SS & MP (Note)

Excellent, le Notes de chevet Sei Shônagon, qui me sert justement de livre de chevet. Elle a des listes de choses détestables, qui font naître un doux souvenir du passé, qui égayent le cœur, etc., et parmi ces dernières, elle note ceci : « De l’eau qu’on boit quand on se réveille la nuit. » Le genre de choses qu’on connaît, mais dont on n’a jamais eu l’idée qu’on pouvait en parler, surtout dans un livre. Tel est le prix de voyager au loin, même –  et surtout – dans les livres. Loin dans l’espace, mais aussi dans le temps, puisque Sei écrivait au Japon vers l’an mil.

Dans le fond, mon goût pour Sei Shônagon découle du même principe que mon goût pour Proust. Son écriture est toute réminiscence, métaphores, et détails délicieusement concrets, qui frappent et font penser : ah ! oui, c’est tout à fait cela – exactement comme l’écriture de Proust. Impossible de savoir si sa phrase possède les mêmes déploiements symphoniques, puisqu’elle écrit en japonais : mais ceci montre bien que finalement peu importe la phrase, sur quoi on fait tout un foin, quand il s’agit de Proust. Le style ne découle pas de la technique, mais de la perception, et deux techniques différentes peuvent produire un style essentiellement identique. Prenez ce passage du livre de Sei Shônagon : « En hiver, au moment des grands froids, alors qu’on est couchée à côté de son ami, et que l’on écoute, enfouie sous les couvertures, il est délicieux d’entendre le son d’une cloche qui vous paraît être au fond d’une fosse. De même, le premier cri des coqs semble venir d’un puits très profond et très éloigné, parce qu’ils chantent le bec enfoncé dans les plumes ; mais à mesure qu’ils se répondent, il est charmant d’entendre leur chant qui se rapproche. » [1]Il est facile de trouver des phrases de Proust presque identiques à ceci, et au fond, on peut soupçonner que cela a moins à voir avec Proust qu’avec un certain esprit d’époque. L’époque de Proust n’aimait pas les « japonaiseries » pour rien, et on peut penser qu’il y a une certaine correspondance esthétique entre toutes choses japonaises et un certain courant de la littérature ou de l’écriture fin de siècle du temps, qui expliquerait, par capillarité presque, ces étonnantes coïncidences entre un écrivain français de 1900, et un écrivain japonais de l’an 1000.

Mais je n’en crois rien.

Le style « japonais » (voir les Goncourt) était un style ornemental. Mais en dépit des ravissantes beautés qu’exposent dans leurs descriptions fluides Proust et Sei Shônagon, on sent l’émotion tangible de la vision. Je veux dire : il ne s’agit point ici de faire des tableaux, mais bien de donner à voir, à sentir. Il y a là une sorte de sincérité impressionniste qui fait toute la différence entre l’artiste et le faiseur. Et je prétends que Proust et Sei Shônagon sont, en dépit du temps et de l’espace, des artistes sortis du même moule.

m-proust-in-bed-working1

La différence entre les deux est seulement d’ambition. Sei Shônagon – peut-être guidée par le genre littéraire nikki, journal de notations – ne s’intéresse qu’à faire revivre des images et des sensations, à travers le prisme d’une sensibilité finalement très intellectuelle. Cette phrase s’applique précisément à Proust, mais chez le Français, tout est unifié par une philosophie presque mystique du temps, de la joie qui gît dans la saisie du temps. Le livre de Proust est la démonstration monumentale d’une vérité mystique : que la joie pure, pour l’homme sans Dieu, pour l’homme moderne, se trouve dans la Vie, et la Vie, c’est du temps. Qu’aurait fait Sei Shônagon si, au lieu d’un nikki, elle avait fait un monogatari ? Pour le savoir, sans doute faut-il que je lise le roman de sa contemporaine Shikibu. En tout cas, chez elle la divinité est présente, mais uniquement sous forme de bonzes, de temples et de jolies superstitions, un peu comme les curés érudits, les églises et le mois de Marie, dans Proust.

 

sei

[1] P.95 de mon exemplaire des Notes de Chevet, Gallimard/Unesco, 2002.

 

R. Samine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s