillis que des silences qui me paraissaient à mi-chemin de la perplexité et du scepticisme. Maintenant, rétrospectivement, je me dis que cette réaction de mes amis était naturelle de prime abord et que j’aurais dû insister. En même temps, j’étais découragé moi-même par la nécessité de faire des démarches avec la dèche chronique où j’étais et l’urgence de m’assurer un revenu vivable. L’idée ne me vint jamais, aussi curieux que cela puisse paraître, d’aller voir les diverses agences de développement occidentales ou « mondiales » qui avaient pignon sur rue à Niamey. A vrai dire, leurs abords m’intimidaient un peu. Ce sont de véritables bunkers, gardés par des vigiles en uniforme, et d’où sortaient en rugissant des pajero climatisés : le tout faisant officiel et processif. Un autre monde. Bien entendu, des gens plus dégourdis que moi y avaient accès, mais bon… Bref : en gros, il m’apparut clairement, dans la limite de ce qui entrait alors dans ma conscience, que mes moyens n’étaient pas ajustés à mes désirs. Du coup, je me dis : « Qu’est-ce que je peux faire tout seul, sans compter sur l’investissement de toute une organisation ? » Réponse : un journal. Un autre de mes vieux projets. Un journal me permettrait d’acquérir de l’influence et après, de commencer à construire quelque chose à partir de là. L’idée était encore très vague dans mon esprit lorsque j’en parlai à mon ami K., dans un restaurant chinois où il m’avait invité à dîner. En parler même, c’est trop dire : je mentionnai cela en passant, comme une lubie. Mais en fait, elle n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. L’idée mûrit en moi, et il me semblait que le seul problème qui se présentait, celui du financement, était moins insurmontable que quand il s’agissait des écoles émiliennes, comme je les appelais (par référence à l’Emile de Rousseau). K., revenant à Niamey, me demanda où j’en étais de cette idée-là. Absurdement, je lui répondis que je n’y pensais plus – probablement par vanité, pour ne pas faire figure de niais à ses yeux. Il me semblait que le sourire avec lequel il m’avait posé cette question était moqueur. Je me trompais : lorsque, plusieurs mois plus tard, je me rendis à Tahoua où habite K., il me proposa sérieusement de financer ledit journal, de conserve avec certains autres de nos amis de Dakar qui avaient « percé ».

J’étais perturbé. C’était en quelque sorte trop tard. Je venais d’apprendre que la bourse Fulbright m’était accordée, il est vrai que j’étais tenté par la réalisation de ce nouveau rêve, « le rêve américain », dans quoi j’avais énormément investi. Je déclinai l’offre de K., en lui expliquant que mes études aux Etats-Unis allaient durer trois ans, et qu’au retour, j’aurais acquis assez de savoir-faire et d’argent pour rendre notre projet plus solide. Je croyais chaque mot de ceci. K. était très déçu et insista, mais il me semblait que j’avais raison.

L’écriture est vraiment une thérapie. Maintenant que j’ai fait tout cet historique, en extirpant de ma mémoire des détails mêmes que j’avais oublié (comme le restaurant !), je comprends mieux la nature de mon actuel sentiment d’inutilité.

Deux raisons : 1. Je suis en bonne santé, Dieu merci, et donc, comme devant, bouillonnant du désir de faire quelque chose, et 2. Je me sens pris au piège d’un temps qui ne m’appartient pas. Je m’explique.

Ce sentiment d’inutilité n’est pas de même nature que celui que j’avais parfois au Niger. Au Niger, je n’étais pas cynique, par exemple. Quand je relis mon journal de Niamey, je vois bien qu’il y a par exemple des critiques très dures sur l’administration, l’université, etc. Mais c’étaient des critiques occidentalistes. Au Niger, il y a deux camps, les occidentalistes et les orientalistes : ces derniers sont les réformistes religieux, qui croient que « l’Islam est la solution » à notre déshérence actuelle. Et puis il y a les occidentalistes intégristes de mon genre, qui pensent que tout le monde doit se comporter plus ou moins comme si nos ancêtres étaient en effet « les Gaulois ». Je ne dis pas ceci par sévérité indue à mon égard, ayant toujours cru, et croyant toujours, que nous avons beaucoup à apprendre des Occidentaux – et comme, pour des raisons historiques, les Français sont les plus proches des Occidentaux, va pour les Français. Homère [un ami béninois] qui, avant de venir ici, avait d’abord tâché d’aller en France – tentative qui échoua absurdement pour la raison que selon l’université française à qui il avait envoyé son dossier, il avait déjà commencé son second cycle « ailleurs » – Homère dit en riant qu’il est venu aux Etats-Unis parce que « la mère patrie » n’avait pas voulu de lui. En tout cas, si l’on croit que « occidentaliser » est « la » solution, au moins on a un modèle contre quoi comparer la triste réalité ambiante.

Mais justement, un séjour de deux ans au cœur de l’Occident m’amène à penser que j’avais exagéré les vertus de ce monde. ATT dit dans son interview fleuve de 94 à JA que le gouvernement malien envoyait les étudiants marxistes faire leurs études en Union soviétique pour les désenchanter du communisme. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est ce qui m’arrive, c’est un peu plus complexe. Je crois que mon évolution a connu deux phases, assez indistinctes d’ailleurs : d’abord la position de surplomb où je me suis trouvé dans ce pays m’a permis de voir le monde de tout un autre point de vue, un point de vue beaucoup plus réaliste que celui qu’on a quand on est en Afrique. En Afrique, en somme, j’étais obsédé par les tares des Africains, que je voyais comme la raison unique de nos problèmes – et je ne suis pas sûr d’avoir abandonné totalement ce point de vue. Les africanistes, en science politique, essaient de présenter la « rationalité » de comportements déprédateurs ou contre-productifs, et c’est vrai qu’on peut tout expliquer par la « raison », ou plutôt, la rationalité, si l’on s’en donne la peine : pour ma part, ce qui me frappe le plus chez l’être humain, que ce soit en Afrique ou ailleurs, c’est à quel point il est irrationnel, ou plutôt, « non raisonnable ». (Toujours mon vieux problème : ne pas confondre la raison calculatrice, que nous utilisons tous, et la raison morale, qui est plus difficile et donc plus rare). Ce qui m’intéressait donc n’était pas de prouver que les gens, en Afrique, étaient rationnels, mais de comprendre pourquoi et comment ils n’étaient pas raisonnables, et donc comment les amener à être raisonnables. Les comportements déprédateurs sont très rationnels dans un contexte de grande précarité économique, mais ils ne sont pas raisonnables pour autant.

Mais justement, mon problème (seconde phase), c’est la prédominance, dans l’université occidentale, de ces analystes qui veulent comprendre – et puis c’est tout. Une fois qu’ils vous auront démonté les mécanismes de la rationalité non raisonnable des gens dans tel ou tel endroit, ils pensent en avoir assez fait. De temps en temps, ils sont prêts, en usant de leur modèle, ou leur théorie, à donner des avis de consultation, mais qu’on ne leur demande pas plus…

C’est quand j’ai commencé à me sentir pénétré de cet état d’esprit « explicatif » que mon sentiment d’inutilité et de désillusion vis-à-vis des capacités de la science occidentale a commencé à avoir des bases empiriques.

Je m’explique mal, je crois. Mais voici… Prenons un cas extrême, le Rwanda. En faisant mes recherches sur cette question, j’ai vu à quel point, au niveau des détails, la décision des pays occidentaux de ne pas s’en mêler était motivée par des analyses froides de ce type-là. Des analyses reposant sur des données, des théories, des concepts, des variables, etc. Pas sur des sentiments. En fait, il me semblait que les analyses étaient justement destinées à évacuer les sentiments – qui brouilleraient la clarté d’esprit nécessaire à la prise de décision rationnelle. Tout ceci est difficile à penser. Je ne suis pas contre les analyses en elles-mêmes, je les crois très utiles, et j’ai une tendance analytique probablement plus développée que la moyenne. Mais ma question était : « Est-ce que si les puissances du monde avaient été islamiques, qu’elles étaient au Rwanda, et avaient les moyens d’empêcher le génocide – comme c’était le cas des puissances occidentales – elles l’auraient laissé commettre, ou même, comme en fait c’est le cas, encouragé ? » (Je mets de côté toute considération racialiste, car franchement, beaucoup de ces analystes n’étaient pas racistes, en tout cas pas de façon résolue et consciente). Il me semble que non : si les Etats « musulmans » étaient les puissances, et non ce qu’ils sont actuellement, de tumultueux patients. On dira : et les Arméniens ? Et d’autres aussi, d’ailleurs… Bien sûr, bien sûr. Mais je me réfère ici surtout à l’impuissance de la religion laïque (droits de l’homme) de l’Occident à agir sur la politique occidentale. On voit bien des organisations occidentales, comme Human Rights Watch, ou Médecins sans frontière, mettre en œuvre une alliance entre analyses rationnelles et piété humaniste qui a ensuite des résultats probants sur la réduction des souffrances sociales et des pathologies politiques. Mais toute cette atmosphère est en fin de compte marginale ou même purement de façade au niveau des Etats, à cause probablement du caractère abstrait de la religion des droits de l’homme. Il n’y aura d’effets réels que si les Etats eux-mêmes décidaient de suivre avec cohérence ces idéaux (mais les Etats sont plus capitalistes que droit-de-l’hommistes). Il faut que le droit-de-l’hommisme, en d’autres termes, devienne moins abstrait (d’où ma comparaison avec l’Islam, qui est si peu abstrait que son caractère « totalitaire » est ce qui frappe le plus la sensibilité plus flottante des Occidentaux. Bien entendu l’Islam rigide n’est pas celui auquel je pense, et l’Islam a un aspect libéral qui ne peut être perçu par l’observateur extérieur prévenu contre lui. Et le droit-de-l’hommisme aussi peut être rigide).

Et là où cela se voit, c’est au niveau de la formation de la connaissance. Elle n’est pas humaniste. Je ne parle pas de ses fins, qui sont souvent très humanistes. Je pense à l’économie du développement, ou aux Peace studies, et autres choses de ce genre. Le malheur de ces disciplines, par exemple, c’est d’être fondées sur les mêmes prémisses que les autres disciplines universitaires, prémisses qui ne leur conviennent pas du tout. Ces prémisses sont du coup liées à l’histoire culturelle de l’Occident : le développement du système du marché (…) et les sciences de la nature. Je ne vais pas descendre en profondeur ici, mais la nécessité principale pour les sciences pragmatiques, celles liées à la gestion capitaliste des hommes et des ressources, c’est de poser des causes et des effets, et cela, en sachant très bien (voir Hume) qu’une telle chose n’existe pas en réalité. D’où par exemple la nécessité de définir des variables causales et des variables dépendantes, le fondement de l’analyse dans les sciences pragmatiques. Et pour ce qui est des sciences de la nature, la prémisse princeps est celle de l’observation et de l’expérimentation. Ces divers motifs (cause à effet, observation, expérimentation et d’autres), une fois combinés, parviennent souvent au résultat pratique escompté, et leur efficacité leur ayant donné du crédit, ils ont été de plus en plus raffinés et étendus, détruisant ou jetant sur le bas côté de l’impertinence toutes les sciences morales, ou de la raison morale (ce qu’on appelle justement « les humanités ») : littérature, histoire, philosophie, théologie, antiquités gréco-romaines. Niall Ferguson, je crois, faisait remarquer que la science princeps de l’Empire britannique était l’histoire, celle de l’Empire américain, l’économie. Cette différence ne rendait pas les Britanniques moins efficaces comme administrateurs de mondes lointains, et en fait, à voir les déprédations des Américains en Irak ou à Haïti, on se dit qu’une infusion d’histoire ne leur ferait pas du mal…

Pour en revenir à ce que je disais d’ailleurs il est caractéristique que les gens qui étudient sincèrement « le développement » (non pas pour des raisons purement carriéristes) sont aussi des gens qui s’intéressent profondément, ou sérieusement, aux humanités, que ce soit la littérature, la musique ou les arts ou autre. Mais les prémisses de ces sciences sont évidemment anti-humanistes, et on le voit bien à la manière dont l’humanisme est exclu de l’étude de la politique, ou de l’économie, y compris dans le processus de formation de la connaissance.

Que serait par exemple, de mon point de vue, une formation de connaissance incluant l’humanisme quand on est étudiant dans une université ? D’abord prendre au sérieux les principes libéraux de la connaissance de type humaniste : scepticisme critique et curiosité fondée sur une conception personnelle du raisonnable (à ce niveau, deux choses sont claires, je crois : 1. Il y a ceux qui n’ont pas besoin d’études pour cultiver ou développer une conception personnelle du raisonnable qui rayonne moralement et il y a la majorité d’entre nous qui ne peuvent le faire qu’en étudiant la philosophie, la religion et autres humanités et 2. le développement d’une telle conception, toute personnelle qu’elle soit, n’est possible qu’en interaction avec d’autres personnes, d’autres vécus, d’autres expériences, et dans une atmosphère de liberté, et si possible, de fun.) Et ensuite, entreprendre à connaître de manière appliquée, concrète. Le modèle actuel est d’élaborer des théories à l’abri des murs de la scholastique, et ensuite aller les tester dans le monde « réel ». D’autres ont fait avec une éloquence méticuleuse la critique de cette attitude (voir Bourdieu et les Méditations pascaliennes). C’est inutile et incertain, comme disait justement Pascal à propos d’un des parangons de cette attitude, Descartes. Ce que je proposerais, c’est de dissiper ces murs de la scholastique – ce qui ne revient pas à dire, détruire les universités, puisque la scholastique est surtout une attitude mentale, non un édifice de pierre. Par exemple, oublier l’attitude empruntée maladroitement aux prémisses des sciences naturelles de croire que le monde humain peut se connaître à travers uniquement l’observation mesurable et le test d’une théorie. Aller même au-delà de l’attitude des anthropologues, de l’observation par l’écoute et la particularisation (au lieu de la généralisation). Penser qu’en fait on connaît non pas seulement grâce à la Méthode et à la Théorie, mais aussi et avant tout, à la Curiosité, que je définis par cette formule : « la connaissance par apprentissage. » Ceci supposerait qu’on serait plus souvent parmi les hommes qu’en salle de classe, bien entendu – en fait, ceci suppose tant de choses que je n’ose même pas trop y penser, bien que j’aie de longtemps découvert que sur cette question, je ne suis pas un penseur solitaire.

Ceci, bien sûr, ne vaut que pour les sciences sociales. D’ailleurs nous croyons imiter les scientifiques, les « vrais », en adoptant une sorte de froideur analytique vis-à-vis des problèmes humains, sans voir que même un mycologue connaît en apprenant, c’est-à-dire tire le plus substantiel de sa connaissance de ce que lui disent directement les champignons, et non uniquement en appliquant une grille de lecture préfabriquée. La capacité de « prédire », qui nous paraît symptomatique de la plus grande rigueur scientifique, n’exclut pas chez les scientifiques de la nature l’attente et même le besoin de la surprise. On ne connaît qu’en étant aiguillonné par la surprise, qui nous force à nous poser des questions, à poser des questions. Tandis que les naïfs « scientifiques » de l’homme croient n’être scientifiques que s’ils sont capables de fournir des séries explicatives complètes et prédictives.

D’ailleurs, l’hypocrisie des sciences sociales est claire ici : elles aussi tirent le substantiel de leur connaissance à travers l’histoire de ce qui s’est passé, mais elles intemporalisent cette histoire. Par exemple, on établit une théorie de la démocratie qui vaudrait partout en intemporalisant l’histoire de la démocratie parlementaire britannique, en la présentant comme un concept absolu (Machiavel est le premier, à « l’ère moderne », à user de cette ruse : il décrit les agissements de César Borgia, et en tire une théorie de la dictature à travers l’artifice rhétorique de remplacer, dans sa conjugaison, l’imparfait, temps de la narration historique et contingente, par le présent, temps de la vérité absolue et intemporelle. D’où le fait qu’on le considère comme le premier politologue. Le procédé antérieur, porté à un haut degré de perfection par Platon, est tout différent, mais ceci n’est pas mon propos). Ceci leur permet de remplacer la subjective et personnelle raison morale de l’historien par la prétendue objective et universelle (i.e. abstraite) rationalité théorique du « scientifique ».

Mais enfin, qu’on songe à ceci (et c’est de là sans doute que vient, circonstanciellement, mon actuel sentiment d’inutilité) : je prends ce cours sur l’Afrique, rempli d’étudiants américains « développementalistes », bourrés de théories et de concepts, mais totalement inconscients de l’être africain, c’est-à-dire de la particulière humanité du cru, qui se trouve dans ses mœurs, sa musique, ses langues, ses us et coutumes changeants et fluctuants, son histoire, etc. De ce point de vue, j’ai une nette supériorité sur eux, vu que je connais leur humanité, et j’ai probablement lu plus d’auteurs américains que la plupart d’entre eux, je connais mieux leur histoire – mais leur ignorance de l’humanité africaine est incommensurable et leur intérêt pour le continent ne s’explique pas par la morale chaude, humaniste, mais par une morale plus tiède, celle de la sensibilité personnelle à la Pauvreté. D’ailleurs certains hésitaient entre diverses Pauvretés, celle de l’Amérique latine, qui est plus proche, et celle de l’Afrique qui paraît plus grande (j’ai bel et bien entendu ce raisonnement). Du coup, je ne sais même pas quoi leur dire. Leur parler des gens en Afrique revient à peu près à parler de Martiens, et je me trouve contraint d’utiliser le si pauvre et si brutal jargon universitaire des variables et autres concepts abstrus. Que va-t-il se passer à partir de là ? Je pense qu’aucune connaissance sérieuse ne peut sortir de là, car ces étudiants ne sont pas en mesure de connaître en apprenant des gens – les « livres » passent d’abord, le byzantinisme. Ils vont donc écrire d’autres livres, destinés à leurs collègues, qu’ils vont citer, et puis ce sera des disputes de méthodes, de concepts, de théories, des conférences, des colloques, la carrière à faire avancer en publiant à droite et à gauche des trucs fondés sur la rhétorique universitaire, etc. Et tout cela pourquoi ?

Pour se dire « savant ». Pour avoir un nom, des opinions qu’on cite.

Une autre évolution consistera plus généreusement à vouloir « éduquer » les gens, ici, à propos de ce qui se passe là-bas. Je crois voir d’ici lesquels de ces étudiants évolueront vers telle ou telle direction. Toutes les deux sont inutiles, mais la première est absolument inutile, la seconde est seulement dérisoire (de ce fait que l’éducation, au niveau social, est une entreprise qui requiert plus que ne peut donner un enseignant d’université.)

D’autres seront des « travailleurs du développement » (dans le tiers-monde) ou du « social » (en Occident). Ceux-là, sans doute, apprendront quelque chose de vrai, surtout s’ils sont raisonnables, et non juste rationalistes. Mais avant d’en arriver là, que de temps perdu !

Et voilà : c’est exactement, comme je l’ai dit, de là que vient mon actuel sentiment d’inutilité. J’ai l’impression foncière, impossible à résorber ou même à réduire, que je perds du temps. C’est en un sens moins dur que mon sentiment de frustration de la volonté, en Afrique – mais c’est plus difficile à combattre, car je suis pris dans les lacs du temps scholastique, temps lisse, théorique, inutile et incertain – alors que s’échappent les flots plus riches d’action du temps que j’aurais passé à tâcher de créer cette œuvre d’action sociale dont je rêvais à Niamey.

En plus, cette prison est américaine, c’est-à-dire extrêmement rigoureuse. Chacun est pris dans son alvéole, et, dans une version scholastique du fordisme, obligé de ne s’atteler qu’à sa tâche de production académique, sans du tout prendre le temps plus ouvert et plus affectif de passer des heures oisives avec des amis, heures qui en fait, au-delà de leur apparente « improductivité », sont précieuses pour la construction et l’affinement de notre être moral. Je me console en général, c’est curieux, à passer de longs moments au téléphone avec des amis vivant à New York, Paris, Los Angeles, en dehors de la loi universitaire.

Bien entendu, je ne sais où tout cela me mène. Je crois que je saisirais la moindre opportunité intéressante qui se présenterait de résoudre cette crise. Je l’appelle de mes vœux, si je ne puis la créer.

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