La Mélancolie de Calphernaïm

Écrit indéfinissable de R. Samine, datant de 1999, et qui serait comme une nouvelle servant de prétexte à l’analyse d’une idée à travers un ouvrage fictif. Elle fait partie d’une collection intitulée Disquisitions imaginaires.

La Mélancolie de Calphernaïm, par O.D.G Fullerton, esq. (Ecrit de 192…)

Tobias Calphernaïm est un écrivain pompeux, maniéré et, par-dessus tout, d’une médiocrité consommée. Ses productions, ou devrais-je dire ses proliférations (car je ne sache pas que dans tout l’espace compris entre le canal Saint-George et Shippey Island il y eut plume plus alerte et plus insoucieuse de prétextes) m’ont, à chaque fois, rempli d’un étonnement sans borne ; tant la vigueur de leur sottise et la justesse de leur vulgarité confinaient à une sorte de génie au négatif. Comme le grand homme dont il est le fantôme, Calphernaïm ne doutait de rien. Il écrivait, semble-t-il, non pour gagner sa vie, non pour amuser la galerie, non pas même pour manger un poulet froid chez Ottoline Morrel, mais parce que le monde aurait besoin qu’il écrive. Il fallait l’entendre criailler, exactement comme un chat sur la queue duquel on aurait marché : « Avez-vous lu L’Inventaire de Grantham? », comme si cet opuscule avait été L’Imitation de Jésus Christ. Si vous niiez une telle aventure, dans l’ignorance légitime où vous étiez qu’il y eut, dans les librairies du Royaume Uni, un « inventaire de Grantham », vous auriez vu une surprise prodigieuse se peindre sur le joli visage de châtaigne de l’auteur, suivi sans transition d’un air de souffrance et de commisération, puis d’un chuchotis accablé censé dissimuler, et du même coup, signifier votre honte : « Seigneur ! Je vous le ferai porter. »

J’avais depuis longtemps pris la résolution de me priver des écrits de Calphernaïm. Quand je serai mort, et que mes héritiers, dans le but louable de tirer le plus d’argent possible de mes activités et oisivetés anthumes, en viendront à vendre mes carnets intimes à Chatto & Windus (qui, je n’en doute pas un instant, se précipiteront dessus avec un noble enthousiasme), on verra que la raison de cette décision capitale se trouve laconiquement formulée, à la date du 12 janvier 192… : « écrivain décevant ». P.G. n’était pas de mon avis, je le savais. Il avait l’indulgence, et surtout l’endurance de chroniquer, tous les deux ou trois mois, dans les pages glorieuses du TLS, les écrits de Calphernaïm. Pourtant, Leslie Chambers me certifie que P.G. n’est pas Calphernaïm. J’ai tendance à le croire, et je dois avouer que cet état de chose m’intriguait si fort que, par une faiblesse bien compréhensible, je me permis de lire toutes les chroniques portant sur des livres que je ne me permettrai pas de lire. Cette inconséquence ne me donnait pas, d’ailleurs, mauvaise opinion de moi-même.

Eh ! bien, la dernière chronique de P.G. était ainsi intitulée : Mélancolie cosmique. Avant d’avoir lu une phrase, j’étais mort de rire. Une inspiration subite me fit fermer le journal. Je quittai mon fauteuil et me dirigeai, en proie à un intense besoin de communiquer, vers le jardin, où je savais devoir trouver ma femme. Je l’y trouvai effectivement, occupée à tailler les rosiers, et je m’écriai en brandissant la feuille : « Minna, écoute ceci, c’est sublime » – dans notre idiome commun, « sublime » veut dire « définitivement ridicule ». Minna me regarda avec un sourire radieux, qui s’éteignit au fur et à mesure que je lisais. Au bout d’un paragraphe, je me tus, et nous nous regardâmes avec perplexité. Je finis par toussoter et par déclarer que j’allais probablement acheter le dernier livre de Calphernaïm, sur quoi Minna observa que la chose paraissait s’imposer. C’est ainsi que je rompis une vieille résolution, et dévorai en deux journées et trois soirées un épais volume de huit cent pages, signé Tobias Calphernaïm et affublé d’un titre latin caractéristique, Melancholia Cosmica.

Je me rappelle d’une soirée à… nom d’un chien, je ne parviens pas à trouver le nom de cet endroit, vers Ipswich, où nous fûmes invités, ma femme et moi, à souper au bénéfice des réfugiés croates. Il y avait, à table, un Croate depuis longtemps déjà installé à Londres, et qui avait une réputation de brillant causeur. Seulement, il ne pipait mot, et quand Volumnia Selygman, qui a la passion des idées toutes faites, l’adjurait, les larmes aux yeux, de parler, il baragouinait avec un accent si épais que toute trace d’intelligibilité en était engloutie, que brxxctoiuolllmjhg, et Minna haussait les sourcils pour me dire que les gens racontaient vraiment des choses étranges au sujet des Croates. A un moment, quelqu’un fit allusion à la mythologie grecque (on était entre griffonneurs) ; alors une voix s’éleva de la table, claire, distinguée, peut-être légèrement grasseyante, ce qui du reste, lui donnait un charme supplémentaire, et cette voix manipulait un anglais d’une exactitude si scrupuleuse, d’une aisance si diserte, que je me pris à regretter que nos déplorables Stuarts n’aient pas imité leurs cousins d’Outre-manche, et institué, à l’époque où cela était faisable, une Académie anglaise dont le possesseur de cette diction eût été membre ipso facto. Cette voix parlait des Grecs, des Cronides et des Olympiens, des fleuves infernaux, et d’autres détails de ce genre, avec une vivacité et une intelligence apparemment surnaturelles ; mais ce qui parut plus surnaturel encore, c’est qu’elle appartenait au Croate londonien. Je faillis mener une petite enquête et fureter sous la table, mais le personnage était si animé que nous dûmes bien reconnaître le fait, et songer qu’il était possédé par la Pythie. Ayant délivré son message, en effet, il retrouva son air paisiblement rogomme, et ne daigna pas faire attention aux efforts qu’on fit ensuite pour le faire derechef parler. Sa Pythie n’était manifestement inspirée que par la mythologie grecque.

Bon, il est clair aussi que celle de Calphernaïm est une Pythie mélancolique ; tous les brouillonnages antérieurs du bonhomme, en dépit de la variété des thèmes et sujets abordés, la laissèrent de marbre. Elle ne s’est éveillée de cette inertie penthélique que lorsque ledit bonhomme lui a glissé à l’oreille : melancholia cosmica. Elle a sursauté, elle a majestueusement déployé ses bras, et elle a susurré : « Va ! Va ! Je te fais écrivain ». Car Melancholia cosmica est réellement un livre ; il en a les éléments essentiels, les pièces justificatives : le style, la substance, la composition, et le mieux de tout ceci, une philosophie personnelle, vivante et inquiète. Le livre s’impose de lui-même, il rayonne, et attire à lui sa classe naturelle de lecteurs, à savoir des amateurs de mon genre, attentifs, vaguement érudits et calmement enthousiastes depuis au moins leur quinzième année, au sujet des explications libres et profondes des actions humaines, de ce que Calphernaïm nomme ici, avec mon approbation envieuse, les « anthropophanies ».

En introduction, Calphernaïm exécute apparemment un brillant exposé sur le maître moderne de la mélancolie, Arthur Schopenhauer. Sa doctrine est savamment disséquée, et sa vie commentée avec une expertise raisonnable. Mais l’important est sous-jacent, c’est une analyse in texto du ton mélancolique.

Il faut partir de ces considérations de « Philistin du Neckar », à propos de la taupe, qui raille toute l’œuvre de l’Horloger, du moins celle que nous tenons, nous autres vivants et pensants, pour la plus admirable : « Si l’on met en regard d’une part l’ingéniosité inexprimable de la mise en œuvre, la richesse indicible des moyens, et de l’autre, la pauvreté du résultat poursuivi et obtenu, on ne peut se refuser à admettre que la vie est une affaire dont le revenu est loin de couvrir les frais. » En lisant ces pages de Schopenhauer, écrit Calphernaïm, on retrouve donc exprimée, dans le ton qu’il faut – le ton de la Mélancolie est extrêmement pondéré, dépourvu de lyrisme et d’emphase, et j’ai souvent été choqué d’entendre parler de mélancolie à propos d’effusions impudiques sur la beauté d’une femme ou d’un lac – une impression cruciale qui est au fond du cœur triste, comme la Foi est au fond du cœur croyant. C’est la tristitia, univers latent qu’aucune joie n’atteint, parce qu’il s’agit d’une région nocturne de l’âme que les porteurs de bonne nouvelle évitent, de peur de voir leur office dévalorisé. Et parfois, c’est cet univers dont les sombres échos submergent la musique de la vie ; il étend son empire à tout, et accable le cœur jusqu’à la maladie. C’est une maladie que notre époque ne sait pas soigner ; elle ne fait même pas partie de sa gnoséologie. Et pourtant, c’est la maladie dont souffre le plus l’homme moderne. Lorsque Calphernaïm prévient, avec cette fois plus de vraie modestie qu’on ne pourrait le penser, que l’intérêt de son essai est essentiellement médical et gnoséologique, il faut l’en croire. Le premier chapitre (Mélancolies médiévales) situe la pertinence médicale de l’état mélancolique. Les états morbides sont toujours, on le sait, comparativement à un état reconnu normal ; dans le domaine de la médecine physique, deux sciences expérimentales et rationnelles, la physiologie et la physiopathologie, permettent de déterminer avec un degré de précision et de justesse satisfaisant l’état normal et l’état pathologique. Il n’en est pas de même en ce qui concerne la médecine morale, ou psychologie, qui n’a à peu près rien d’une science expérimentale, à cette date. On ne peut savoir, réellement, quel état psychologique est normal, ni même s’il y a des états psychologiques normaux. Mais si la psychologie est une science médicale, c’est bien parce qu’elle traite d’états morbides. Comment doit-elle définir les états morbides, alors qu’elle ne peut définir les états normaux ? Calphernaïm laisse cette question à résoudre aux psychologues. Un élément de réponse est en tout cas le fait que, concernant la Mélancolie, la psychologie ne s’en occupe que lorsqu’elle prend des formes impures, violentes et d’étiologie surtout externe : dépression nerveuse, dépression maniaque et autres effroyables affaissements mentaux. Au Moyen-Âge, en revanche, la Mélancolie était une maladie et un mal ; c’était une époque de hautes eaux spirituelles, et la face la plus menaçante que pouvait présenter le Démon, c’était cet assèchement impavide des facultés spirituelles. La Mélancolie s’en prend à ce qui nous tient le plus, à la religion ; c’est-à-dire à cette chose indéfinissable qui nous donne sens et confiance, qui nous permet d’espérer, qui fait que nous pouvons dire que le monde est quelque chose pour nous, ou qu’il y a quelque chose d’autre que le monde, qui nous console, nous assiste, nous exalte, nous illumine ; elle évince aussi tout le religieux, enveloppe de sa nuit froide et dissout la poésie, le chant, la musique, l’art – et la science. Et même l’amour. Dans les monastères chrétiens, l’hébétude de l’acédie signale les atteintes du démon, et la béatitude de l’extase, l’élection divine.

La Mélancolie est une maladie, mais une maladie originaire, qui fait, à ce titre, partie de notre normalité, de notre raison : après que la philosophie nous a éclairé de sa lumière, révélant l’inanité de nos chimères, elle nous calcine ; et dans les vestiges amers et froids de nos illusions perdues, nous ne pouvons plus nourrir que le monstre abstrait nommé Mélancolie. Dans le chapitre suivant (Scandinavie), Calphernaïm s’attelle à montrer comment cette maladie originaire a triomphé de l’Europe, en faisant d’elle la maîtresse despotique du monde. La thèse n’est pas nouvelle. Au XVIII° siècle, on pensait communément que c’étaient l’inquiétude et la tristesse des peuples du nord qui les ont jetés sur le monde. Calphernaïm tente ici une analyse substantielle, et en un sens anthropologique, de la question.

La Mélancolie serait ainsi directement liée au sentiment de l’univers, à la cosmologie, à l’astronomie. L’univers est le contraire de ce à quoi nous aspirons, de cette substantia immaterialis, pure lumière intelligible et érostique vers laquelle tend notre âme, et qu’on retrouve, identique sous des noms différents, dans toutes les théologies. L’univers est insondable, silencieux, noir, froid, vide et désert. Il est peuplé d’astres ignés, isolés dans des régions infiniment éloignées les unes des autres ; parfois, dans l’éternelle vacuité, quelques minéraux bossués roulent inlassablement dans l’ombre. La région que nous habitons est cerclée de planètes et planétésimaux qui sont tous, soit des enfers chimiques, soit des surfaces nues et glacées. Solitude immense, intolérable. Nos lointains ancêtres simiens, dont l’esprit et l’imagination s’épouvantaient facilement (à ce que nous croyons savoir), voyaient au-dessus d’eux, quand notre planète les plongeait, au fil de ses circuits silencieux, dans le véritable élément de l’univers qui est l’ombre, et non la lumière, le noir constellé de lueurs et la bande argentée de la galaxie. Nous avons peur du noir. Il enfante les spectres, les démons, les djinns hurleurs ; mais ce noir vient du ciel, puisque le soleil nous cache qu’il fait toujours nuit. Le rêve et la mythologie s’en emparèrent : la nuit devient un royaume fabuleux ou enchanté, et, dans le ciel, nous voyons des êtres fantastiques, le géant Orion, élégamment ceint de son baudrier, un Lion qui bondit dans l’éternité, le cheval Pégase, le Caméléopard, le Serpentaire, et toute la cohorte sidérale. Le génie humain cherche toujours à rendre familier et lumineux ce qui est étrange et nocturne. Cependant, le vieil effroi reste là, au fond de nous-même, la cosmologie inaltérable de nos origines. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », dit un cœur religieux dans un siècle religieux, mais à l’heure où s’effondrent les mythes opulents et la sphère architectonique.

Selon Calphernaïm, les mythes opulents sont la production des mondes heureux : la Méditerranée, la Mésopotamie, la Chine. Nous ne savons pas, écrit-il, ce que cachent les rebords enténébrés de l’Afrique, mais il est certain que la Scandinavie, cette terre du suicide, et à divers degrés tous les peuples gothiques, dont nous sommes, se complaisent dans le morbide, le fatal et la peur, dans leurs landes désolées, leurs mers blanches, leurs îles perdues sous la neige, le tout recouvert par des cieux sombres, avec un soleil toujours pâle et une lune toujours livide. La littérature de Radcliffe, de Walpole, même de Shakespeare (haine, sang, vengeance et désespoir) a son répondant dans notre réalité. Lisez l’histoire fastidieusement horrible de la famille de Stair dans Macaulay. Lorsque je compare des romans tristes écrits par des Français, tels que Le Rouge et le noir, ou Mme Bovary, à notre Wuthering Heights ou à Jude l’obscur, et en notant combien ces romans français sont accablants pour les sociétés humaines, je ne peux que constater à quel point nous nous entendons mieux à meurtrir le lecteur – alors qu’eux s’adonnent simplement à un sport, l’exercice de la lucidité.

Il avance que la situation géographique des Gothiques serait à l’origine de tout, parce qu’elle les plonge dans le cosmos. « Le monde heureux » le contemple comme un miroir de l’esprit divin. Mais alors que la planète se courbe vers le pôle, le froid et l’abandon (en tant que sentiment métaphysique) s’accroissent. Des nappes de gaz leur (aux Gothiques) dérobent la vue du ciel, et lorsqu’elles se déchirent, c’est pour laisser une lueur hallucinée s’étendre sur des forêts épaisses. Ce sentiment cosmique désenchanté serait ce qui caractérise la mythologie profondément dépourvue de spiritualité des peuples germaniques, et de ce qu’ils ont fait de la modernité. La mort y est la valeur suprême, et la peur qu’elle inspirait était cultivée et dirigée dans l’héroïsme, la poésie et la superstition (Calphernaïm appelle superstition toute forme de religiosité). Mais les Gothiques ne manifestèrent (anthropophanie) leur vocation qu’avec l’éclatement de l’étincelante sphère de Parménide, incréée, indestructible, continue, immobile et finie, modèle transsubstantiel de l’univers grec, méditerranéen, autour duquel Ptolémée s’arrangea pour « sauver les phénomènes ». A la géométrie sidérale des Grecs, les Nordiques Copernicus et Tyge Brahe substituent un monde de relations réalistes, d’étoiles valseuses et de mesures de précisions. Renaissance de l’astronomie, au moment même où les éclats de la sphère de Parménide se dissolvent dans le vertige infini de la sphère de Pascal, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. C’est le triomphe du monde boréal, des déserts de neige de Thulé, sur l’Attique, du Faer Oer sur les Cyclades, d’Odin le roublard borgne sur le sultanesque Zeus d’Olympie, du style mélancolique (c’est-à-dire prosaïque, comme le sont en général les Edda) sur le style cantique. Le monde dans lequel nous vivons ne dit que ce qu’il n’est pas. Il n’est pas hellène, il n’est pas romain, il n’est pas judaïque, ou alors tout cela il ne l’est que superficiellement et à la manière de. Nous vivons dans un monde gothique. Si les Européens ne le savent pas, les peuples de la Terre que nous avons assaillis, eux, le savent…

Quelle conclusion peut-on tirer d’une constatation aussi… mélancolique ? Je laisse encore une fois la parole à Calphernaïm : Si je n’ai pas convaincu les historiens scrupuleux et ceux qui ont leur propre théorie sur la question, en ce qui concerne le caractère gothique de notre monde actuel, du moins me concèdera-t-on sans peine que nous vivons une époque fort mélancolique, que la Mélancolie est la principale puissance métaphysique du siècle. Or, toutes les actions des hommes, à part un nombre primitif et restreint, partent de la métaphysique. Quant à la morbidité dont j’ai si longuement parlé au début de cet essai, il est clair que chaque époque sait soigner la plupart des maux, à l’exception de celui qui la définit ; car celui-là, si elle s’en guérit, elle n’est plus.

 

 

 

 

 

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