L’homme de Petsamo

Une autre « disquisition imaginaire » de Samine, toujours dans des couleurs « gothiques ».

                      

Très honorable ami.

Il est bien de circonstances dans la vie qui ne se renouvèlent plus. L’humanité est si misérable que les choses vulgaires sont pour elle l’ordinaire et il est des vies entières,  favorisées par le temps, qui ne connurent jamais rien de noble. Ce qu’il m’est arrivé de plus appréciable est certainement notre rencontre, il y a dix ans, chez le très docte Johann Verburen, rencontre sans laquelle je m’aperçois, depuis, que mon existence aurait été bien désolée. Vous êtes le miroir de mon âme, et vous pénétrez si bien dans ma pensée que vous l’exprimez avec une perfection qui me demeure inaccessible. Et vous n’avez pas de cœur plus dévoué que le mien. J’ai cependant hésité à vous faire part des choses qui m’arrivent depuis quelques temps, non pas de crainte que vous ne les compreniez pas et ne me jugiez sur des faits aussi graves que leur défense ou leur explication est presque impossible, mais simplement parce que les mots pour les relater me fuyaient et qu’à chaque fois que j’ai voulu en faire part, ma langue s’est perdue. Vous voyez pourtant que je me décide à le tenter, et je suis résolu à être aussi clair qu’il est possible dans une suite d’évènements où il est bien difficile de l’être. Après cela peut-être ne pourriez-vous rien de plus que prier pour moi.

Vous savez qu’après les heureuses années que je passai à vos côtés à Utrecht, j’allai m’installer dans la petite ville de Petsamo, au nord du Nevergoth. J’avais l’intention de m’y livrer aux travaux de philologie et de géométrie auxquels vous-même et certains autres m’avaient incité. J’étais grandement préoccupé et embarrassé des arguments du cardinal Krebs, l’esprit le plus inextricable que l’Allemagne ait prodigué à la science et à la religion. Il dit, dans sa Docte ignorance, que la circonférence est un polygone dont le nombre d’angles est infini et qu’une ligne infinie serait à la fois une droite, un triangle, un cercle et une sphère. Cet argument, que la raison ne peut repousser, est cependant fécond en scandales. Il s’agit peut-être d’une métaphore de Dieu, peut-être du temps. Je sais que la figure que nous traçons dans le temps est inconcevable, et que Dieu seul la voit avec l’immédiateté avec laquelle nous voyons un carré. La circonférence et la ligne de Krebs impliquent, l’un par divisions infinies, l’autre par accumulations infinies, que tout ce qui est jamais arrivé et tout ce qui arrivera jamais arrive maintenant, que notre présent coïncide avec le présent de l’assassinat de Jules César, ou de sa naissance, et coïncide avec la venue de notre Seigneur, à la fin des temps. Ce genre de miracle peut être contenu dans les pages d’une astrologie, mais la géométrie en démontre la possibilité, et une possibilité si conséquente que l’irréfutable finit par s’en ensuivre. Le monde ne serait qu’un seul temps, infini, et non une multitude de temps finis subséquents. C’est un renversement de l’imployable argument de Zénon. Vous imaginez sans peine les conclusions qui doivent s’imposer à mes études de philologie : les mots ne sont que les résultats de coïncidences pures ordonnées par l’infini. La raison étant une illusion, leur forme ultime est une forme de déraison et la dernière conséquence à chercher dans un livre ou un discours, c’est l’endroit où il touche à la déraison, car cela, c’est sa réalité. Tout le fond est folie, s’il paraît d’abord raison. Je me retrouvai donc condamné à étudier follement une folie ou à aller faire la chasse avec Jaegow, jarl de Petsamo, activité exécrable s’il en est. L’idée me vint plutôt de composer une belle œuvre, une ode éloignée de la cendre des mots et des figures du vide.

Nympha, precor, mane, non insequor hostis  

Je sortis dans les rues de givre de cette ville inconnue, je vis son beffroi de brique rouge orné d’une horloge à la couleur insolite, je vis la laideur des hommes et des femmes, et leur beauté, les chevaux dans une écurie, Bootes le charcutier, mon voisin, et ma voisine, Isa Mörner, qui devint ma maîtresse. Je vis presque quotidiennement les yeux verts, les yeux de serpent de Jaegow, et le visage sculpté de sa femme, et la vérole sur la figure de son fils, et je connus les chemins dans l’ombre des forêts, qui mènent au calme de la rivière gelée sur laquelle veillent les bouleaux, et de grands arbres noirs aux feuilles jaunes que je n’ai jamais vu que là. La muse me fuyait toujours, et je passai une année dans le plus complet désoeuvrement. Au cours des premiers mois, la réalité du temps unique et infini m’obsédait. J’y voyais des explications, celles des spectres, de la croyance aux mânes. J’y voyais des terreurs. Mais bientôt, il n’en resta plus qu’une buée que le printemps dissipa dans les parhélies que j’allais admirer au haut de collines verdoyantes. Subtilement, la ville commençait à me peser.

Cela commença par l’horloge du beffroi. Un jour, je la trouvai déplaisante. C’était un polygone irrégulier d’un gris vert très particulier, fruit de la moisissure plutôt que de l’art. Je ne pouvais l’oublier, car à chaque fois que sonnait l’heure, je la voyais immédiatement, dans ses moindres détails, et même plus protubérante, plus insistante que si je l’avais eue sous les yeux, et surtout, je revoyais cette couleur déplaisante qui envahissait ses moulures. Vint un temps où je la pris en haine. Je haïssais cette horloge avec une ardeur qui m’effrayait et qui m’exaltait. Je la haïssais comme si elle était le point le plus extrêmement mauvais du monde, ce qui peut exister de plus haïssable dans mon âme, dans la vôtre, dans toutes les âmes, et dans tous les lieux. Je dus présenter requête à Jaegow de changer cette horloge, en alléguant qu’elle était trop vieille et qu’elle déshonorait le beffroi par son incomparable vétusté. Le jarl ne m’écouta que d’une oreille inattentive, car il était trop occupé à dévorer une volaille. D’autres fois, car je m’y repris à plusieurs fois, il s’équipait pour la chasse, il se préparait à prendre un bain de vapeur, il devait distribuer des injures et des soufflets, il devait porter la Bible dans une procession, et il ne m’écoutait que d’une oreille. L’idée me vint de parler à son confesseur, un franciscain à mon avis hérétique (de l’hérésie d’Allemagne) mais excellent priseur de toute sapience, et qui se trouvait fort bien de ma compagnie. Je lui fis humblement part de mes projets concernant l’horloge du beffroi, et il me surprit par un conte digne des huttes et des bocages. L’horloge comptait l’âge de la ville, comme un cœur compte, par ses battements, l’âge de l’homme : l’arracher serait un crime qui découragerait toute clémence. Ainsi, jamais le jarl ne ferait ce que je voulais, il me laissera toujours dire. Je ne pus démêler ce qu’il pensait lui-même de cette superstition, mais à partir de ce moment ce fut bien pis. La haine se transforma en horreur absolue, et cette nuance abominable du gris vert me persécuta jusque dans mes rêves.

Hélas ! que vous dire ? L’exécrable se démultiplia soudain. Il prit d’abord les traits épais, laiteux et verruqueux de l’illustre Bootes, charcutier, chrétien charitable et esprit d’une simplicité liliale, crédule, bon et sanguinaire (envers les bovidés et à cause du goût malheureux des hommes pour la carne). Il devint abominable et je me surpris à tramer sa mort. Mais bientôt ce fut une rue qui m’horrifia. Elle ressemblait à toutes les rues du bourg, elle avait son certain tournant, un vent portant les mêmes odeurs et les mêmes bruits s’y coulait mollement, mais je ne pouvais m’y tromper : elle était haïssable. D’autres objets, d’autres lieux manifestèrent ce caractère et hantèrent mes heures diurnes et nocturnes. Je pensai alors à quitter Petsamo – mais je savais que cette fuite serait vaine tant que, voyant dans ma mémoire ce que je haïssais, je saurais en même temps que cela existait et prospérait. Il me fallait le détruire, afin de me souvenir de sa destruction et de ne plus me souvenir de lui.

Dès lors que me fût venue cette idée, je ne songeai plus qu’aux moyens de l’appliquer. Pendant six mois, sous prétexte d’expériences auxquelles je faisais assister le jarl, son confesseur et les hommes de sa cour, je me procurai une bonne quantité de résine et de salpêtre. J’attendis une nuit très noire, bien rare dans ces contrées. Mais cette nuit arriva. Je pris les dispositions souhaitables à certains endroits de la ville, je rentrai chez moi, je mis le feu à mon lit et à mes meubles, et j’allai réveiller le voisinage. L’épouvante se manifesta, bientôt suivie du courage. L’incendie aurait été vite arrêté si je n’avais pris toutes les précautions, et d’ailleurs, pour plus de sûreté, et sous prétexte d’aider à le vaincre, je favorisai sa propagation. Il anéantit avec équité toute la ville, il s’empara du beffroi avec un zèle bienfaisant, l’horloge tomba dans des gouttelettes de flamme jaillissant en myriades vermeilles et fut consumée en un seul coup tandis que les habitants se signaient. Infatigable, j’allai voir la rue maudite : elle était jonchée de débris d’arbres calcinés et de monceaux de cendre fumante. Puis je retournai chez moi, ou dans ce qui avait été ma demeure. C’est là que, profitant de la confusion générale, j’attirai Bootes de côté et le jetai dans les flammes de toutes mes forces en criant à l’aide. J’accomplis ce crime avec la plus grande fermeté. Je ne vous dirais rien de mes sentiments après cette action, ils sont indescriptibles.

Capture d’écran 2020-08-16 à 13.15.54

L’incendie s’arrêta au petit matin, et il ne resta plus sous une voûte basse et légère de nuages noirs que des décombres noirs. Je partis le jour même pour Helsingfors, siège du prince et du primat de Nevergoth. Le prince, apprenant mon malheur, m’offrit une régence à l’université de sa capitale, et j’espérais trouver la paix, car j’étais assuré de la nécessité de ce que j’avais accompli. Je fis néanmoins donner des messes pour le repos de l’âme de Bootes, et je composai cet ouvrage que vous prisâtes si fort, De his rebus quibus doctae laudantur aut vituperantur, et dans lequel mainte phrase reflétait les faits que je viens de vous exposer, sous prétexte de louer ou de blâmer. Après ce livre “ des choses ”, ma gloire atteignit un comble dans cette chère petite université, et je fus unanimement élu censeur général avec l’approbation du prince et du primat. Le jour de mon mariage avec Isa Mörner dans la cathédrale Saint Galswinthe, je passai aux doigts de la fiancée une tourmaline et un rubis taillé en biseaux, offerts l’une par l’université, l’autre par le prince. Je n’avais pas de regrets du sort de Petsamo, ce lieu avait été élu par le mal.

Au reste, une nuit que je rentrai chez moi, je trouvai ma femme en grande conversation avec un étranger. Il était installé devant la table, un livre ouvert sous la main, et il regardait Isa en silence. C’était frère Janpatric, le confesseur de Jaegow. Il m’apprit que les habitants de Petsamo avaient reconstruit leur ville en aval de la rivière, et j’en éprouvai un bonheur légitime. Je lui dis alors que je désirais qu’il m’entende en confession, ce qu’il accepta sans hésiter. Je ne vous ai pas parlé des reproches de ma conscience ; mes actes me semblaient commandés par le bien, mais ils n’en étaient pas moins mauvais, et il me fallait une absolution. Je l’obtins sans peine de frère Janpatric, parce qu’il ne crut pas un mot de tout ce que je lui dis. Il m’apprit que j’étais à l’autre bout de la ville lorsque Bootes glissa dans le brasier, et que l’incendie était apparu dans une maison assez distante de la mienne. J’essayai de le persuader de ce que ce n’étaient là que des rumeurs erronées, mais il ne discuta pas et me donna sereinement l’absolution.

Maestitia. J’arrive au point ténébreux de mon histoire. Haec et dicuntur et creduntur stultissime. Vous auriez raison de me dire cela. Helsingfors est une ville bien plus grande que ne l’était Petsamo. Elles ont en commun le jour et la nuit, les constellations du nord, la langue, le souverain et divers usages. Mais Helsingfors ressemble à une ville du Rhin ou du Danube, ses maisons et ses églises sont celles d’Ingolstadt et de Spire. Petsamo était une ville de bois, née de la forêt, construite avec les arbres de la forêt, et qui ne différait pas des nids que les freux ourdissaient dans les branches des bouleaux avec le brin et la feuille de la forêt. J’observai cependant des détails infimes, qui se multipliaient, peuplant toute la ville, et que je retrouvai bientôt dans les rues inconnues, dans les places qui ne me virent jamais. Toute la ville était, d’une manière obscure, l’exacte réplique de Petsamo. Sans les voir, je reconnaissais l’horloge du beffroi, la face de Bootes, la rue dont le tracé même était une perversion. Helsingfors et Petsamo se trouvaient n’être qu’une seule et même ville, qu’un seul et même écusson du diable. Mais la pierreuse Helsingfors ne pouvait être livrée à l’enfer matériel du feu. J’eus la joie de croire que la querelle du prince avec le duc de Courlande s’envenimerait, que Helsingfors serait ruinée par les outils de la guerre. Il n’en fut rien. Je décidai de m’efforcer de comprendre ce que je ne pouvais abolir, et, puisqu’il s’agissait toujours d’édifices et d’objets urbains, j’étudiai l’architecture, et les traités qui divulguaient les maléfices liés aux lieux. Mais mon enquête ne me révéla que des inepties. En même temps, Helsingfors me devenait toujours plus intolérable. Je me reposai dans les rêveries, j’eus la vision de la ville de la Paix Sacrée, Hyérosalima, et d’Alexandrie. Là, me disais-je, sur les berges frangées du Nil, je me délasserai, oublieux de tout, dans le péristyle d’un palais, en admirant, entre les grandes colonnes, les thalamèges rapides, et les céleusmes antiques des bateliers. Que vous dire, hélas. Ces rêves de beauté pourrirent, car je retrouvai Petsamo dans les images d’Alexandrie. Je le retrouvai dans celles d’Hyérosalima. Et je compris désormais que toutes les villes sont Petsamo, et que Petsamo, c’était moi.

 

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