Chez les girafes

J’ai été surpris par l’attentat terroriste qui a eu lieu dans la campagne de Kouré, où huit personnes ont été froidement abattues par des djihadistes anonymes, qui ont apparemment d’abord commencé par canarder leur véhicule au point où il a pris feu. Ma surprise ne vient pas, comme nombre de mes contacts occidentaux me l’ont aussitôt indiqué pour le moins naïvement, de ce que cet attentat ait eu lieu « si près de Niamey » (la capitale du Niger). À vrai dire, il est surprenant (et heureux) qu’un attentat n’ait pas eu lieu à Niamey même. Après tout, il y en a eu plusieurs à Ouagadougou et Bamako, capitales a priori plus éloignées des territoires d’emprise des djihadistes du Sahel-Sahara. Ma surprise venait du fait qu’il y avait encore des visites touristiques à Kouré. Les sécuritaires nigériens savent très bien que les djihadistes sont capables d’opérer dans le secteur de Kouré. Ils auraient déjoué des coups tentés dans le Parc du W, une autre réserve animalière située encore plus loin de leurs territoires d’emprise que Kouré. N’oublions pas qu’ils ont été capables d’enlever des Français dans le nord du Bénin. De ce fait, j’avais supposé, sans y penser, que Kouré était fermé jusqu’à nouvel ordre. Mais en parlant avec les gens après l’événement, j’ai appris que les visites s’y poursuivaient comme si de rien n’était, et avec des précautions minimales. Il y a bien un protocole de sécurité, puisque Kouré se trouve à côté de districts régis par l’état d’urgence. Par ailleurs, le gouvernement français l’avait placé dans une « zone jaune », qui impliquait des précautions assez rigoureuses, en principe – précautions que l’ONG Acted, victime collective de l’attentat, a sans doute appliqué au moins en partie (par exemple, l’appel périodique à la base des excursionnaires). Mais il existait malgré tout un curieux sentiment de sécurité qui, sans doute, ne provenait pas tant de l’idée que les djihadistes ne pouvaient pas frapper que de l’impatience que nous avons tous à accepter des restrictions, surtout dans la durée, et surtout si aucun événement ne vient justifier ces restrictions. À cet égard, il y a une sorte d’analogie entre le terrorisme djihadiste et la pandémie de Covid-19. Si une première hécatombe nous force tous à accepter les contraintes les plus excessives, à la longue le fait de ne plus être exposé à des spectacles mortifères amène un irrésistible désir de relâchement, et sans la coopération de la peur, les autorités se laissent gagner par les mêmes agréables illusions, et deviennent permissives.

D’ailleurs, s’agissant au moins du gouvernement français, les codes territoriaux appliqués au terrorisme sont les mêmes que ceux mis en place pour la pandémie. Mais en une « overreaction » (ce terme anglais si adéquat n’a pas de bon équivalent en français : réponse exagérée) assez caractéristique, le gouvernement français a teint de rouge l’intégralité du territoire nigérien, y compris des régions où la population vit dans la quiète ignorance du terrorisme et l’indifférence complète de ce qui se produit dans la région de Tillabéri.

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C’est comme si, du fait du regain pandémique enregistré en Mayenne il y a quelques semaines, le gouvernement français avait décidé de reconfiner la population entière de la France. La réaction du gouvernement nigérien est plus mesurée : l’état d’urgence, qui ne concernait jusqu’ici que les parties de la région de Tillabéri qui sont sous emprise djihadiste (toutes les parties frontalières du Burkina Faso et du Mali), est étendu au département de Kollo, où se trouve Kouré. Prolongeant la comparaison avec la pandémie, il faut voir que, en dépit de ma surprise que ce département n’ait pas déjà été sous état d’urgence, je comprends pourquoi cela n’a pas été fait. Il y a, au Niger, des critiques de l’état d’urgence, parce qu’il entraîne l’interdiction de circuler à moto hors des centres urbains. Il aurait été, en théorie, possible à ces djihadistes de commettre leur forfait même avec une telle mesure. Mais je doute que cela puisse avoir été possible en pratique. Afin de se déplacer sans se faire repérer, surtout dans un district où ils ont moins d’emprise, il leur aurait fallu plus d’organisation et de temps, complications qui auraient sans doute compromis l’attaque d’une excursion qui n’allait pas durer plus de deux heures. Seulement, interdire la circulation à moto, c’est porter un coup dur à l’économie et à la vie sociale rurales, dans un contexte où il n’y a pas beaucoup de routes ni de moyens de s’offrir d’autres types de véhicules. Sans les motos, les ruraux sont souvent condamnés à marcher ou à utiliser des ânes. Cela peut les rendre grognons à l’égard du gouvernement et peut-être, qui sait, favoriser la propagande djihadiste.

Dans le cas d’espèce, l’attentat est, cependant, assez choquant pour excuser toute mesure que prendrait le gouvernement. L’émotion est vive au Niger parce que quelqu’un s’est permis de photographier la scène du crime alors que les cadavres étaient encore présents. Ces photographies sont devenues virales sur les réseaux sociaux. Peut-être s’agit-il d’une action des djihadistes, qui pensent, dans leur cervelle dérangée, qu’il s’agit là d’un trophée de chasse. Mais ce qui a surtout frappé le public au Niger, c’est la jeunesse des victimes. « Ils ont tué des enfants », entend-on – et c’est écœurant.

Un mot pourtant de la réaction du gouvernement français, qui me paraît être typique de cette forme de « racisme sans le vouloir » qui est si ordinairement répandue en Occident. Cela fait trois ou quatre ans que les populations rurales nigériennes sont soumises à l’oppression djihadiste. Cette oppression est le résultat d’une sorte d’étrange guerre de conquête où il s’agit, sans nécessairement affronter de façon conventionnelle les forces armées nigériennes, d’expulser l’État du Niger (administration territoriale et judiciaire ; système scolaire) des zones que je qualifie de « sous emprise ». (Les grandes attaques de bases militaires qui ont eu lieu il y a quelques mois montrent qu’à l’occasion les djihadistes ne rechignent pas à monter ce genre d’opérations : mais le résultat a dû leur montrer qu’ils ne peuvent compter sur elles pour arriver à leurs fins). J’ai remarqué qu’il y a des chercheurs occidentaux, formés à ne voir que le pire dans les actions des États africains, qui éprouvent une certaine sympathie à l’égard de ces avancées djihadistes – pour certains parce qu’ils supposent que le gouvernement par la Sharia répondraient aux aspirations profondes de populations jusqu’alors mal ou peu gouvernées par un État nigérien (ou malien, ou burkinabè) dont l’essence serait la corruption ; pour d’autres, par sympathie pour le sentiment identitaire peul (notamment) qu’ils croient être en train de triompher sous couvert d’islam djihadiste. Ces visions relèvent, à mon sens, des naïvetés dangereuses de l’orientalisme dénoncé par Edward Saïd, et qui participent par un côté de ce racisme sans le vouloir mentionné plus haut. Quoi qu’il en soit, les djihadistes, eux, savent que tout pouvoir prend racine d’abord par la violence, la peur, et l’extorsion. Ils ont mis en place, d’abord à l’encontre des populations nomades, puis plus récemment à l’encontre des populations sédentaires, un système de racket (sécurité contre tribut) qu’ils vernissent du nom de zakkat, une redevance rituelle propre à l’islam et qui est in situ entre l’aumône et l’impôt (proche de la dîme chrétienne). Il semble – selon ce que me disent ces enthousiastes chercheurs occidentaux – qu’en contrepartie de cette zakkat, les djihadistes, à la tête de ce qui leur semble un gouvernement alternatif plus légitime que celui des États, rendraient une justice enfin efficace. Néanmoins, et contrairement à ce que ferait l’État du Niger, celui qui refuse de verser la redevance se voit – s’il est nomade – volé ou tué tout son bétail (son capital) ou, s’il est sédentaire, trucidé pour l’exemple. Nombre de chefs coutumiers et de dignitaires ruraux ont, face aux pressions et menaces des djihadistes, informé les représentants de l’État et demandé leur protection : c’est l’incapacité de fournir cette protection qui a fini par les contraindre à accepter l’emprise djihadiste. En réalité, cette histoire relève de la même problématique que celle des gangs armés qui s’emparent de tout un secteur d’une grande ville occidentale – par exemple, Al Capone à Chicago dans les années 1930, face à une police désemparée, et qui n’a pu être sauvée que par l’intervention en force d’une puissance extérieure, l’État fédéral. Seulement, au lieu d’une ville, on se trouve, ici, en face de vastes espaces semi-arides. Les Occidentaux qui sont dans l’opérationnel comprennent mieux cet aspect central du problème que les chercheurs. Un colonel allemand m’a confié une fois, à Berlin, son inquiétude devant le fait que le problème dans le Sahel-Sahara est un problème de police (i.e., de sécurité intérieure) avant tout, pour lequel les forces armées ne sont pas équipées ni entraînées. Certains officiels nigériens ont la même analyse. Mais pour la plupart des chercheurs occidentaux, qui ont tendance à adopter des analyses radicales, voire révolutionnaires (un officiel nigérien a utilisé à ce sujet le terme plus paranoïaque de « subversif ») la question centrale est celle de la « légitimité de l’État postcolonial » et d’autres choses de ce tonneau. Ce qui, d’un point de vue général, n’est sans doute pas inexact, mais ce qui est allé trop loin trop vite.

Pour en revenir à mon propos : cette violence djihadiste dans les campagnes sahélo-sahariennes est la cause régulière de morts violentes de parfaits innocents, dans ces régions, victimes d’actes non pas de terrorisme en tant que tel, mais de banditisme ou de gangstérisme. D’ailleurs on ne parle pas, « dans les régions », de terroristes ou de djihadistes, mais de bandits, perception à mon sens plus exacte du problème dans son aspect vécu, mais qui est ignorée par les décideurs et insuffisamment prise au sérieux par la couverture médiatique internationale, sans parler des chercheurs. Remarquons, soit dit en passant, qu’alors que les exactions des forces armées locales font l’objet d’une publicité remarquable dans les médias internationaux, celles des djihadistes ne sont guère mentionnées, ou ne le sont que sous la forme de vagues références et allusions. (Entre parenthèses, c’est le genre de chose qui incite les officiels étatiques des pays à croire à un plan de subversion orchestré par l’Occident.) De ce fait, elles ne deviennent réellement choquantes que lorsqu’elles visent un certain type de cible : soit les intérêts occidentaux (comme l’attaque, au Burkina, d’un convoi minier) ou des corps occidentaux (comme ces malheureux humanitaires tombés à Kouré). Les victimes africaines de ces attentats choquent moins. On peut imaginer toutes sortes de raisons raisonnables de ce fait, il n’en reste pas moins qu’il me paraît, en tant que tel, choquant.

D’ailleurs cette espèce de tiédeur morale n’est pas que choquante, elle est aussi dangereuse. Je pense que c’est pour avoir pris à la légère la barbarie des djihadistes qu’une chaîne de télévision française, France 24 pour ne pas la nommer, s’est permise d’interviewer à visage découvert un malheureux berger, qui s’est fait aussitôt trucider par les malfaisants. C’est exactement comme si, dans un quartier de grande ville occidentale contrôlée par le crime organisé, ils avaient diffusé sans floutage l’image d’une personne qui se plaint. On peut penser qu’ils n’ont pas agi ainsi par coupable légèreté ou manque de professionnalisme, mais par inconscience apprise de la nature du danger, ce qui est tout de même une faillite majeure de la part d’un média supposé au fait des questions internationales et particulièrement africaine.  Mais France 24 reste un média français, et comme les médias internationaux ne se font l’écho que de la brutalité des forces étatiques, et que la conscience lointaine qu’on a, en France, de ce qui se passe dans ces régions n’est formée que par les postures du gouvernement français et quelques nouvelles ayant trait aux victimes françaises de l’état de violence, l’impression s’est installée qu’en dehors de quelques abus des forces armées locales ou d’épisodiques massacres style « génocide » de milices « communautaires », les populations civiles vivent dans la sécurité la plus complète. (Soit dit en passant, France 24 a refusé de reconnaître sa faute, sans doute pour ne pas avoir à endosser des responsabilités judiciaires par rapport auxquelles elle est de toute façon à l’abri, puisque la famille de ce malheureux berger ne songera pas à l’assigner devant les tribunaux).

C’est aussi parce qu’on ne met pas sur le même plan les violences subies par les populations rurales et les attentats terroristes que les premières ne servent pas d’alerte et de mise en garde par rapport aux seconds. Le fait que les populations rurales soient aussi opprimées par les djihadistes indique que ces derniers peuvent agir dans l’espace rural, sans souci des codes du gouvernement français et des divisions administratives de l’État du Niger. Le département de Kollo est une réalité active pour l’administration nigérienne, mais pour les djihadistes, il ne s’agit que d’un prolongement naturel des districts sous état d’urgence.

Toujours dans cet ordre d’idée du racisme sans le vouloir, il est curieux (quoique compréhensible) de remarquer l’émoi causé, en France, par le fait que les images des cadavres des victimes de l’attentat de Kouré ont été diffusées sur les réseaux sociaux, alors que les médias occidentaux ne se privent pas, eux, de montrer des cadavres africains, dans des circonstances similaires, sans que, apparemment, cela fasse battre le cil à Paris ou ailleurs. Mais comme je le remarquai plus haut, ces images ont aussi eu plus d’impact pathétique auprès du public nigérien et sont probablement une défaite de propagande pour les djihadistes.

Enfin, je me demande si cet attentat n’est pas de l’ordre de ce que l’anglais appelle « lashing out », une réaction de violence disproportionnée face à une situation qui s’assombrit. La guerre djihadiste du Sahel-Sahara n’est pas une guerre conventionnelle, et on a du mal à mesurer son progrès et à évaluer les épisodes qui pourraient la rapprocher de sa fin. Pour les plus pessimistes, elle va durer encore plusieurs années, voire une décennie ou plus. Comme l’objectif poursuivi par les djihadistes, quel qu’il soit, qu’il relève d’une idéologie identitaire ou religieuse, paraît pour le moins irréaliste, on a l’impression que la guerre ne continue que parce qu’elle est devenue un mode de vie pour certains. Personne, d’ailleurs n’a revendiqué la tuerie, bien qu’elle ait été bien organisée ou, en langage d’enquête, « préméditée ». Quoi qu’il en soit, les actions militaires de Barkhane et des forces armées nigériennes, bien que dommageables par la raison qu’il y a tout un aspect « opération de police » que ces unités ne sont pas capables de prendre en charge (d’où les exactions, également commises, à sa manière, par Barkhane, bien qu’on ne veuille pas le dire), ont affaibli les djihadistes. Il semble notamment que cette fameuse emprise mentionnée plus haut est de plus en plus battue en brèche. Dans un tel contexte, Kouré et le Parc du W, avec leur flux apparemment quasi continu de touristes (y compris africains, mais beaucoup d’Occidentaux), sont devenus une cible tentante pour regagner de l’importance et assouvir une soif de vengeance.

Ce qui est devenu en tout cas on ne peut plus certain, c’est que cette stratégie militariste, promue par la France et soutenue par une partie des décideurs nigériens, est ce qui a rendu l’attentat possible. Elle a été déployée au détriment d’une approche par la sécurité intérieure, dont la nécessité objective ne peut plus être niée. Elle a d’ailleurs été développée par le Niger en théorie, mais n’a jamais réussi à mobiliser la volonté politique pour être mise en œuvre. Le cadre existe, mais il faut lui insuffler de la vie.

 

R. I.

 

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